Diégèse 2015

Alep 2011 - Décalque
Gustav Diégèse
2015
La Fortune des Rougon
Émile Zola
1870
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I
1er janvier Lorsqu'on sort d'Alep par la route de Damas, on trouve, juste avant la zone industrielle et l'embranchement vers le Ghab et Lattaquié, un terrain vague auquel les habitants ont donné le nom de « porte du sud ». Son nom n'est indiqué sur aucun plan ni aucune carte. D'un côté, à droite, une ruelle qui va se terminer en cul-de-sac le borde d'une rangée de maisons aux toits plats desquels dépassent des fers à béton, comme si ces masures devaient un jour être construites d'un étage, qui ne viendra cependant jamais. À gauche, et au fond, le terrain est clos par deux pans de muraille, au-dessus desquels on aperçoit les branches hautes des oliviers de la ferme des Idelbi, grande propriété qui a son entrée plus à l'est. Ainsi fermé de trois côtés, le terrain de la porte du sud est comme une place qui ne conduit nulle part et que les promeneurs seuls traversent.
2 janvier Anciennement, il y avait là un « lieu de visite », comme on nomme, en arabe, les tombeaux  de saintes ou de saints à qui l'on vient demander la guérison d'un proche, la reconquête d'un cœur, ou bien encore la paix sur sa maison. Ces tombeaux sont nombreux dans la région d'Alep, et les plus célèbres sont vénérés autant par les chrétiens que par les musulmans. En 2011, les vieux avaient encore en mémoire ce mausolée. La légende voulait que le saint qui y était enterré donnât du courage à ceux qui venaient lui rendre visite et accrocher au grillage qui protégeait le tombeau un de ces morceaux de linge que les enfants du faubourg vendaient opportunément pour quelques livres syriennes. Mais un jour le mausolée s'était écroulé. On avait un temps suspecté une spéculation immobilière. Ces terrains sur la route de Damas peuvent être d'un bon rapport. Mais sans doute le manque d'entretien et les intempéries avaient seuls eu raison de la brique crue. Il est vrai que nul n'aurait alors songé à commettre le sacrilège de s'attaquer au mausolée d'un saint.
3 janvier Une des curiosités de ce champ, outre le mausolée, était une forêt de pins, rabougris et en si mauvaise santé que la municipalité avait un temps voulu en interdire l'accès de crainte que des enfants, se suspendant aux branches vermoulues, pussent tomber et se blesser. Ces quelques pins étaient tout ce qui restait, ou presque, de ce qui avait un temps fait le renom de la ville. Le pin d'Alep n'était plus qu'un souvenir, ou presque.
Cependant, les gamins du faubourg, qui, comme tous les gamins, aimaient ce qui est interdit, venaient au soir pour improviser des balançoires, jusqu'à ce que l'une des femmes de la famille vînt les chercher. Ils s'éparpillaient alors comme des étourneaux, plus vite qu'il ne fallait pour ne pas être rattrapés. La femme qui les appelait n'essayait d'ailleurs jamais de le faire.
4 janvier Vers ce temps, la ville songea à tirer parti de ce bien communal, qui dormait inutile. On amputa donc une partie de ce bois pour en faire autre chose qui ne fut cependant jamais décidé. On abattit les murs longeant la route et l'impasse, on arracha les herbes et les pins. On entoura le mausolée du saint de grilles métalliques dont les barreaux dessinaient l'insigne du parti au pouvoir. Pendant près d'un mois, les gamins, qui pleuraient leurs balançoires s'amusèrent à desceller le soir ce que les grilles que les ouvriers avaient posées le matin, avec toute la lenteur qui sied à un travail très mal payé et que l'on est obligé pourtant d'effectuer par des chaleurs excessives. Le chantier n'avançait pas et aurait pu ainsi ne jamais avancer si la rumeur n'avait pas commencé à courir qu'un haut dignitaire du régime avait l'intention de venir en secret visiter le mausolée du saint pour demander la guérison de sa fille et qu'il fallait qu'il pût trouver les grilles posées comme symbole même de la stabilité et de la force du parti Baath, comme de son respect pour le patrimoine syrien et pour les coutumes ancestrales s'accommodant comme elles le voulaient du canon des religions du Livre. Un soir, on arrêta donc les enfants, les parquant jusqu'à ce que les grilles soient solidement posées.
5 janvier Puis, les travaux d'aménagement qui avaient été décidés ne vinrent pas et pendant plusieurs années, le terrain resta ouvert à tout venant sur le bord d'une grande route. Il demeura désert, en proie de nouveau aux herbes folles. La ville, qui comptait sans doute le vendre et y voir bâtir des maisons, ne dut pas trouver d'acquéreur. Elle garda le terrain et elle finit même par oublier son désir de le vendre. Elle ne l'entoura seulement pas d'une palissade ; entra qui voulut. C'était d'ailleurs curieux, cette grande étendue, avec en son milieu, ou presque, le mausolée antique entourée de ces grilles qui, pour avoir été neuves, furent bientôt brunies par les vents de sable. On traversait le terrain, pris par une curieuse angoisse, comme si l'on traversait le lieu de repos d'une multitude d'âmes errantes.
6 janvier Et, peu à peu, les années aidant, on s'habitua à ce coin vide ; on s'assit sur l'herbe des bords, on traversa le champ, on le peupla. Quand les pieds des promeneurs eurent usé le tapis d'herbe et que la terre battue fut devenue grise et dure, l'ancien bois eut quelque ressemblance avec une place publique mal nivelée. Seule la présence du mausolée du saint empêcha que le terrain fût construit spontanément. Il y a, à Alep comme à Damas, des quartiers entiers qui se sont constitués de par leur simple vacance. Quelques tôles transformées ensuite en parpaings, des chemins changés en rue, et une nouvelle ville peut naître en quelques années.
7 janvier Ces faits datent de loin. Depuis plus de trente ans, la porte du sud a une physionomie particulière. La ville, bien trop insouciante et endormie pour en tirer un bon parti, l'a louée, moyennant une faible somme, à des artisans de Hamdaniyé qui en ont fait un chantier de bois. Elle est encore aujourd'hui encombrée de poutres énormes, de dix à quinze mètres de longueur, gisant çà et là, par tas, pareilles à des faisceaux de hautes colonnes renversées sur le sol. Ces tas de poutres, ces sortes de mâts posés parallèlement et qui vont d'un bout du champ à l'autre, sont une continuelle joie pour les gamins. Des pièces de bois ayant glissé, le terrain se trouve, à certains endroits, complètement recouvert par une espèce de parquet, aux feuilles arrondies, sur lequel on n'arrive à marcher qu'avec des miracles d'équilibre. Tout le jour, des bandes d'enfants se livrent à cet exercice. On les voit sautant les gros madriers, suivant à la file les arêtes étroites, se traînant à califourchon, jeux variés qui se terminent généralement par des bousculades et des larmes ; ou bien ils s'assoient une douzaine, serrés les uns contre les autres, sur le bout mince d'une poutre élevée de quelques pieds au-dessus du sol, et ils se balancent pendant des heures. La porte du sud est ainsi devenue le lieu de récréation où tous les fonds de culotte des galopins de Hamdaniyé viennent s'user depuis plus d'un quart de siècle.
8 janvier Ce qui a achevé de donner à ce coin perdu un caractère étrange, c'est l'élection de domicile que, par un usage traditionnel, y font les bédouins. Dès qu'une de ces tribus arrive à Alep, elle s'installe au fond de l'aire de la porte du sud.
Aussi la place n'est-elle jamais vide ; il y a toujours là quelque bande aux allures singulières, quelque troupe d'hommes fauves et de femmes horriblement séchées parmi lesquels on voit se rouler à terre des groupes de beaux enfants. Ce monde vit en plein air, devant tous.
Les tribus nomades de Syrie se sont très largement sédentarisées depuis la fin de la seconde guerre mondiale, mais l'on trouve encore quelques groupes accompagnés de maigres troupeaux qui se déplacent au rythme des saisons.
9 janvier Le champ mort et désert, où les frelons autrefois bourdonnaient seuls dans le silence écrasant du soleil est ainsi devenu un lieu retentissant qu'emplissent de bruit les cris des bédouins et des jeunes galopins du faubourg. Une scierie, qui débite dans un coin les poutres du chantier, grince, servant de basse sourde et continue aux voix aigres. Cette scierie est toute primitive : la pièce de bois est posée sur deux tréteaux élevés, et deux scieurs de long, l'un en haut monté sur la poutre même, l'autre en bas aveuglé par la sciure qui tombe, impriment à une large et forte lame de scie un continuel mouvement de va-et-vient. Pendant des heures, ces hommes se plient, pareils à des pantins articulés, avec une régularité et une sécheresse de machine. Le bois qu'ils débitent est rangé, le long de la muraille du fond, par tas hauts de deux ou trois mètres et méthodiquement construits, planche à planche, en forme de cube parfait. Ces sortes de meules carrées, qui restent souvent là plusieurs saisons, rongées d'herbes au ras du sol, sont un des charmes de la porte du sud. Elles ménagent des sentiers mystérieux, étroits et discrets, qui conduisent à une allée plus large, laissée entre les tas et la muraille. C'est un désert, une bande d'herbes hautes, presqu'à hauteur d'homme, d'où l'on ne voit que des morceaux de ciel. Dans cette allée secrète, dont les murs sont au printemps et à l'automne tendus de mousse et dont le sol semble couvert d'un tapis de blé en herbe, règnent encore la végétation drue et le silence frissonnant de l'ancien bois d'Alep.
10 janvier On y sent courir ces souffles chauds et vagues des voluptés de la vie et de la mort intimement mêlées qui sortent de l'antique mausolée par les grands soleils. Il n'y a pas, dans la région d'Alep, un endroit plus ému, plus vibrant de tiédeur, de solitude et d'amour. C'est là où il est exquis d'aimer.
Dans le jour, les enfants seuls vont derrière les tas de bois lorsqu'ils jouent à cache-cache. Ils courent, ils crient comme le font les enfants dans tous les pays, seulement occupés à dépenser sans utilité toute l'énergie de leur jeune vie. en ce temps là, les enfants de Hamdaniyé étaient encore des enfants qui riaient.
11 janvier L'allée dissimulée, presque secrète, reste vierge et ignorée. On ne voit que le chantier encombré de poutres et gris de poussière. Le matin et l'après-midi, quand le soleil est tiède, le terrain entier grouille et, au-dessus de toute cette turbulence, au-dessus des galopins jouant parmi les pièces de bois et des bédouins attisant le feu sous leur marmite, la silhouette sèche du scieur de long monté sur sa poutre se détache en plein ciel, allant et venant avec un mouvement régulier de balancier, comme pour régler la vie ardente et nouvelle qui a poussé dans cet ancien bois voué à l'éternel repos d'un saint. Il n'y a que les vieux, assis sur les poutres et se chauffant au soleil couchant, qui parfois parlent encore entre eux des arbres coupés, ces fameux pins d'Alep, qui entouraient autrefois le tombeau légendaire.
Lorsque la nuit tombe, la porte du sud se vide, se creuse, pareille à un grand trou noir. Au fond, on n'aperçoit plus que la lueur mourante du feu des bédouins. Par moments, des ombres disparaissent silencieusement dans la masse épaisse des ténèbres. L'hiver surtout, le lieu devient sinistre.
12 janvier Un dimanche soir, vers sept heures, un jeune homme sortit doucement du faubourg de Hamdaniyé et, rasant les murs, s'engagea parmi les poutres du chantier. On était dans les derniers jours d'avril 2011. Il faisait un froid sec. La lune, pleine en ce moment, avait ces clartés aiguës particulières aux lunes de printemps. Le chantier, cette nuit-là, ne se creusait pas sinistrement comme par les nuits d'hiver, qui peuvent être glaciales dans le nord de la Syrie. Éclairé de larges nappes de lumière blanche, il s'étendait dans le silence et l'immobilité du froid avec une mélancolie douce.
