Diégèse  mercredi 10 septembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Puis ils se saluèrent.
« Bonjour
, Silvère.
– Bonjour
, Miette. » Le son étrange de leurs voix les étonna. Elles avaient pris une sourde et singulière douceur dans ce trou humide. Il leur semblait qu'elles venaient de très loin, avec ce chant léger des voix entendues le soir dans la campagne. Ils comprirent qu'il leur suffirait de parler bas pour s'entendre. Le puits résonnait au moindre souffle. Accoudés aux margelles, penchés et se regardant, ils causèrent. Miette dit combien elle avait eu du chagrin depuis huit jours. Elle travaillait à l'autre bout du Jas et ne pouvait s'échapper que le matin de bonne heure. En disant cela, elle faisait une moue de dépit que Silvère distinguait parfaitement, et à laquelle il répondait par un balancement de tête irrité. Ils se faisaient leurs confidences, comme s'ils se fussent trouvés face à face, avec les gestes et les expressions de physionomie que demandaient les paroles. Peu leur importait le mur qui les séparait, maintenant qu'ils se voyaient là-bas, dans ces profondeurs discrètes.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Les deux enfants avaient découvert un nouveau mode de communication qui les conduisait à se parler et à se voir en utilisant les capacités de réflexion de la lumière de l'écran que forme la surface de l'eau, comme les capacités de réflexion du son qu'ont les murailles rondes d'un puits.C'était une forme de dispositif ingénieux, comme une de ces machines qu'aimait à imaginer Léonard de Vinci. Peut-être que dans des temps lointains, des hommes parviendront à concevoir et à fabriquer des machines qui permettront de se parler et de se voir à distance. Ces deux enfants avaient inventé là un jeu que certains de leurs lointains descendants, à n'en pas douter, expérimenteront d'une autre manière et de façon moins naturelle.
Ce que les jeunes gens se disaient avait en somme peu d'importance et , d'ailleurs, est-ce que ce que se disent les jeunes gens qui tombe amoureux en a jamais ? Ce qui  leur importe est de se regarder l'un l'autre parler. La moindre moue devient adorable et un petit signe lointain de la main ressemble à une caresse qui appelle une autre caresse.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014
« Je savais, continua Miette avec une mine futée, que tu tirais de l'eau chaque jour à la même heure. J'entends, de la maison, grincer la poulie. Alors j'ai inventé un prétexte, j'ai prétendu que l'eau de ce puits cuisait mieux les légumes. Je me disais que je viendrais en puiser tous les matins en même temps que toi, et que je pourrais te dire bonjour, sans que personne s'en doutât. » Elle eut un rire d'innocente qui s'applaudit de sa ruse, et elle termina en disant :
« Mais je ne m'imaginais pas que nous nous verrions dans l'eau. » C'était là, en effet, la joie inespérée qui les ravissait. Ils ne parlaient guère que pour voir remuer leurs lèvres, tant ce jeu nouveau amusait l'enfance qui était encore en eux.
Aussi se promirent-ils sur tous les tons de ne jamais manquer au rendez-vous matinal. Quand
Miette eut déclaré qu'il lui fallait s'en aller, elle dit à Silvère qu'il pouvait tirer son seau d'eau. Mais Silvère n'osait remuer la corde : Miette était restée penchée, il voyait toujours son visage souriant, et il lui en coûtait trop d'effacer ce sourire. À un léger ébranlement qu'il donna au seau, l'eau frémit, le sourire de Miette pâlit. Il s'arrêta, pris d'une étrange crainte : il s'imaginait qu'il venait de la contrarier et qu'elle pleurait. Mais l'enfant lui cria : « Va donc ! va donc ! » avec un rire que l'écho lui renvoyait plus prolongé et plus sonore. Et elle fit elle-même descendre un seau bruyamment. Il y eut une tempête. Tout disparut sous l'eau noire. Silvère alors se décida à remplir ses deux cruches, en écoutant les pas de Miette, qui s'éloignait, de l'autre côté de la muraille.
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Il en garda un trouble profond, comme si le rire qu'il avait entendu était celui de la nymphe Écho et non celui de Miette. Et la nymphe se moquait de lui, qui avait cru à un songe. Il se prit à penser, sur le chemin qui menait chez le charron Vian, que toute la scène qu'il venait pourtant de vivre, ne s'était pas réellement passée et qu'elle n'était que le fruit de son imagination. Il cherchait désespérément dans sa mémoire un signe qui pût le rassurer et qu'il tînt enfin pour preuve irréfutable que c'était bien Miette, en personne, dont il avait vu le reflet dans l'eau, et non une ombre venue de ses propres songes. Orphée, sur le chemin qui le ramenait des enfers, ne devait pas être plus incertain de la présence de sa bien aimée Eurydice, que ne l'était ce matin-là Silvère sur le mauvais chemin qui rejoignait la route qui traversait le faubourg depuis l'impasse où habitait sa grand-mère. Car il en est ainsi des amours naissantes qui viennent toujours au monde avec la crainte de leur fin. Aussi forte puisse être la passion qui noue deux cœurs et les enlace, l'angoisse de la perte et du manque n'est jamais très loin. Et, le plus souvent, la fin de l'amour qui vient de naître est bien présent et guette son heure. Cette fin, qui mettre quelques jours ou plusieurs années à éclore, se situe parfois dans ce léger froncement de sourcil, ce bâillement réprimé, ce geste d'impatience que l'on n'aurait pas voulu voir. Peu importe, le point de corruption de la passion enflammée qui l'instant d'avant semblait indestructible est apparu. Il ne partira plus. Et c'était peut-être pour cette raison cachée que le jeune homme, à tout prendre, préférait douter d'avoir rêvé.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014

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