Diégèse  dimanche 28 septembre 2014


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La Fortune des Rougon2

Un soir, elle apporta un costume de bain qu'elle s'était taillé dans une vieille robe. Il fallut que Silvère retournât chez tante Dide chercher son caleçon. La partie fut toute naïve. Miette ne s'écarta même pas ; elle se déshabilla, naturellement, dans l'ombre d'un saule, si épaisse que son corps d'enfant n'y mit pendant quelques secondes qu'une blancheur vague. Silvère, de peau brune, apparut dans la nuit comme le tronc assombri d'un jeune chêne, tandis que les jambes et les bras de la jeune fille, nus et arrondis, ressemblaient aux tiges laiteuses des bouleaux de la rive. Puis tous deux, comme vêtus des taches sombres que les hauts feuillages laissaient tomber sur eux, entrèrent dans l'eau gaiement, s'appelant, se récriant, surpris par la fraîcheur. Et les scrupules, les hontes inavouées, les pudeurs secrètes, furent oubliés. Ils restèrent là une grande heure, barbotant, se jetant de l'eau au visage, Miette se fâchant, puis éclatant de rire, et Silvère lui donnant sa première leçon, lui enfonçant de temps à autre la tête, pour l'aguerrir. Tant qu'il la tenait d'une main par la ceinture de son costume, en lui passant l'autre main sous le ventre, elle faisait aller furieusement les jambes et les bras, elle croyait nager ; mais, dès qu'il la lâchait, elle se débattait en criant, et, les mains tendues, frappant l'eau, elle se rattrapait où elle pouvait, à la taille du jeune homme, à l'un de ses poignets. Elle s'abandonnait un instant contre lui, elle se reposait, essoufflée, toute ruisselante, tandis que son costume mouillé dessinait les grâces de son buste de vierge. Puis elle criait :
« Encore une fois ; mais tu le fais exprès, tu ne me tiens pas. » Et rien de honteux ne leur venait de ces embrassements de
Silvère penché pour la soutenir, de ces sauvetages éperdus de Miette se pendant au cou du jeune homme. Le froid du bain les mettait dans une pureté de cristal. C'était, sous la nuit tiède, au milieu des feuillages pâmés, deux innocences nues qui riaient. Silvère, après les premiers bains, se reprocha secrètement d'avoir rêvé le mal. Miette se déshabillait si vite, et elle était si fraîche dans ses bras, si sonore de rires !
Mais, au bout de quinze jours, l'enfant sut nager. Libre de ses membres, bercée par le flot, jouant avec lui, elle se laissait envahir par les souplesses molles de la rivière, par le silence du ciel, par les rêveries des berges mélancoliques
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La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
Viendra peut-être le temps où les enfants apprendront à nager à l'école, et le temps où l'on construira dans les villes des piscines qui permettront de nager même en hiver. Le bon Barthélémy Turquin qui, dès 1785, a ouvert une école de nage dans un bassin flottant sur la Seine n'a pas encore été suivi. On peut cependant espérer que les deux enfants qui se baignent de nuit dans l'eau fraîche de la Viorne, sont les préfigures de milliers d'enfants qui apprendront à nager. Cela deviendra peut-être même obligatoire. Les jeunes gens découvriront ainsi très tôt la différence des sexes et ils la découvriront pour ce qu'elle est et rien que pour cela. Le jeune homme qui imagine le corps d'une femme à travers toutes ces jupes et jupons se tournera bientôt vers des images salaces qui ne lui permettront pas de faire coïncider cette créature lascive avec son amoureuse chaste et pure. La voir en costume de bain est en cela un sain remède. Certes, il n'en va pas de même pour les jeunes filles qui, sans que cela ne choque les bonnes mœurs, peuvent, longtemps avant le mariage, voir des corps masculins presque nus. Ce seront ces ouvriers torse nu qui creusent la route, ces forains sur la place qui présentent des tours de force. La société, hypocrite, fait semblant de penser et de croire que ces corps musculeux ne sont pas un appât et ne suscitent aucun désir. Il n'en est évidemment rien et l'esprit des jeunes filles et des dames demeurent parfois marqués longtemps par le corps exposé d'un jeune ouvrier fringant. Les habitants du littoral méditerranéen ont des facilités que les autres Français ne connaissent pas. L'eau bleue de la mer et sa température idéale, la chaleur de l'air, font qu'il est trop tentant de plonger pour que la jeunesse fougueuse du Midi puissent y résister. On sépare bien sûr les jeunes gens des jeunes filles et on ne les laisse point seuls. On n'encourage jamais les filles à se baigner ainsi, mais on laisse les garçons, qui, s'employant volontiers sur les bateaux de pêche, doivent savoir nager pour éviter la noyade s'il leur advient de tomber à la mer. Mais la surveillance des parents n'est jamais aussi efficace qu'ils le croient ou feignent de le croire et, comme Miette et Silvère, nombreux sont les jeunes de Provence qui, au couchant, se retrouvent dans les criques et les calanques et se baignent dans des costumes improvisés, certains osant même parfois la totale nudité.
Zola augmenté
Daniel Diégèse
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