Le jeune homme s'arrêta quelques secondes sur le bord du champ, regardant devant lui d'un air de défiance. Il tenait, cachée sous sa veste, la crosse d'un long fusil dont le canon, baissé vers la terre, luisait au clair de lune. Serrant l'arme contre sa poitrine, il scruta attentivement du regard les carrés de ténèbres que les tas de planches jetaient au fond du terrain. Il y avait là comme un damier blanc et noir de lumière et d'ombre, aux cases nettement coupées. Au milieu de l'aire, sur un morceau du sol gris et nu, les tréteaux des scieurs de long se dessinaient, allongés, étroits, bizarres, pareils à une monstrueuse figure géométrique tracée à l'encre sur du papier. Le reste du chantier, le parquet de poutres, n'était qu'un vaste lit où la clarté dormait, à peine striée de minces raies noires par les lignes d'ombres qui coulaient le long des gros madriers. Sous cette lune d'hiver, dans le silence glacé, ce flot de mâts couchés, immobiles, comme raidis de sommeil et de froid, rappelait des arbres balayés par une tempête. Le jeune homme ne jeta sur cet espace vide qu'un rapide coup d'œil ; pas un être, pas un souffle, aucun péril d'être vu ni entendu. Les taches sombres du fond l'inquiétaient davantage. Cependant, après un court examen, il se hasarda, il traversa rapidement le chantier.
13 janvier Dès qu'il se sentit à couvert, il ralentit sa marche. Il était alors dans l'allée qui longe la muraille, derrière les planches. Là, il n'entendit même plus le bruit de ses pas ; l'herbe séchée craquait à peine sous ses pieds. Un sentiment de bien-être parut s'emparer de lui. Il devait aimer ce lieu, n'y craindre aucun danger, n'y rien venir chercher que de doux et de bon. Il cessa de cacher son fusil. L'allée s'allongeait, pareille à une tranchée d'ombre ; de loin en loin, la lune, glissant entre deux tas de planches, coupait l'herbe d'une raie de lumière. Tout dormait, les ténèbres et les clartés, d'un sommeil profond, doux et triste. Rien de comparable à la paix de ce sentier. Le jeune homme le suivit dans toute sa longueur. Au bout, à l'endroit où les murailles de la ferme des Idelbi font un angle, il s'arrêta, prêtant l'oreille comme pour écouter si quelque bruit ne venait pas de la propriété voisine. Puis, n'entendant rien, il se baissa, écarta une planche et cacha son fusil dans un tas de bois.
14 janvier Il y avait là, dans l'angle, une pierre qui, posée sur un champ et un peu de biais, faisait une sorte de banc élevé. La pluie en avait émietté les bords, lentement. On eût cependant pu lire encore, au clair de lune, ce fragment d'épitaphe gravé en grec : Cy-gist… Maya… morte… Le temps avait effacé le reste. Il s'agissait certainement d'une pierre tombale arrachée par des pillards à une tombe hellénistique.
Quand il eut caché son fusil, le jeune homme, écoutant de nouveau et n'entendant toujours rien, se décida à monter sur la pierre. Le mur était bas ; il posa les coudes sur le chaperon. Mais au-delà de la rangée d'oliviers qui longe la muraille, il ne vit qu'une plaine de lumière ; les terres de la ferme des Idelbi, plates et sans arbres, s'étendaient sous la lune comme une immense pièce de linge écru ; à une centaine de mètres, l'habitation et les communs habités par Ali al Idelbi faisaient des taches d'un blanc plus éclatant.
Le jeune homme regardait de ce côté avec inquiétude, lorsque un muezzin appela à la prière de la nuit.
Il attendit la fin du chant, puis il descendit de la pierre comme soulagé.
15 janvier Il s'assit sur le banc en homme qui consent à une longue attente. Il ne semblait même pas sentir le froid. Pendant près d'une demi-heure, il demeura immobile, les yeux fixés sur une masse d'ombre, songeur. Il s'était placé dans un coin noir ; mais, peu à peu, la lune qui montait le gagna et sa tête se trouva en pleine clarté.
C'était un garçon à l'air vigoureux, dont la bouche fine et la peau encore délicate annonçaient la jeunesse. Il devait avoir dix-sept ans. Il était beau, d'une beauté caractéristique.
Sa face maigre et allongée semblait creusée par le coup de pouce d'un sculpteur puissant ; le front montueux, les arcades sourcilières proéminentes, le nez en bec d'aigle, le menton fait d'un large méplat, les joues accusant les pommettes et coupées de plans fuyants, donnaient à la tête un relief d'une vigueur singulière. Avec l'âge, cette tête devait prendre un caractère osseux trop prononcé, une maigreur de chevalier errant. Mais, à cette heure de puberté, à peine couverte aux joues et au menton de poils follets, elle était corrigée dans sa rudesse par certaines mollesses charmantes, par certains coins de la physionomie restés vagues et enfantins.
Les yeux, d'un noir tendre, encore noyés d'adolescence, mettaient aussi de la douceur dans ce masque énergique.
16 janvier Toutes les femmes n'auraient point aimé cet enfant, car il était loin d'être ce qu'on nomme un joli garçon, mais l'ensemble de ses traits avait une vie si ardente et si sympathique, une telle beauté d'enthousiasme et de force, que les filles d'Alep, qui aiment entre elles à parler des garçons, devaient rêver de lui, lorsqu'il venait à passer devant leur porte, par les chaudes soirées de juillet.
Il songeait toujours, assis sur la pierre tombale, ne sentant pas les clartés de la lune qui coulaient maintenant le long de sa poitrine et de ses jambes. Il était de taille moyenne, légèrement trapu. Au bout de ses bras trop développés, des mains d'ouvrier, que le travail avait durcies, s'emmanchaient solidement ; ses pieds, chaussés de gros souliers lacés, paraissaient forts, carrés du bout. Par les attaches et les extrémités, par l'attitude alourdie des membres, il était peuple ; mais il y avait en lui, dans le redressement du cou et dans les lueurs pensantes des yeux, comme une révolte sourde contre l'abrutissement du métier manuel qui commençait à le courber vers la terre. Ce devait être une nature intelligente noyée au fond de la pesanteur de sa race et de sa classe, un de ces esprits tendres et exquis logés en pleine chair, et qui souffrent de ne pouvoir sortir rayonnants de leur épaisse enveloppe. Aussi, dans sa force, paraissait-il timide et inquiet, ayant honte à son insu de se sentir incomplet et de ne savoir comment se compléter. Brave enfant, dont les ignorances étaient devenues des enthousiasmes, cœur d'homme servi par une raison de petit garçon, capable d'abandons comme une femme et de courage comme un héros. Ce soir-là, il était vêtu d'un pantalon et d'une veste du même coton de couleur sable. Un keffieh traditionnel, posé légèrement en arrière, lui jetait au front une ombre comme un nuage.
17 janvier Une demi-heure plus tard environ, il fut tiré en sursaut de sa rêverie. En se voyant blanc de lumière, il regarda devant lui avec inquiétude. D'un mouvement brusque, il rentra dans le noir, mais il ne put retrouver le fil de sa rêverie. Il sentit alors que ses pieds et ses mains se glaçaient, et l'impatience le reprit. Il monta de nouveau jeter un coup d'œil dans la ferme des Idelbi, toujours silencieuse et vide.
Puis, ne sachant plus comment tuer le temps, il redescendit, prit son fusil dans le tas de planches où il l'avait caché et s'amusa à faire jouer la gâchette. Cette arme était une longue et lourde carabine qui avait sans doute appartenu à quelque contrebandier kurde ; à l'épaisseur de la crosse et à la culasse puissante du canon, on reconnaissait un ancien fusil anglais de la première guerre mondiale qu'un armurier improvisé avait transformé en fusil de chasse. On voit de ces carabines-là accrochées dans les fermes, près de la porte. Le jeune homme caressait son arme avec amour ; il rabattit le chien à plus de vingt reprises, introduisit son petit doigt dans le canon, examina attentivement la crosse. Peu à peu, il s'anima d'un jeune enthousiasme auquel se mêlait quelque enfantillage. Il finit par mettre la carabine en joue, visant dans le vide comme un militaire qui fait l'exercice.
18 janvier Il ne devait pas être loin de huit heures. Il gardait son arme en joue depuis une grande minute, lorsqu'une voix, légère comme un souffle, basse et haletante, vint de la ferme des Idelbi.
« Es-tu là, Selim ? » demanda la voix.
Selim laissa tomber son fusil et, d'un bond, se trouva sur la pierre tombale
« Oui, oui, répondit-il, en étouffant également sa voix…
Attends, je vais t'aider. »
Il n'avait pas encore tendu les bras, qu'une tête de jeune fille apparut au-dessus de la muraille. L'enfant, avec une agilité singulière, s'était aidée du tronc d'un olivier et avait grimpé comme une jeune chatte. À la certitude et à l'aisance de ses mouvements, on voyait que cet étrange chemin devait lui être familier. En un clin d'œil, elle se trouva assise sur le chaperon du mur. Alors Selim la prit dans ses bras et la posa sur le banc. Mais elle se débattit.
19 janvier « Laisse donc, disait-elle avec un rire de gamine qui joue, laisse donc… Je sais bien descendre toute seule. »
Puis, quand elle fut sur la pierre :
« Tu m'attends depuis longtemps ?… J'ai couru, je suis tout essoufflée. »
Selim ne répondit pas. Il ne paraissait guère en train de rire, il regardait l'enfant d'un air chagrin. Il s'assit à côté d'elle, en disant :
« Je voulais te voir, Maya. Je t'aurais attendu toute la nuit… Je pars demain matin, au jour. »
Maya venait d'apercevoir le fusil couché sur l'herbe. Elle devint grave, elle murmura :
« Ah !… c'est décidé… voilà ton fusil… »
Il y eut un silence.
« Oui, répondit Selim d'une voix plus mal assurée encore, c'est mon fusil… J'ai préféré le sortir ce soir de la maison ; demain matin, tante Dounia aurait pu me le voir prendre, et cela l'aurait inquiétée… Je vais le cacher, je viendrai le chercher au moment de partir. »
Et, comme Maya semblait ne pouvoir détacher les yeux de cette arme qu'il avait si sottement laissée sur l'herbe, il se leva et la glissa de nouveau dans le tas de planches.
20 janvier Nous avons appris ce matin, dit-il en se rasseyant, que les insurgés de Tell Rifat, de Dayr Hafir et de Al Bab étaient en marche, et qu'ils avaient passé la nuit dernière à Hreytan.
Il a été décidé que nous nous joindrions à eux. Cet après midi, une partie des ouvriers de Hamdaniyé et de Bab En Nayrab ont quitté la ville ; demain, ceux qui restent encore iront retrouver leurs frères. »
Il prononça ce mot de frères avec une emphase juvénile. Puis, s'animant, d'une voix plus vibrante :
« La lutte devient inévitable, ajouta-t-il ; mais le droit est de notre côté, nous triompherons. »
21 janvier Maya écoutait Selim, regardant devant elle fixement sans voir. Quand il se tut :
« C'est bien », dit-elle simplement.
Et, au bout d'un silence :
« Tu m'avais avertie… cependant j'espérais encore… Enfin, c'est décidé. »
Ils ne purent trouver d'autres paroles. Le coin désert du chantier, la ruelle sombre reprit son calme mélancolique ; il n'y eut plus que la lune vivante faisant tourner sur l'herbe l'ombre des tas de planches. Le groupe formé par les deux jeunes gens sur la pierre tombale était devenu immobile et muet, dans la clarté pâle. Selim avait passé le bras autour de la taille de Maya, et celle-ci s'était laissée aller contre son épaule. Ils n'échangèrent pas de baisers, rien qu'une étreinte où l'amour avait l'innocence attendrie d'une tendresse fraternelle.
