Diégèse  vendredi 19 septembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Les jeunes gens restèrent deux jours sans se voir. Quand Miette osa revenir au puits, ils se promirent de ne plus recommencer l'équipée de l'avant-veille. Cependant leur entrevue, si brusquement coupée, leur avait donné un vif désir de se retrouver seule à seul, au fond de quelque heureuse solitude. Las des joies que le puits leur offrait, et ne voulant pas chagriner tante Dide en revoyant Miette de l'autre côté du mur, Silvère supplia l'enfant de lui donner des rendez-vous autre part. Elle ne se fit guère prier, d'ailleurs ; elle accepta cette idée avec des rires satisfaits de gamine qui ne songe pas encore au mal ; ce qui la faisait rire, c'était l'idée qu'elle allait jouer de finesse avec cet espion de Justin. Lorsque les amoureux furent d'accord, ils discutèrent pendant longtemps le choix d'un lieu de rencontre. Silvère proposa des cachettes impossibles ; il rêvait de faire de véritables voyages, ou bien de rejoindre la jeune fille, à minuit, dans les greniers du Jas-Meiffren. Miette, plus pratique, haussa les épaules, en déclarant qu'elle chercherait à son tour. Le lendemain, elle ne demeura qu'une minute au puits, le temps de sourire à Silvère et de lui dire de se trouver le soir, vers dix heures, au fond de l'aire Saint-Mittre. On pense si le jeune homme fut exact ! Tout le jour, le choix de Miette l'avait fort intrigué. Sa curiosité augmenta, lorsqu'il se fut engagé dans l'étroite allée que les tas de planches ménagent au fond du terrain. « Elle viendra par là », se disait-il en regardant du côté de la route de Nice.
Puis il entendit un grand bruit de branches derrière le mur, et il vit apparaître, au-dessus du chaperon, une tête rieuse, ébouriffée, qui lui cria joyeusement :
« C'est moi ! » Et c'était
Miette, en effet, grimpée comme un gamin sur un des mûriers qui longent encore aujourd'hui la clôture du Jas. En deux sauts, elle atteignit la pierre tombale, à demi enterrée dans l'angle de la muraille, au fond de l'allée. Silvère la regarda descendre avec un étonnement ravi, sans songer seulement à l'aider. Il lui prit les deux mains, il lui dit :
« Comme tu es leste ! tu grimpes mieux que moi. » Ce fut ainsi qu'ils se rencontrèrent pour la première fois dans ce coin perdu où ils devaient passer de si bonnes heures
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La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Plût aux cieux et à tous les Dieux de l'olympe que l'arbre sur lequel grimpa Miette ce premier soir ne fût pas un murier. Tante Dide l'avait dit et l'avait vu clairement malgré les brumes de son affection nerveuse : les temps se répètent de générations en générations. Adélaïde et le contrebandier Macquart n'en avaient été, en leur temps, qu'un maillon de la chaîne implacable. Le murier témoignait du destin funeste : il indiquait que Miette et Silvère complétaient, innocents de cela, la longue chaîne des amours tragiques qu'Ovide fit naître à Babylone dans la rencontre de Pyrame et de Thisbé. Mais Ovide put aussi avoir été précédé, car, Pyrame a donné son nom à un fleuve de Cilicie et la source de ce fleuve se nomme Thisbé. D'ailleurs, avant Ovide, Hygin ne les connaissait-il pas déjà, qui cite leurs noms dans son recueil de fables. Mais pourquoi fallait-il que le sort implacable des amours condamnées se jetât impavide sur ces deux enfants encore purs et candides ? Quel était ce mûrier maléfique qui ne pouvait que réclamer son dû ? Certes, il n'y avait pas en ces temps, aux environs de Plassans, de lionne qui pût souiller de sang la mante de Miette et, trompant ainsi Silvère, entraîner son suicide. Mais il était dommage que ni tante Dide ni l'affreux Rébufat n'eussent connu Ovide et ses vers, pour avoir entendu à la fois le serment et la fatale promesse : « ne refusez pas un même tombeau à ceux qu'un même amour, un même trépas a voulu réunir » et le mûrier lui-même eût ainsi pu apprendre la raison millénaire qui rouge a fait ses fruits : « et toi, arbre fatal, qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas bientôt couvrir le mien, conserve l'empreinte de notre sang ! Porte désormais des fruits symboles de douleurs et de larmes, sanglant témoignage du double sacrifice des deux amants ! » Cet été-là, qui allait précéder tant d'épisodes tragiques, le temps semblait s'être arrêté et vouloir bien laisser aux amoureux en herbe un peu de joie avant de leur faire rencontrer leur destin. La tombe encastrée dans la muraille pouvait bien attendre encore un peu l'un ou l'autre des deux amoureux, sinon les deux, unis dans le tragique. Le mûrier pouvait encore une fois prêter ses branches solides à l'agilité du désir des enfants. Le mythe pouvait attendre que l'hiver parût.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
2014



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