22 janvier Maya était couverte d'une grande abaya brune qui lui couvrait jusqu'aux pieds et l'enveloppait tout entière. On ne voyait que sa tête et ses mains. Dans les villes, seules les femmes musulmanes portent ces vêtements. Dans les villages, et les faubourgs d'Alep sont vite des villages, les femmes de toute confession peuvent le porter comme le font les femmes du pourtour de la Méditerranée. La mode doit en remonter à fort loin. En arrivant, Maya avait remonté un peu son hijab sur son front. Son visage se détachait vigoureusement sur la muraille blanchie par la lune. C'était une enfant, mais une enfant qui devenait femme. Elle se trouvait à cette heure indécise et adorable où la grande fille naît dans la gamine. Il y a alors, chez toute adolescente, une délicatesse de bouton naissant, une hésitation de formes d'un charme exquis ; les lignes pleines et voluptueuses de la puberté s'indiquent dans les innocentes maigreurs de l'enfance ; la femme se dégage avec ses premiers embarras pudiques, gardant encore à demi son corps de petite fille, et mettant, à son insu, dans chacun de ses traits, l'aveu de son sexe. Pour certaines filles, cette heure est mauvaise ; celles-là croissent brusquement, enlaidissent, deviennent jaunes et frêles comme des plantes hâtives. Pour Maya, pour toutes celles qui sont riches de sang et qui vivent en plein air, c'est une heure de grâce pénétrante qu'elles ne retrouvent jamais.
23 janvier Maya avait seize ans. Bien qu'elle fût forte déjà, on ne lui en eût pas donné davantage, tant sa physionomie riait encore, par moments, d'un rire clair et naïf. D'ailleurs, elle devait être nubile, la femme s'épanouissait rapidement en elle grâce au climat et à la vie rude qu'elle menait. Elle était presque aussi grande que Selim, grasse et toute frémissante de vie. Comme son ami, elle n'avait pas la beauté de tout le monde. On ne l'eût pas trouvée laide ; mais elle eût paru au moins étrange à beaucoup de jolis jeunes gens. Elle avait des cheveux superbes ; plantés rudes et droits sur le front, ils se rejetaient puissamment en arrière, ainsi qu'une vague jaillissante, puis coulaient le long de son crâne et de sa nuque, pareils à une mer crépue, pleine de bouillonnements et de caprices, d'un noir d'encre. Ils étaient si épais qu'elle ne savait qu'en faire. Ils la gênaient. Elle les tordait en plusieurs brins, de la grosseur d'un poignet d'enfant, le plus fortement qu'elle pouvait, pour qu'ils tinssent moins de place, puis elle les massait derrière sa tête. Elle n'avait guère le temps de songer à sa coiffure, et il arrivait toujours que ce chignon énorme, fait sans glace et à la hâte, prenait sous ses doigts une grâce puissante. À la voir coiffée de ce casque vivant, de ce tas de cheveux frisés qui débordaient sur ses tempes et sur son cou comme une peau de bête, on comprenait pourquoi elle allait souvent tête nue, sans jamais se soucier des pluies ni des gelées, ni même des regards des autres.
24 janvier Sous la ligne sombre des cheveux, le front, très bas, avait la forme et la couleur dorée d'un mince croissant de lune. Les yeux gros, à fleur de tête ; le nez court, large aux narines et relevé du bout ; les lèvres, trop fortes et trop rouges, eussent paru autant de laideurs si on les eût examinés à part. Mais, pris dans la rondeur charmante de la face, vus dans le jeu ardent de la vie, ces détails du visage formaient un ensemble d'une étrange et saisissante beauté. Quand Maya riait, renversant la tête en arrière et la penchant mollement sur son épaule droite, elle ressemblait à la Bacchante antique, avec sa gorge gonflée de gaieté sonore, ses joues arrondies comme celles d'un enfant, ses larges dents blanches, ses torsades de cheveux crépus que les éclats de sa joie agitaient sur sa nuque, ainsi qu'une couronne de pampres. Et, pour retrouver en elle la vierge, la petite fille de seize ans, il fallait voir combien il y avait d'innocence dans ses rires gras et souples de femme faite, il fallait surtout remarquer la délicatesse encore enfantine du menton et la pureté molle des tempes. Le visage de Maya, hâlé par le soleil, prenait, sous certains jours, des reflets d'ambre jaune. Un fin duvet noir mettait déjà au-dessus de sa lèvre supérieure une ombre légère. Le travail commençait à déformer ses petites mains courtes, qui auraient pu devenir, en restant paresseuses, d'adorables mains potelées de citadine.
25 janvier Maya et Selim restèrent longtemps muets. Ils lisaient dans leurs pensées inquiètes. Et, à mesure qu'ils descendaient ensemble dans la crainte et l'inconnu du lendemain, ils se serraient d’une étreinte plus étroite. Ils s’entendaient jusqu'au cœur, ils sentaient l'inutilité et la cruauté de toute plainte faite à voix haute. La jeune fille ne put cependant se contenir davantage ; elle étouffait, elle dit en une phrase leur inquiétude à tous deux.
« Tu reviendras, n'est-ce pas ? » balbutia-t-elle en se pendant au cou de Selim.
Selim, sans répondre, la gorge serrée et craignant de pleurer comme elle, la baisa sur la joue, en frère qui ne trouve pas d’autre consolation. Ils se séparèrent, ils retombèrent dans leur silence.
26 janvier Au bout d'un instant, Maya frissonna. Elle ne s'appuyait plus contre l'épaule de Selim, elle sentait son corps se glacer. La veille, elle n'eût pas frissonné de la sorte, au fond de cette allée déserte, sur cette pierre tombale où, depuis plusieurs saisons, ils vivaient si heureusement leurs tendresses dans la paix du vieux saint.
« J'ai bien froid, dit-elle, en remettant son hijab sur son front.
– Veux-tu que nous marchions ? lui demanda le jeune homme. Il n'est pas neuf heures, nous pouvons faire un bout de promenade sur la route. »
Maya pensait qu'elle n'aurait peut-être pas de longtemps la joie d'un rendez-vous, d'une de ces causeries du soir pour lesquelles elle vivait les journées.
« Oui, marchons, répondit-elle vivement, allons jusqu'au bois… Je passerais la nuit, si tu voulais. »
27 janvier Ils quittèrent le banc et se cachèrent dans l'ombre d'un tas de planches. Là, Maya sortit de son abaya, qu'elle avait doublée pour l'hiver d'une indienne rouge sang, une abaya d'homme, noire et usée, qu'elle avait cachée sur elle ; puis elle jeta ce chaud et large manteau sur les épaules de Selim, l'enveloppant ainsi tout entier, le mettant près d'elle, serré contre elle, presque dans le même vêtement comme s'ils ne faisaient qu'un, confondus en un seul être, quand ils se trouvèrent enfouis chacun dans leur abaya au point de perdre toute forme humaine, ils se mirent à marcher à petits pas, se dirigeant vers la route, traversant sans crainte les espaces nus du chantier, blancs de lune. Maya avait couvert Selim et celui-ci s'était prêté à cette opération d'une façon toute naturelle, comme si cette abaya de fortune leur eût, chaque soir, rendu le même service.
28 janvier La route de Damas, aux deux côtés de laquelle se trouve bâti le faubourg de Hamdaniyé, en 2011, était une autoroute trop fréquentée pour se promener à pied. Il fallait emprunter le réseau secondaire. Là, d'un seul côté de la route, il y avait des pins lépreux qui, le jour, ne donnaient qu'une mauvaise ombre, mais qui, la nuit, suffisaient à dissimuler les visages. Lorsque Selim et Maya se trouvèrent sous les arbres, dont la lune dessinait sur le sol les branches malingres, ils rencontrèrent, à deux ou trois reprises, des masses noires qui se mouvaient silencieusement.
C'étaient, comme eux, des couples d'amoureux, hermétiquement clos chacun dans une abaya, promenant au fond de l'ombre leur tendresse discrète.
29 janvier Les amants des villes de Syrie ont adopté ce genre de promenade. Les garçons et les filles du peuple, ceux qui doivent se marier un jour et qui ne sont pas fâchés de s'embrasser un peu auparavant, ignorent où se réfugier pour échanger des baisers à l'aise sans trop s'exposer aux bavardages. Il n'est pas envisageable que, dans une chambre, ils se rencontrent seul à seule, ils seraient, le lendemain, le scandale du pays ; d'autre part, ils n'ont pas le temps, tous les soirs, de gagner les solitudes de la campagne. Alors ils ont pris un moyen terme : ils battent les faubourgs, les terrains vagues, les allées des routes, tous les endroits où il y a peu de passants et beaucoup de trous noirs. Et, pour plus de prudence, comme tous les habitants se connaissent, ils ont le soin de se rendre méconnaissables en s'enfouissant dans une de ces grandes abayas qui abriteraient une famille entière. Les parents ignorent le plus souvent ces courses en pleines ténèbres ; la morale rigide, en apparence, du pays ne paraît pas s'en alarmer ; il est admis que les amoureux ne s'arrêtent jamais dans les coins ni ne s'assoient au fond des terrains, et cela suffit pour calmer les pudeurs effarouchées. On ne peut guère que s'embrasser en marchant. Parfois cependant une fille tourne mal : les amants se sont assis.
30 janvier Rien de plus charmant, en vérité, que ces promenades d'amour. L'imagination câline et inventive de l'Orient est là tout entière. C'est une véritable mascarade, fertile en petits bonheurs et à la portée des misérables. On croit souvent qu'en Syrie, les filles et les garçons ne peuvent pas se rencontrer. C'est vrai. Mais la jeunesse trouve toujours des subterfuges et ses échappatoires. Le fruit défendu prend ici une saveur particulièrement douce ; il se mange en plein air, au milieu des indifférents, le long des routes. Et ce qu'il y a d'exquis, ce qui donne une volupté pénétrante aux baisers échangés, ce doit être la certitude de pouvoir s'embrasser impunément devant le monde, de rester des soirées en public aux bras l'un de l'autre, sans courir le danger d'être reconnus et montrés au doigt. Un couple n'est plus qu'une masse brune de deux abayas accolées, il ressemble à un autre couple. Pour le promeneur attardé qui voit vaguement ces masses se mouvoir, c'est l'amour qui passe, rien de plus ; l'amour sans nom, l'amour qu'on devine et qu'on ignore. Les amants se savent bien cachés ; ils causent à voix basse, ils sont chez eux ; le plus souvent ils ne disent rien, ils marchent pendant des heures, au hasard, heureux de se sentir serrés l'un contre l'autre malgré l'étoffe épaisse qui les sépare. Cela est très voluptueux et très virginal à la fois. Le climat est le grand coupable ; lui seul a dû d'abord inviter les amants à prendre les coins des faubourgs pour retraites. Par les belles nuits d'été, on ne peut faire le tour d'Alep sans découvrir, à plusieurs endroits, un couple marchant main dans la main ; certains endroits, la porte du sud par exemple, sont peuplés de ces dominos sombres qui se frôlent lentement, sans bruit, au milieu des tiédeurs de la nuit sereine ; on dirait les invités d'un bal mystérieux que les étoiles donneraient aux amours des pauvres gens. Quand il fait trop chaud et que les jeunes filles n'ont plus leur abaya, elles se contentent d'improviser d'un foulard une sorte de niqab coloré qui les cache entièrement. L'hiver, les plus amoureux se moquent des rares gelées.
31 janvier Tandis qu'ils descendaient la route de Damas, Selim et Maya ne songeaient guère à se plaindre de la fraîche nuit d'avril.
Les jeunes gens traversèrent le faubourg endormi sans échanger une parole. Ils retrouvaient, avec une muette joie, le charme tiède de leur étreinte. Leurs cœurs étaient tristes, la félicité qu'ils goûtaient à se serrer l'un contre l'autre avait l'émotion douloureuse d'un adieu, et il leur semblait qu'ils n'épuiseraient jamais la douceur et l'amertume de ce silence qui berçait lentement leur marche. Bientôt, les maisons devinrent plus rares, ils arrivèrent à l'extrémité du faubourg.
Là, s'ouvre le portail de la ferme des Idelbi, deux forts piliers reliés par une grille qui laisse voir, entre ses barreaux, une longue allée d'oliviers. En passant, Selim et Maya jetèrent instinctivement un regard dans la propriété.
1er février À partir de la ferme des Idelbi, la route continue tout droit et rejoint l'ancienne route d'Idlib. Il est d'ailleurs probable que la famille Idelbi porte ce nom pour cette unique raison. Les pins font de la route une sorte d'avenue et, avec un peu d'imagination, on peut se croire en pleine campagne ou au bord de la mer. Par cette nuit d'avril, sous la lune claire et froide, le sous-bois humide s'étendait aux deux abords du chemin, laissant perler un peu de brume comme une couche d'ouate grisâtre qui amortissait tous les bruits de l'air. Au loin, la voix sourde de l'autoroute sur laquelle, sans discontinuer, roulaient les camions venus de Turquie pour rejoindre Damas mettait seule un frisson dans l'immense paix de la campagne.
2 février Quand les jeunes gens eurent commencé à descendre la route, la pensée de Maya retourna vers la ferme des Idelbi, qu'ils venaient de laisser derrière eux. « J'ai eu grand-peine à m'échapper ce soir, dit-elle… Mon oncle ne se décidait pas à me congédier. Il s'était enfermé dans un cellier, et je crois qu'il y enterrait son or, car il a paru très effrayé, ce matin, des événements qui se préparent. »
Selim eut une étreinte plus douce.
« Va, répondit-il, sois courageuse. Il viendra un temps où nous nous verrons librement toute la journée... Il ne faut pas se chagriner.
– Oh ! reprit la jeune fille en secouant la tête, tu as de l'espérance, toi… Il y a des jours où je suis bien triste. Ce ne sont pas les gros travaux qui me désolent ; au contraire ; je suis souvent heureuse des duretés de mon oncle et des besognes qu'il m'impose. Il a eu raison de faire de moi une paysanne ; j'aurais peut-être mal tourné ; car vois-tu, Selim, il y a des moments où je me crois maudite… Alors je voudrais être morte… Je pense à celui que tu sais… »
En prononçant ces dernières paroles, la voix de l'enfant se brisa dans un sanglot. Selim l'interrompit d'un ton presque rude. « Tais-toi, dit-il. Tu m'avais promis de moins songer à cela. Ce n'est pas ton crime. » Puis il ajouta d'un accent plus doux :
« Nous nous aimons bien, n'est-ce pas ? Quand nous serons mariés, tu n'auras plus de mauvaises heures. »
3 février « Je sais, murmura Maya, tu es bon, tu me tends la main. Mais que veux-tu ? j'ai des craintes, je me sens des révoltes, parfois. Il me semble qu'on m'a fait tort, et alors j'ai des envies d'être méchante. Je t'ouvre mon cœur, à toi. Chaque fois qu'on me jette le nom de mon père au visage, j'éprouve une brûlure par tout le corps. Quand je passe et que les gamins crient : Eh ! Oum Youssef ! Cela me met hors de moi ; je voudrais les tenir pour les battre. »
Et, après un silence farouche, elle reprit : « Tu es un homme, toi, tu vas tirer des coups de fusil… Tu es bien heureux. »
Selim l'avait laissée parler. Au bout de quelques pas, il dit d'une voix triste : « Tu as tort, Maya ; ta colère est mauvaise. Il ne faut pas se révolter contre la justice. Moi je vais me battre pour notre droit à tous ; je n'ai aucune vengeance à satisfaire. »
4 février « N'importe, continua la jeune fille, je voudrais être un homme et tirer des coups de fusil. Il me semble que cela me ferait du bien. » Et, comme Selim gardait le silence, elle vit qu'elle l'avait mécontenté. Toute sa fièvre tomba. Elle balbutia d'une voix suppliante : « Tu ne m'en veux pas ? C'est ton départ qui me chagrine et qui me jette à ces idées-là. Je sais bien que tu as raison, que je dois être humble… »
Elle se mit à pleurer. Selim, ému, prit ses mains qu'il baisa.
5 février « Voyons, dit-il tendrement, tu vas de la colère aux larmes comme une enfant. Il faut être raisonnable. Je ne te gronde pas… Je voudrais simplement te voir plus heureuse, et cela dépend beaucoup de toi. » Le drame dont Maya venait d'évoquer si douloureusement le souvenir, laissa les amoureux tout attristés pendant quelques minutes. Ils continuèrent à marcher, la tête basse, troublés par leurs pensées. Au bout d'un instant :
« Me crois-tu beaucoup plus heureux que toi ? demanda Selim, revenant malgré lui à la conversation. Si ma grand-mère ne m'avait pas recueilli et élevé, que serais-je devenu ? À part l'oncle Marwan, qui est ouvrier comme moi et qui m'a appris à aimer la démocratie, tous mes autres parents ont l'air de craindre que je ne les salisse quand je passe à côté d'eux. »
Il s'animait en parlant ; il s'était arrêté, retenant Maya au milieu de la route.
6 février « Dieu m'est témoin, continua-t-il, que je n'envie et que je ne déteste personne. Mais, si nous triomphons, il faudra que je leur dise leur fait, à ces beaux messieurs. C'est l'oncle Marwan qui en sait long là-dessus. Tu verras à notre retour. Nous vivrons tous libres et heureux. »
Maya l'entraîna doucement. Ils se remirent à marcher.
« Tu l'aimes bien, ta démocratie, dit l'enfant en essayant de plaisanter. M'aimes-tu autant qu'elle ? » Elle riait, mais il y avait quelque amertume au fond de son rire. Peut-être se disait-elle que Selim la quittait bien facilement pour courir les campagnes.
Le jeune homme répondit d'un ton grave : « Toi, tu es ma femme. Je t'ai donné tout mon cœur. »
7 février J'aime la démocratie, vois-tu, parce que je t'aime. Quand nous serons mariés, il nous faudra beaucoup de bonheur, et c'est pour une part de ce bonheur que je m'éloignerai demain matin… Tu ne me conseilles pas de rester chez moi ?
– Oh ! non, s'écria vivement la jeune fille. Un homme doit être fort. C'est beau, le courage !… Il faut me pardonner d'être jalouse. Je voudrais bien être aussi forte que toi. Tu m'aimerais encore davantage, n'est-ce pas ? » Elle garda un instant le silence, puis elle ajouta avec une vivacité et une naïveté charmantes : « Ah ! comme je t'embrasserai volontiers, quand tu reviendras. »
Ce cri d'un cœur aimant et courageux toucha profondément Selim. Il prit Maya entre ses bras et lui mit plusieurs baisers sur les joues. L'enfant se défendit un peu en riant. Et elle avait des larmes d'émotion plein les yeux.
8 février Autour des amoureux, la campagne continuait à dormir dans l'immense paix du froid. Ils avaient parcouru plus de trois kilomètres. Là, à gauche, se trouvait l'échangeur avec l'ancienne route d'Idlib. La lune blanchissait les pins d'Alep décharnés ; Les camions turcs vrombissaient dans un vacarme épouvantable.
C'était le but que les jeunes gens avaient assigné à leur promenade. Depuis le faubourg, ils allaient devant eux, sans donner un seul coup d'œil au bois qu'ils traversaient.
Quand il eut baisé Maya sur les joues, Selim leva la tête.
Il aperçut l'échangeur.
« Comme nous avons marché ! s'écria-t-il. Voici l'échangeur. Il doit être près de neuf heures et demie, il faut rentrer. » Maya fit la moue.
9 février « Marchons encore un peu, implora-t-elle, quelques pas seulement, jusqu'au Flamingo… Vrai, rien que jusque-là. » Selim la reprit à la taille, en souriant. Ils se mirent de nouveau à marcher. Ils ne craignaient plus les regards des curieux ; depuis les dernières maisons, ils n'avaient pas rencontré âme qui vive. Ils n'en restèrent pas moins enveloppés chacun dans son abaya. Ces abayas, presque semblables, étaient comme une cabane où cacher leurs amours. Ils s'y étaient cachés pendant tant de soirées heureuses ! S'ils s'étaient promenés sans elles, ils se seraient crus tout nus et vulnérables dans la traversée de ces bois lugubres. Cela les rassurait, les grandissait, de les porter. Ils regardaient, le visage dissimulé, la route qui s'allongeait droit devant eux, sans éprouver cet inquiétude que les chemins sans buts font peser sur les tendresses humaines. Il leur semblait qu'ils avaient emporté leur maison avec eux, jouissant de la promenade comme on en jouit par la fenêtre d'un train qui traverse la campagne, aimant ces solitudes calmes, ces nappes de lumière dormante, ces bouts de nature, vagues sous le linceul de l'hiver et de la nuit, ce plateau calcaire qui commence là et qui, en les charmant, n'était cependant pas assez froid pour se mettre entre leurs deux cœurs serrés l'un contre l'autre.
10 février D'ailleurs, ils avaient cessé toute conversation suivie ; ils ne parlaient plus des autres, ils ne parlaient même plus d'eux-mêmes ; ils étaient à la seule minute présente, échangeant un serrement de mains, poussant une exclamation à la vue d'un coin de paysage, prononçant de rares paroles, sans trop s'entendre, comme assoupis par la tiédeur de leurs corps. Selim oubliait ses enthousiasmes démocratiques ; Maya ne songeait plus que son amoureux devait la quitter dans une heure, pour longtemps, pour toujours peut-être.
Ainsi qu'aux jours ordinaires, lorsque aucun adieu ne troublait la paix de leurs rendez-vous, ils s'endormaient dans le ravissement de leurs tendresses.
11 février Ils allaient toujours. Ils arrivèrent bientôt au Flamingo dont Maya avait parlé, restaurant de bord de route où s'arrêtaient les touristes quand il y avait encore des touristes en Syrie. Mais, bien sûr, ils ne s'arrêtèrent pas, ils continuèrent à descendre en feignant de ne point voir ce restaurant qu'ils s'étaient promis de ne point dépasser. Ce fut seulement quelques minutes plus loin que Selim murmura : « Il doit être bien tard, tu vas te fatiguer. – Non, je te jure, je ne suis pas lasse, répondit la jeune fille. Je marcherais bien comme cela pendant des kilomètres encore. » Puis elle ajouta d'une voix câline : « Veux-tu ? nous allons descendre jusqu'aux pépinières… Là, ce sera fini pour tout de bon, nous rebrousserons chemin. »
12 février Selim, que la marche cadencée de l'enfant berçait, et qui sommeillait doucement, les yeux ouverts, ne fit aucune objection. Ils reprirent leur extase. Ils avançaient d'un pas ralenti, par crainte du moment où il leur faudrait remonter la côte ; tant qu'ils allaient devant eux, il leur semblait marcher à l'éternité de cette étreinte qui les liait l'un à l'autre ; le retour, c'était la séparation, l'adieu cruel.
Peu à peu, la pente de la route devenait moins rapide. La plaine est occupée par des champs et des oliveraies parsemées de quelques maisons, dont certaines, appartenant à des dignitaires du régime, débordent d'ornements qui font sourire les passants. C'est le bourg de Khan al-Assal ; « assal »  signifiant « miel » en arabe.
« Bah ! s'écria Selim à son tour, en apercevant les premiers oliviers, nous irons bien jusqu'au bout de Khan al-Assal. » Maya eut un frais éclat de rire. Elle prit le jeune homme par le cou et l'embrassa bruyamment.
13 février À l'endroit où s'arrêtent les maisons, commence véritablement la route d'Idlib. Les terrains s'étendent au ras de la route, nus, pareils à une large bande de laine verte, traversés de bandes calcaires que le temps et les intempéries semblent avoir rendus poreux.
À cet endroit passe une petite rivière qui descend péniblement depuis la région d'Azzaz pour s'évaporer sur le plateau calcaire. Enfin, malgré toutes leurs lenteurs,
les amoureux se trouvèrent sur le pont. Ils s'arrêtèrent.
14 février Devant eux, la route d'Idlib continuait tout droit, comme sans fin, et rien ne venait gêner la vue. En se retournant, ils aperçurent l'autre bout de la route, celui qu'ils venaient de parcourir et qui va en ligne droite d'Alep à Khan al-Assal et au-delà. Sous ce beau clair de lune de printemps, on eût dit un long ruban d'argent que les pins bordaient de deux lisérés sombres. À droite et à gauche, les pins d'Alep, vestiges de leur propre appellation, faisaient de larges mers grises et vagues, coupées par ce ruban, par cette route blanche et gelée, d'un éclat métallique. Tout en haut brillaient, au ras de l'horizon, pareils à des étincelles vives, quelques panneaux publicitaires de l'autoroute proche et quelques lampes des premières maisons encore allumées. Maya et Selim, pas à pas, s'étaient éloignés de près de sept kilomètres. Ils jetèrent un regard sur le chemin parcouru, frappés d'une muette admiration par cette grande ville fauve qu'ils avaient quittée mais qu'ils savaient si proche et qui semblait se dissimuler derrière le bois d'Alep pourtant dérisoire. Ce décor étrange, cette relégation soudaine et provisoire leur laissait éprouver le silence de mort de la campagne endormie. Rien n'était plus angoissant et prenant tout à la fois.
15 février Puis les jeunes gens, qui venaient de s'appuyer contre un parapet du pont, regardèrent à leurs pieds. La rivière, toute malingre, passait au-dessous d'eux, dans un frémissement à peine perceptible. En amont et en aval, au milieu des ténèbres à travers la campagne, ils distinguaient à peine le cours d'eau qui serpentait. Çà et là, un rayon de lune glissait, mettant sur l'eau une traînée d'étain fondu qui luisait et s'agitait comme un reflet de jour sur les écailles d'une bête vivante. Ces lueurs couraient avec un charme mystérieux le long de la coulée grisâtre du ruisseau, entre les fantômes vagues des feuillages. On eût dit une vallée enchantée, une merveilleuse retraite où vivait d'une vie étrange tout un peuple d'ombres et de clartés qui les emmenait bien loin d'Alep et des rumeurs de guerre.
16 février Les amoureux connaissaient bien ce bout de rivière ; par les chaudes nuits de juillet, ils étaient souvent descendus là, pour trouver quelque fraîcheur ; ils avaient passé de longues heures dans le lit du ruisseau, qui, l'été, est complètement à sec, cachés dans les herbes jaunies, assis sur une natte. Ils se souvenaient des moindres plis de la rive ; des pierres sur lesquelles il fallait sauter pour descendre ; de certains trous d'herbe dans lesquels ils avaient rêvé leurs rêves de tendresse. Aussi Maya, du haut du pont, contemplait elle d'un regard d'envie la rive droite du ruisseau, se demandant si un jour, ils pourraient encore s'y retrouver.
17 février « S'il faisait plus chaud, soupira-t-elle, nous pourrions descendre nous reposer un peu, avant de remonter la côte… » Puis, après un silence, les yeux toujours fixés sur les bords du ruisseau : « Regarde donc, Selim, reprit-elle, cette masse noire, là bas, avant le bois… Te rappelles-tu ?… C'est la broussaille dans laquelle nous nous sommes assis, lors de la fête de rupture du jeûne.
– Oui, c'est la broussaille », répondit Selim à voix basse.
C'était là qu'ils avaient osé se baiser sur les joues. Ce souvenir que la jeune fille venait d'évoquer leur causa à tous deux une sensation délicieuse, émotion dans laquelle se mêlaient les joies de la veille et les espoirs du lendemain. Ils virent, comme à la lueur d'un éclair, les bonnes soirées qu'ils avaient vécues ensemble, surtout cette soirée de l'Aïd al-fitr dont ils se rappelaient les moindres détails, le grand ciel tiède, le frais des oliviers tout proches, les mots caressants de leur causerie. Et, en même temps, tandis que les choses du passé leur remontaient au cœur avec une saveur douce, ils crurent pénétrer l'inconnu de l'avenir, se voir au bras l'un de l'autre, ayant réalisé leur rêve et se promenant dans la vie comme ils venaient de le faire sur la grande route, portant fièrement une abaya cousue dans la même étoffe.
Alors, le ravissement les reprit, les yeux sur les yeux, se souriant, perdus au milieu des muettes clartés.
18 février Brusquement, Selim leva la tête. Il dénoua le keffieh qui lui couvrait la tête, il prêta l'oreille. Maya, surprise, l'imita, sans comprendre pourquoi il se séparait d'elle d'un geste si prompt.
Depuis un instant, des bruits confus venaient de derrière les cultures, au milieu desquels se perd la route d'Idlib.
C'était comme le vrombissement sourd de nombreux essaims de guêpes. L'autoroute, d'ailleurs, couvrait de son souffle continu ces bruits encore indistincts. Mais peu à peu ils s'accentuèrent, ils devinrent pareils aux piétinements d'une armée en marche. Puis on distingua, dans ce roulement continu et croissant, des brouhahas de foule, d'étranges souffles d'ouragan cadencés et rythmiques ; on aurait dit les coups de foudre d'un orage qui s'avançait rapidement, troublant déjà de son approche l'air endormi. Selim écoutait, ne pouvant saisir ces voix de tempête que le bruit empêchait d'arriver nettement jusqu'à lui. Et, tout à coup, une masse noire apparut au coude de la route ; une foule compacte de jeunes hommes, parsemée de quelques femmes. « Ce sont eux ! » s'écria Selim dans un élan de joie et d'enthousiasme.
19 février Il se mit à courir, montant la côte, entraînant Maya. Il y avait, à gauche de la route, l'alignement des pins d'Alep et une maison abandonnée où subsistait l'escalier qui menait sur le toit en terrasse. Ils montèrent pour voir passer la foule.
Quand ils furent sur le toit, l'enfant, un peu pâle, regarda tristement ces jeunes hommes, surtout des étudiants, dont les slogans joyeux avaient suffi pour arracher Selim de ses bras. Il lui sembla que la bande entière venait se mettre entre elle et lui. Ils étaient si heureux, quelques minutes auparavant, si étroitement unis, si seuls, si perdus dans le grand silence et les clartés discrètes de la lune. Et maintenant Selim, la tête tournée, ne paraissant même plus savoir qu'elle était là, n'avait de regards que pour ces inconnus qu'il appelait du nom de camarades.
La bande descendait vers Alep avec un élan superbe, irrésistible.
20 février Rien de plus terriblement grandiose que l'irruption de ces quelques milliers de jeunes dans la paix morte et glacée de l'horizon. La route, devenue torrent, roulait des flots vivants qui semblaient ne pas devoir s'épuiser ; toujours, au coude du chemin, se montraient de nouvelles masses noires, dont les chants et les slogans enflaient de plus en plus la grande voix de cette tempête humaine. Quand les derniers groupes apparurent, il y eut un éclat assourdissant. Un groupe de femmes lancèrent le cri de la fête, de la joie, celui qu'on lance dans les mariages et pour les fêtes, ce « youyou » caractéristique du monde arabe. Et la campagne endormie s'éveilla en sursaut ; elle frissonna tout entière, ainsi qu'un tambour que frappent les baguettes ; elle retentit jusqu'aux entrailles, répétant par tous ses échos ces cris de femmes qui sont les cris de la vie et qui sont aussi des cris de guerre. Alors ce ne fut plus seulement la bande qui chanta ; des bouts de l'horizon, des rochers lointains, des pièces de terre labourées, des prairies, des bouquets d'arbres, des moindres broussailles, semblèrent sortir des voix humaines ; le plateau calcaire qui ceint Alep semblait à lui seul faire caisse de résonance, chaque pierre sur laquelle coulaient les bleuâtres clartés de la lune, semblait vibrer comme mue par un peuple invisible et innombrable acclamant les insurgés ; et, au loin, la vieille citadelle renvoyait en écho le chant des pierres devenues vivantes. Il n'y avait pas un trou de ténèbres où des femmes cachées ne parussent reprendre ces youyous avec un enthousiasme plus grand. La campagne, dans l'ébranlement de l'air et du sol, criait la liberté et la démocratie. Tant que la petite troupe descendit la côte, le rugissement populaire roula ainsi par ondes sonores traversées de brusques éclats, secouant jusqu'aux pierres du chemin.
21 février Selim, blanc d'émotion, écoutait et regardait toujours.
Les insurgés qui marchaient en tête, traînant derrière eux cette longue coulée grouillante et mugissante, monstrueusement indistincte dans l'ombre, approchaient du pont à pas rapides.
« Je croyais, murmura Maya, que vous ne deviez pas rejoindre Alep ?
– On aura dû modifier les plans, répondit Selim ; nous devions, en effet, rester à Idlib et nous coordonner avec les Kurdes de Azzaz et aussi ceux de Raqqa. Ils seront partis du Ghab et d'Idlib en début de soirée. Le rassemblement était là-bas et c'est à Idlib qu'ils ont laissé leurs véhicules. Ils vont rejoindre les étudiants de l'université. »
La tête de la colonne était arrivée devant les jeunes gens.
22 février Il régnait, dans cette petite troupe de manifestants, plus d'ordre qu'on n'en aurait pu attendre de jeunes par nature indisciplinés. C'était sans compter sur les entraînements militaires que le régime leur avait asséné dès leur plus jeune âge , exercice qu'ils mettaient à profit cette nuit-là de la façon la plus inattendue pour le pouvoir. D'ailleurs, l'élan qui les précipitait en ce moment sur la pente de la côte, en faisait une masse compacte, solide, d'une puissance invincible. Il pouvait y avoir là environ trois mille jeunes gens unis et emportés d'un bloc par un vent de colère. On distinguait mal, dans l'ombre que les pins jetaient le long de la route, les détails étranges de cette scène. Mais, à cinq ou six pas de la broussaille où s'étaient abrités Maya et Selim, une forme de clairière naissait pour laisser passer un petit chemin qui conduisant vers un hangar, et la lune, glissant par cette trouée, rayait la route d'une large bande lumineuse. Quand les premiers manifestants entrèrent dans ce rayon, ils se trouvèrent subitement éclairés d'une clarté dont les blancheurs aiguës découpaient, avec une netteté singulière, les moindres arêtes des visages et des costumes. À mesure qu'ils passèrent en criant et en chantant, les jeunes gens les virent ainsi, en face d'eux, farouches, sans cesse renaissants, surgir brusquement des ténèbres.
23 février Aux premiers hommes qui entrèrent dans la clarté, Maya, d'un mouvement instinctif, se serra contre Selim, bien qu'elle se sentît en sûreté, à l'abri même des regards.
Elle appuya la tête contre l'épaule du jeune homme comme dans un réflexe de protection. Le visage encadré par le hijab, pâle, elle se tint debout, les yeux fixés sur ce carré de lumière que traversaient rapidement de si étranges faces, transfigurées par l'enthousiasme, la bouche ouverte et noire, toute pleine de cris libérateurs, chantant la jeunesse du monde. Selim, qu'elle sentait frémir à son côté, se pencha alors à son oreille et lui nomma quelques étudiants qu'il connaissait et qui marchaient avec leurs camarades de la même faculté.
24 février Sur cette partie du parcours, la manifestation s'étirait, le but n'étant pas d'encombrer toute la chaussée. En tête, venaient les étudiants de la faculté de sport, de grands gaillards qui paraissaient avoir une force herculéenne. Il y avait même quelques Soudanais qui ressemblaient à cet Antar du Roman d'Antar, à la bravoure légendaire et à la peau noire, qui plaisait tant à Lamartine.
25 février « L'équipe de basket-ball de l'Université, dit Selim. Ils font de magnifiques porte- drapeaux. Sur un signe de leur capitaine, ces hommes iraient jusqu'au Caire, à la nage s'il le fallait… Ce sont les plus rapides et les plus forts. Ils ont gagné le championnat arabe. » Le jeune homme parlait orgueilleusement de ceux dont il avait suivi assidument tous les matchs.
26 février Il continua, en voyant arriver, derrière les basketteurs, une bande d'hommes aux barbes rudes, brûlés par le soleil : « Les jeunes de Deraa. C'est la première ville de Syrie qui s'est mise en insurrection. Ces hommes sont des ouvriers du Sud et certains sont des paysans ; les autres, les hommes sans moustaches, doivent venir de la côte, de Lattaquié ou de Tartous et même, certains d'entre-eux, sont des Kurdes du nord du pays … Les Kurdes ont connu ton père, Maya. Ils ont de bonnes armes qu'ils manient avec adresse. Ah ! si tous étaient armés de la sorte ! Les armes manquent. Vois, les étudiants n'ont que leurs mains. »
Maya regardait, écoutait, muette. Quand Selim lui parla de son père, le sang lui monta violemment aux joues. Le visage brûlant, elle examina les Kurdes d'un air de colère et d'étrange sympathie. À partir de ce moment, elle parut peu à peu s'animer aux frissons de fièvre que les cris des insurgés lui apportaient.
27 février La colonne descendait toujours, comme fouettée par les souffles âpres de ce vent du Sud qui vient du désert et porte avec lui un peu de sable ocre. Aux gens de la côte avait succédé une autre troupe, parmi lesquels on apercevait un assez grand nombre de jeunes citadins.
28 février « Voici les jeunes de Azzaz, reprit Selim. Nous ne pensions pas qu'ils viendraient avec nous… leurs pères et leurs oncles sont avec eux. Il y a là des gens installés, Maya ; des gens qui pourraient vivre tranquilles chez eux et qui vont risquer leur vie pour gagner la démocratie. Il faut aimer ces personnes-là… Les armes manquent toujours ; à peine quelques fusils trop anciens… Tu vois, Maya, ces hommes qui ont au coude gauche un brassard d'étoffe noire ? C'est le service d'ordre. » Mais Selim s'attardait. Les groupes descendaient la côte, plus rapides que ses paroles. Il parlait encore des gens de Azzaz, que deux autres groupes avaient déjà traversé la raie de clarté qui blanchissait la route.
1er mars « Tu as vu ? demanda-t-il ; les jeunes de Hamdaniye et de Ramouse viennent de passer. J'ai reconnu Abou Youssef, le fils du garagiste… Ils se seront joints aux étudiants aujourd'hui même… Comme ils courent ! »
Maya se penchait maintenant pour suivre plus longtemps du regard les petites troupes que lui désignait le jeune homme. Le frisson qui s'emparait d'elle lui montait dans la poitrine et la prenait à la gorge. À ce moment parut un bataillon plus nombreux et plus discipliné que les autres. Les jeunes qui en faisaient partie, presque tous vêtus de vêtements noirs, avaient la tête enserrée d'un keffieh noir lui aussi ; on les eût dit pourvus d'un uniforme. Au milieu d'eux marchait un homme qui agitait un sabre. Le plus grand nombre de ces curieux combattants avaient des fusils mitrailleurs, et même pour certains quelques lance-roquettes.
« Je ne connais pas ceux-là, dit Selim. L'homme au centre doit être ce chef de Raqqa dont on m'a parlé. Il a amené avec lui des Irakiens et des gens du Sud. Il ne faudrait pas qu'ils nous débordent. Nous ne sommes pas des fanatiques, nous. »
2 mars Il n'eut pas le temps de reprendre haleine. « Ah ! voici les jeunes de Homs ! » cria-t-il.
Derrière l'étrange groupe de Raqqa, s'avançaient de petits groupes composés chacun de dix à vingt hommes au plus. Tous portaient des pancartes, parfois écrites maladroitement, qu'ils brandissaient en criant et en sifflant ; quelques-uns même n'avaient que leur foulard qu'ils faisaient tourner au-dessus de leur tête.
3 mars Selim, qui reconnaissait les groupes à leurs chefs, les énuméra d'une voix fiévreuse.
« La faculté de médecine ! dit-il. Il n'y là que huit étudiants, mais ils sont solides ; l'oncle Marwan les connaît… Voici Youssef ! voici Karim ! tous y sont, pas un n'a manqué à l'appel… Afrine !  Tiens, l'imam est de la partie ; on m'a parlé de lui ; c'est un imam démocrate. »
Il se grisait. Maintenant que chaque groupe ne comptait plus que quelques jeunes, il lui fallait les nommer à la hâte, et cette précipitation lui donnait un air fou.
« Ah ! Maya, continua-t-il, le beau défilé ! Les Lettres ! Le Droit ! Les Sciences ! et il y en a encore, tu vas voir… Ils n'ont aujourd'hui que des pancartes, ceux-là, mais ils renverseront le régime de Bachar aussi sûrement que des chars… Hama ! Deir Ez Zor ! Hassaké ! Kamishli ! tout le nord de la Syrie !… Va, nous serons vainqueurs ! Le pays entier est avec nous. »
4 mars
Regarde ces étudiants, ils sont déjà des combattants durs comme du fer… Ça ne finit pas. Voici les Kurdes de la frontière avec le Sandjak. Ce sont des contrebandiers, ces derniers ; ils ont des fusils… Encore des pancartes, les chants et les cris continuent. Et il acheva, d'une voix étranglée par l'émotion, le dénombrement de ces hommes, qu'un tourbillon semblait prendre et enlever à mesure qu'il les désignait. La taille grandie, le visage en feu, il montrait les groupes d'un geste nerveux, persuadé que toute la région d'Alep s'était soulevée alors qu'ils n'étaient à peine qu'un millier.
5 mars Maya suivait ce geste. Elle se sentait attirée vers le bas de la route, comme par les profondeurs d'un précipice. Pour ne pas glisser le long du talus, elle se retenait au jeune homme. Une ivresse singulière montait de cette foule grisée de bruit, de courage et de foi. Ces êtres entrevus dans un rayon de lune, ces adolescents, ces hommes mûrs, ces vieillards brandissant des pancartes étranges, vêtus des costumes les plus divers, depuis l'habit traditionnel du paysan syrien jusqu'à la panoplie à la dernière mode ; cette file interminable de têtes, dont l'heure et la circonstance faisaient des masques inoubliables d'énergie et de ravissement fervents, prenaient à la longue devant les yeux de la jeune fille une impétuosité vertigineuse de torrent. À certains moments, il lui semblait qu'ils ne marchaient plus, qu'ils étaient charriés par la route elle-même devenue rivière, par ces cris rauques aux sonorités formidables. Elle ne pouvait distinguer les slogans, elle n'entendait qu'un grondement continu, allant de notes sourdes à des notes vibrantes, aiguës comme des pointes qu'on aurait, par saccades, enfoncées dans sa chair. Ce rugissement de la révolte, cet appel à la lutte et à la mort, avec ses secousses de colère, ses désirs brûlants de liberté, son étonnant mélange de massacres et d'élans sublimes, en la frappant au cœur, sans relâche, et plus profondément à chaque brutalité du rythme, lui causait une de ces angoisses voluptueuses de vierge martyre se redressant et souriant sous le fouet. Et toujours, roulée dans le flot sonore, la foule coulait. Le défilé, qui dura à peine quelques minutes, parut aux jeunes gens ne devoir jamais finir.
6 mars Certes, Maya était une enfant. Elle avait pâli à l'approche de la bande, elle avait pleuré ses tendresses envolées ; mais elle était une enfant de courage, une nature ardente que l'enthousiasme exaltait aisément. Aussi, l'émotion qui l'avait peu à peu gagnée la secouait-elle maintenant tout entière. Volontiers, telle un garçon, elle eût pris une arme et suivi les manifestants. Ses dents blanches, à mesure que défilaient les étudiants et leurs pancartes, se montraient plus longues et plus aiguës, entre ses lèvres rouges, pareilles aux crocs d'un jeune loup qui aurait des envies de mordre.
7 mars Et, lorsqu'elle entendit Selim dénombrer d'une voix de plus en plus pressée les délégations de chaque ville, il lui sembla que l'élan de la colonne s'accélérait encore, à chaque parole du jeune homme. Bientôt ce fut un emportement, une poussière d'hommes balayée par une tempête. Tout se mit à tourner devant elle. Elle ferma les yeux. De grosses larmes chaudes coulaient sur ses joues. Selim avait, lui aussi, des pleurs au bord des cils.
8 mars « Je ne vois pas les jeunes qui ont quitté Hamdaniye cet après-midi », murmura-t-il. Il tâchait de distinguer le bout de la manifestation, qui se trouvait encore dans l'ombre. Puis il cria avec une joie triomphante : « Ah ! les voici !… Ils ont le drapeau, on leur a confié le drapeau ! » Alors il voulut sauter du talus pour aller rejoindre ses compagnons ; mais, à ce moment, les manifestants s'arrêtèrent. Des ordres coururent le long de la colonne.
Les cris et les chants s'éteignirent dans un dernier grondement, et l'on n'entendit plus que le murmure confus de la foule, encore toute vibrante. Selim, qui écoutait, put comprendre les ordres que les groupes se transmettaient et qui appelaient les gens de Hamdaniye en tête de la bande.
Comme chaque groupe se rangeait au bord de la route pour laisser passer le drapeau, le jeune homme, entraînant Maya, se mit à remonter le talus.
9 mars « Viens, lui dit-il, nous serons avant eux à l'entrée de la ville. »
Et quand ils furent en haut de la côté, ils traversèrent par les champs d'oliviers, ils coururent jusqu'à l'autoroute. Là, elle est doublée par une petite route qui permet la desserte des quelques habitations et commerces qui subsistent malgré le fracas ininterrompu des camions. Puis ils coupèrent en biais vers le rond-point, toujours se tenant par la main, toujours courant, sans échanger une parole. Il y avait des trous dans le grillage. Selim et Maya sautèrent sur la route par un de ces trous.
10 mars Malgré le détour qu'ils venaient de faire, ils arrivèrent en même temps que les gens de Hamdaniye. Selim échangea quelques poignées de main ; on dut penser qu'il avait appris la marche des étudiants et qu'il était venu à leur rencontre. Maya, le visage caché à demi par le hijab, comme s'il eût été une burqa, fut regardée curieusement.
11 mars « Eh ! c'est la fille de Kurdi, dit un homme de Hamdaniye, la nièce d'Abou Yasser, celui de la ferme des Idelbi.
– D'où sors-tu donc, coureuse ! » cria une autre voix.
Selim, gris d'enthousiasme, n'avait pas songé à la singulière figure que ferait son amoureuse devant les plaisanteries certaines des jeunes du quartier. Maya, confuse, le regardait comme pour implorer aide et secours.
Mais, avant même qu'il eût pu ouvrir les lèvres, une nouvelle voix s'éleva du groupe, disant avec brutalité : « Son père est en prison pour meurtre, nous ne voulons pas avec nous la fille d'un voleur et d'un assassin. »
Maya pâlit affreusement. « Vous mentez, murmura-t-elle ; si mon père a tué, il n'a pas volé. »
12 mars Et comme Selim serrait les poings, plus pâle et plus frémissant qu'elle : « Laisse, reprit-elle, ceci me regarde… »
Puis se retournant vers le groupe, elle répéta avec éclat : « Vous mentez, vous mentez ! il n'a jamais pris une Livre à personne. Vous le savez bien. Pourquoi l'insultez-vous quand il ne peut être là ? »
Elle s'était redressée, superbe de colère. Sa nature ardente, à demi sauvage, paraissait accepter avec assez de calme l'accusation de meurtre ; mais l'accusation de vol l'exaspérait. On le savait, et c'est pourquoi la foule lui jetait souvent cette accusation à la face, par méchanceté bête.
13 mars L'homme qui venait d'appeler son père voleur n'avait, d'ailleurs, répété que ce qu'il entendait dire depuis des années. Devant l'attitude violente de l'enfant, les jeunes ricanèrent. Selim serrait toujours les poings.
La chose allait mal tourner, lorsqu'un Kurde de la région d'Azzaz, qui s'était assis sur un tas de pierres, au bord de la route, en attendant qu'on se remît en marche, vint au secours de la jeune fille.
« La fille a raison, dit-il. Son père était un des nôtres. Je l'ai connu. Jamais on n'a bien vu clair dans son affaire. Moi, j'ai toujours cru à la vérité de ses déclarations devant les juges. Le douanier qu'il a descendu, à la chasse, d'un coup de fusil, devait déjà le tenir lui-même au bout de sa carabine. On se défend, que voulez-vous ! Mais Kurdi était un honnête homme, il n'a pas volé. »
Comme il arrive en pareil cas, l'attestation de ce contrebandier suffit pour que Maya trouvât des défenseurs. Plusieurs manifestants voulurent avoir également connu son père.
« Oui, oui, c'est vrai, dirent-ils. Ce n'était pas un voleur. Il y a, à Alep, des canailles qu'il faudrait envoyer au bagne à sa place… Kurdi était notre frère… Allons, calme-toi, petite. »
14 mars Jamais Maya n'avait entendu dire du bien de son père. On le traitait ordinairement devant elle de gueux, de scélérat, et voilà qu'elle rencontrait de braves cœurs qui avaient pour lui des paroles de pardon et qui le déclaraient un honnête homme. Alors elle fondit en larmes, elle retrouva l'émotion que les chants et les cris avaient fait monter à sa gorge, elle chercha comment elle pourrait remercier ces hommes doux aux malheureux. Un moment, il lui vint l'idée de leur serrer la main à tous, comme un garçon. Mais son cœur trouva mieux. À côté d'elle se tenait debout le manifestant qui portait le drapeau syrien. Elle toucha la hampe du drapeau et, pour tout remerciement, elle dit d'une voix suppliante : « Donnez-le-moi, je le porterai. »
Les ouvriers, simples d'esprit, comprirent le côté naïvement sublime de ce remerciement. « C'est cela, crièrent-ils, Oum Youssef portera le drapeau. » Un jeune sportif fit remarquer qu'elle se fatiguerait vite, qu'elle ne pourrait aller loin.
« Oh ! je suis forte », dit-elle orgueilleusement en retroussant ses manches, et en montrant ses bras ronds, aussi gros déjà que ceux d'une femme faite.
Et comme on lui tendait le drapeau : « Attendez », reprit-elle. Elle retira vivement son abaya qu'elle remit ensuite, après l'avoir tournée du côté de la doublure rouge.
Alors elle apparut, dans la blanche clarté de la lune, drapée d'un large manteau de pourpre qui lui tombait jusqu'aux pieds.
15 mars Le hijab sur son front lui donnait l'allure de ces guerrières saintes et martyres du Moyen-Âge. Elle prit le drapeau, en serra la hampe contre sa poitrine et se tint droite, dans les plis de cette bannière sanglante qui flottait derrière elle. Sa tête d'enfant exaltée, avec ses cheveux crépus, ses grands yeux humides, ses lèvres entrouvertes par un sourire, eut un élan d'énergique fierté, en se levant à demi vers le ciel. À ce moment, elle fut la vierge Liberté.
16 mars Les manifestants laissèrent éclater leur joie. Ces Arabes, ces Kurdes, de toutes les religions du Livre, à l'imagination vive, étaient saisis et enthousiasmés par la brusque apparition de cette grande fille toute rouge qui serrait si nerveusement leur drapeau sur son sein. Des cris partirent du groupe. « Bravo, Oum Youssef ! Vive Oum Youssef ! Elle restera avec nous, elle nous portera bonheur ! »
On l'eût acclamée longtemps s'il n'avait fallu se remettre en marche pour arriver à Alep au bon moment. Et, pendant que la manifestation s'ébranlait, Maya pressa la main de Selim, qui venait de se placer à son côté, et lui murmura à l'oreille : « Tu entends ! je resterai avec toi. Tu veux bien ? » Selim, sans répondre, lui rendit son étreinte. Il acceptait. Profondément ému, il était d'ailleurs incapable de ne pas se laisser aller au même enthousiasme que ses compagnons. Maya lui était apparue si belle, si grande, si sainte ! Pendant toute la montée de la côte, il la revit devant lui, rayonnante, dans une gloire empourprée. Maintenant, il la confondait avec son autre maîtresse adorée, la démocratie.
17 mars Il aurait voulu être arrivé, avoir son fusil sur l'épaule. Mais les manifestants montaient lentement. L'ordre était donné de faire le moins de bruit possible. La colonne s'avançait entre les deux rangées de pins, pareille à un serpent gigantesque dont chaque anneau aurait eu d'étranges frémissements. Cette nuit glacée d'avril avait repris son silence, et seule l'autoroute paraissait gronder d'une voix plus haute.
Dés les premières maisons de Hamdaniye, Selim courut en avant pour aller chercher son fusil resté près du tombeau du Saint, qu'il retrouva endormi sous la lune. Quand il rejoignit les manifestants, ils étaient arrivés au rond-point qui marque l'entrée d'Alep.
Maya se pencha et lui dit avec son sourire d'enfant : « Il me semble que je suis aux jeux panarabes et que je porte les couleurs du pays. »


II
18 mars Alep est après Damas la deuxième ville de Syrie. C'est une des villes les plus anciennes du monde qui soit encore habitée. En 2011, elle comptait encore plus d'un million et demi d'habitants, et sans doute davantage, tant les méthodes de recensement ne permettent pas de dénombrer ceux qui échappent à tout dénombrement. Bâtie à l'extrémité du plateau calcaire que seul le fleuve Oronte, ce rebelle qui coule vers le nord, parvient à briser, la ville depuis toujours se love autour d'une excroissance rocheuse sur laquelle la citadelle veille sur les habitants depuis le treizième siècle. Les Mamelouks y ont adjoint une entrée monumentale qui fait la joie des touristes, qui aiment à s'y photographier. Depuis cette porte, il est aisé de descendre à pied vers les souks et vers la grande mosquée, ensemble urbain incomparable, et depuis détruit par la folie des hommes.
19 mars Il y a quelques années encore, grâce, certainement, à la robustesse de cette belle pierre d'Alep, aucune ville des anciennes Échelles du Levant n'avait mieux conservé ce charme qui avait fasciné les voyageurs du 18ème et du 19ème siècle. Elle avait gardé ses maisons anciennes aux boiseries précieuses et aux trésors cachés derrière de hauts murs. Cette ville où certains quartiers près de la citadelle demeuraient semblables à ce qu'il étaient quand la France était gouvernée par Louis XIV ou par Louis XV, était aussi une ville moderne où les jeunes pouvaient rivaliser par leur connaissance précise de tout ce qui se passait dans le monde.
20 mars La ville comprend de multiples quartiers qui se distribuent autour de la citadelle. On peut aisément retrouver sur un plan le cardo de la ville antique. Depuis le 19ème siècle, le quartier où l'on trouve les plus belles boutiques et les meilleurs restaurants est celui d'Aziziye. C'est aussi là que résident les familles bourgeoises les plus prestigieuses, et notamment les plus anciennes familles chrétiennes. C'est à Aziziye que l'on trouve le plus grand nombre d'églises. Le vieux quartier, l'ancienne ville, étage plus au sud ses ruelles étroites et tortueuses, bordées de maisons fermées sur l'extérieur. Là se trouve la grande mosquée d'Alep qui renfermerait aussi les reliques de Zacharie, le père de Jean-Baptiste. Cette partie d'Alep, la plus populeuse et la plus commerçante depuis des siècles, est occupée par des ouvriers, des commerçants, tout le menu peuple actif et misérable. La ville neuve, enfin, plus au nord, forme une sorte de carré long ; la bourgeoisie, ceux qui ont amassé sou à sou une fortune, et ceux qui exercent une profession libérale ou qui ont fait fortune à l'étranger, y habite des immeubles en pierre de taille bien alignés, de cette pierre grise caractéristique. Les immeubles ont des balcons et des balancelles.
21 mars Ce qui, de nos jours, constitue encore le plan de la ville d'Alep, c'est la citadelle, qui forme le premier cercle autour duquel d'autres cercles concentriques s'agencent comme des cellules autour de la cellule souche. Le voyageur ignorant traverse ces quartiers sans vraiment les distinguer les uns des autres, si ce n'est par la forme et surtout par l'âge des habitations. Plus on s'éloigne de la citadelle, plus les constructions sont récentes, à l'exception des quartiers chics, plus y fleurit l'habitat informel dans un fouillis indescriptible qui ne peut qu'évoquer l'invention historique des villes, quand, pour se rapprocher, commercer et se défendre, les hommes ont commencé à se rassembler si nombreux en un même point qu'ils ont inventé des habitations à étages. Mais, ce qui rythme ce paysage urbain, ce sont les minarets des mosquées, nombreux et de toutes les époques.
22 mars Comme pour s'isoler davantage et se mieux enfermer, la porte d'Antioche, qui ouvre le cardo qui monte vers la citadelle, est prolongée d'anciens remparts qui ne servent aujourd'hui qu'à délimiter la vieille ville de la gare routière. On ne démolirait pas facilement ces fortifications qui peuvent sembler ridicules, mais qui pourraient encore servir de barricades s'il en était besoin. La porte d'Antioche est l'ouverture la plus caractéristique mais d'autres portes ont gardé leur nom, telle la porte du Maqam ou celle de Qanessrine, que les touristes aimaient à chercher sur un plan.
23 mars Jusqu'en 2013, le souk d'Alep, dominé par le minaret seldjoukide de la mosquée des Omeyyades, était resté tel que les voyageurs du 18ème ou du 19ème siècles avaient pu le décrire et la ville, à plusieurs endroits, avait gardé ces énormes portes de bois à deux battants, cintrées dans le haut, et que consolidaient des lames de fer, qui fermaient aussi, la nuit, les portes de nombreux khans. À huit heures en été, à sept heures en hiver, on fermait ces portes à double tour, et les boutiques fermaient. Le souk, après avoir ainsi poussé les verrous ancestraux des caravansérails, dormait tranquille. Tout l'esprit de la ville, fait de coutumes commerciales transmises sans discontinuer de générations en générations, était là. On fermait la vieille ville et l'on pouvait, à l'intérieur des murs, vivre une vie de ce temps, à l'abri des regards. Le souk d'Alep, quand il s'était bien cadenassé, se reposait la nuit durant de son agitation forcenée du jour, réveillé tôt cependant par les livraisons qui commençaient à l'aube et par les muezzins des nombreuses mosquées qui appelaient aux prières. Il n'y a pas de cité, je crois, qui n'ait incarné si tard l'esprit oriental qui a fait tant rêvé, agissant comme un élixir puissant sur l'âme des poètes.
24 mars Il serait vain de croire que la population d'Alep se divise strictement selon sa religion et selon son rite. Certes, il y a des quartiers principalement habités par des Arméniens et d'autres, plutôt par des chiites. Cependant, la ville se divise tout autant selon les conditions économiques des habitants. En cela, Alep diffère peu de la plupart des villes du monde. Dans chaque quartier, on distingue « les responsables », affiliés au pouvoir en place et à qui l'on prête la capacité d'intercéder pour obtenir telle ou telle faveur parfois insignifiante. Et c'est ainsi depuis les Ottomans.
25 mars Les familles bourgeoises, chrétiennes ou musulmanes, se cloîtrent hermétiquement. Depuis le début événements, ils sortent à peine, se hâtent de rentrer dans leurs grandes maisons silencieuses, marchant furtivement. Ils ne vont chez personne, et ne se reçoivent même plus entre eux. Leurs salons ont pour seuls habitués quelques familiers. L'été, ils quittent la ville pour l'Europe ou l'Amérique ; l'hiver, ils restent chez eux.
26 mars Ce sont des gens qui ne vivent pas dehors. Aussi leur quartier a-t-il le calme lourd d'un cimetière. Les portes et les fenêtres sont soigneusement barricadées ; on dirait une suite de monastères fermés à tous les bruits du dehors. De loin en loin, on voit passer un vieillard dont la démarche discrète met un silence de plus le long des maisons closes, et qui disparaît comme une ombre dans l'entrebâillement d'une porte.
27 mars Les jeunes de tous les quartiers d'Alep ont tous des rêves de jeunesse qui diffèrent cependant selon la condition qui leur est faite. Il y a ceux, les plus pauvres, qui rêvent de biens de consommation qui leur paraissent inaccessibles et qui voudraient obtenir tel nouveau modèle de téléphone mobile. Il y a ceux qui voudraient voyager ; et ce rêve de voyage est certainement le plus partagé. La destination change aussi selon que l'on est riche ou non ; pour les plus pauvres, Damas semble une destination lointaine et Beyrouth un eldorado chimérique. Tous ou presque rêvent d'Europe, et surtout d'Amérique. Mais, sauf pour une très petite minorité de jeunes qui, par la fortune de leurs parents, et parfois une bourse obtenue d'un pays étranger, sortent du pays et parcourent le monde, ils savent bien que ce rêve est irréalisable, et c'est ce qui leur fait crier très haut parfois qu'ils souhaitent du changement. Il n'y a rien de plus délétère pour la jeunesse du monde que le sentiment de relégation dans laquelle l'économie mondiale et les forces de l'argent tout autant que politiques les plongent et les laissent. C'est la cause des plus grands tourments.
28 mars Le groupe qui travaille dans le vieux quartier n'est pas aussi nettement déterminé. Le peuple, les ouvriers y sont en majorité, car ce sont eux qui transportent les marchandises qui, sans cesse, s'écoulent dans le souk d'Alep ; mais on y compte aussi les petits détaillants et même quelques gros négociants. Au fond d'un caravansérail peuvent se nouer et se dénouer des affaires qui engagent de gros capitaux à l'autre bout du monde, et c'est ainsi depuis des siècles. Car, à la vérité, Alep est un centre de commerce international ; on y écoule bien sûr les productions du pays mais aussi des marchandises de toute la planète. Les plus moderne côtoie le plus ancien et l'on trouve encore dans le souk même des fabriques de ce savon caractéristique au laurier qui porte le nom de la ville. Ce petit monde commercial et industriel vit surtout au milieu des travailleurs de l'ancienne ville. Commerçants, détaillants, ouvriers, ont des intérêts communs qui les unissent en une seule famille. Les gens du souk se connaissent tous et sont solidaires.
29 mars Une seule fois par semaine, le vendredi, et surtout dans la belle saison, les quartiers d'Alep se mélangent. Toute la ville se promène dans les rues et les enfants ont habillés pour la circonstance. C'est le jour de la prière et c'est un jour de fête. Le dimanche, les Chrétiens ne sont pas en reste et il fut un temps, pas si lointain, où les Juifs d'Alep, pouvaient faire shabbat. La promenade la plus prisée est celle qui longe la rivière. C'est de ce côté que se trouvent nombre de cafés, d'hôtels et de restaurants. Avec cette forme de corniche, Alep se donne de faux airs de Beyrouth et, il y a vingt ou trente ans, on se croyait parfois à Naples tant les boulevards prenaient un tour de passegiatta. Le luxe, c'est bien sûr de pouvoir faire cette promenade en voiture et l'on voit souvent des jeunes et des moins jeunes passer et repasser, puis repasser encore. C'était ainsi que le voyageur de la fin du vingtième siècle découvrait que la Syrie, qui lui semblait lointaine, était méditerranéenne avant que d'être arabe. La mosaïque des peuples et des religions qui caractérisent la Syrie, et la grande ville d'Alep tout particulièrement, semblait alors le gage d'une tolérance millénaire qui ne se démentirait pas. A l'ombre de la citadelle d'Abraham, Alep chérissait ses enfants, sans se soucier de savoir quelle était leur religion, et même s'ils en avaient vraiment une. Dans les cafés de la citadelle se nouaient depuis longtemps des conversations philosophiques et littéraires. Parfois, on parlait même de politique.
30 mars C'était dans cette ville depuis des siècles inchangée que vivait jusqu'au début des années 2000, une famille obscure et peu estimée, dont le chef, Abou Karim, joua plus tard un rôle important, grâce à certaines circonstances.
31 mars Abou Karim était un fils de paysan. La famille de sa mère, les Chaabi, comme on les nommait, possédait un vaste terrain situé dans le faubourg, derrière le tombeau du Saint à la sortie de la ville sur la route de Damas ; ce terrain a été plus tard réuni à la ferme des Idelbi. Les Chaabi étaient les plus riches maraîchers du pays ; ils fournissaient de légumes tout le marché. Le nom de cette famille s'éteignit quelques années après l'indépendance. Une fille seule resta, que l'on appelait Oum Kemal, née en 1928, et qui se trouva orpheline à l'âge de dix-huit ans. Cette enfant, dont le père mourut fou, était une grande créature, mince, pâle, aux regards effarés, d'une singularité d'allures qu'on put prendre pour de la sauvagerie tant qu'elle resta petite fille. Mais, en grandissant, elle devint plus bizarre encore ; elle commit certaines actions que les plus fortes têtes de Hamdaniye ne purent raisonnablement expliquer et, dès lors, le bruit courut qu'elle avait le cerveau fêlé comme son père. Elle se trouvait seule dans la vie, depuis six mois à peine, maîtresse d'un bien qui faisait d'elle une héritière recherchée, quand on apprit son mariage avec un journalier, un nommé Raqqaoui, paysan mal dégrossi, venu de la plaine de l'Euphrate. Ce Raqqaoui, après la mort du dernier des Chaabi qui l'avait loué pour une saison, était resté au service de la fille du défunt. De journalier, il passait brusquement au titre envié de mari. Ce mariage fut un premier étonnement pour l'opinion ; personne ne put comprendre pourquoi Oum Kemal préférait ce pauvre diable, épais, lourd, commun, sachant à peine parler l'arabe, à tels et tels jeunes gens, fils de bonnes familles d'Alep aisées, qu'on voyait rôder autour d'elle depuis longtemps. Et comme à Alep, rien ne doit rester inexpliqué, on voulut voir un mystère quelconque au fond de cette affaire, on prétendit même que le mariage était devenu une absolue nécessité entre les jeunes gens. Mais les faits démentirent ces médisances.
1er avril Oum Kemal eut un fils au bout de douze grands mois. Le voisinage se fâcha ; il ne pouvait admettre qu'il se fût trompé, il entendait pénétrer le prétendu secret ; aussi toutes les commères se mirent-elles à espionner les Raqqaoui. Elles ne tardèrent pas à avoir une ample matière de bavardages.
2 avril Raqqaoui mourut presque subitement, quinze mois après son mariage, d'un coup de soleil qu'il reçut, un après-midi, dans un champ d'oliviers. Une année s'était à peine écoulée que la jeune veuve donna lieu à un scandale inouï ; on sut d'une façon certaine qu'elle avait un amant ; elle ne paraissait pas s'en cacher ; plusieurs personnes affirmaient l'avoir vue sans foulard, chez elle, avec le successeur du pauvre Raqqaoui. Cette conduite la plaçait dans une autre catégorie, celle des femmes faciles et cela pouvait être dangereux pour elle et pour sa famille. Ce qui rendit le scandale plus éclatant, ce fut l'étrange choix d'Oum Kemal. Alors demeurait près de chez elle, dans une pauvre maison dont les derrières donnaient sur le terrain des Chaabi, un homme mal famé, que l'on désignait d'habitude sous cette locution : « Ce fou de Marwan . » Cet homme disparaissait pendant des semaines entières ; puis on le voyait reparaître, un beau soir, les bras vides, les mains dans les poches, flânant ; il sifflait, il semblait revenir d'une petite promenade. Et les voisins, depuis le seuil de leur porte, disaient en le voyant passer : « Tiens ! ce fou de Marwan ! il aura caché ses ballots et son fusil sous un arbre dans le bois. » La vérité était que Marwan n'avait pas de rentes, et qu'il mangeait en heureux fainéant, pendant ses courts séjours à la ville. Il buvait surtout avec un entêtement farouche ; seul à une table, au fond d'un café, il s'oubliait chaque soir, les yeux fixés stupidement sur son verre, sans jamais écouter ni regarder autour de lui. Et quand le cafetier fermait sa porte, il se retirait d'un pas ferme, la tête plus haute, comme redressé par l'ivresse. « Marwan marche bien droit, il est ivre mort », disait-on en le voyant rentrer. D'ordinaire, lorsqu'il n'avait pas bu, il allait légèrement courbé, évitant les regards des curieux avec une sorte de timidité sauvage.
3 avril Depuis la mort de son père, un chauffeur de taxi qui lui avait laissé pour tout héritage la petite maison derrière le tombeau du Saint, on ne lui connaissait ni parents ni amis. La proximité de la frontière turque, comme celle des grandes plaines qui entourent la ville avaient fait de ce paresseux et singulier garçon un contrebandier doublé d'un braconnier, un de ces êtres à figure louche dont les passants disent : « Je ne voudrais pas rencontrer cette tête-là, à minuit, au coin d'un bois. » Grand, terriblement barbu, la face maigre, Marwan était la terreur des femmes et des enfants du faubourg ; elles l'accusaient d'être un prédicateur, une forme d'antéchrist. À peine âgé de trente ans, il paraissait en avoir cinquante. Sous les broussailles de sa barbe et les mèches de ses cheveux, qui lui couvraient le visage, pareilles aux touffes de poils d'un caniche, on ne distinguait que le luisant de ses yeux bruns, le regard furtif et triste d'un homme aux instincts vagabonds, que le vin et une vie de paria ont rendu mauvais. Bien qu'on ne pût préciser aucun de ses crimes, il ne se commettait pas un vol, pas un assassinat dans le pays, sans que le premier soupçon se portât sur lui. Et c'était cet ogre, ce brigand, ce fou de Marwan qu'Oum Kemal avait choisi ! En vingt mois, elle eut deux enfants : un garçon, puis une fille. De mariage entre eux, il n'en fut pas un instant question. Jamais Hamdaniye n'avait vu une pareille audace dans l'inconduite. La stupéfaction fut si grande, l'idée que Marwan avait pu trouver une maîtresse jeune et riche renversa à tel point les croyances des voisins, qu'ils furent presque doux pour Oum Kemal.
4 avril « La pauvret elle est devenue complètement folle, disaient-elles ; si elle avait une famille, il y a longtemps qu'elle serait enfermée. » Et, comme on ignora toujours l'histoire de ces amours étranges, ce fut encore cette canaille de Marwan qui fut accusé d'avoir abusé du cerveau faible d'Oum Kemal pour lui voler son argent.
5 avril Le fils légitime, le petit Kemal Raqqaoui, grandit avec les bâtards de sa mère. Oum Kemal garda auprès d'elle ces derniers, Marwan et Siwad, les louveteaux, comme on les nommait dans le quartier, sans d'ailleurs les traiter ni plus ni moins tendrement que son enfant du premier lit. Elle paraissait n'avoir pas une conscience bien nette de la situation faite dans la vie à ces deux pauvres enfants. Pour elle, ils étaient ses enfants au même titre que son premier-né ; elle sortait parfois tenant Kemal d'une main et Marwan de l'autre, ne s'apercevant pas de la façon déjà profondément différente dont on regardait les chers petits.
6 avril Ce fut une singulière maison.
Pendant près d'une vingtaine d'années, chacun y vécut à son caprice, les enfants comme la mère. Tout y poussa librement. En devenant femme, Oum Kemal était restée la grande fille étrange qui passait à quinze ans pour une sauvage ; non pas qu'elle fut folle, ainsi que le prétendaient les gens de Hamdaniye, mais il y avait en elle un manque d'équilibre entre le sang et les nerfs, une sorte de détraquement du cerveau et du cœur, qui la faisait vivre en dehors de la vie ordinaire, autrement que tout le monde. Elle était certainement très naturelle, très logique avec elle-même ; seulement sa logique devenait de la pure démence aux yeux des voisins.
Elle semblait vouloir s'afficher, chercher méchamment à ce que tout, chez elle, allât de mal en pis, lorsqu'elle obéissait avec une grande naïveté aux seules poussées de son tempérament.
7 avril Dès ses premières couches, elle fut sujette à des crises nerveuses qui la jetaient dans des convulsions terribles. Ces crises revenaient périodiquement tous les deux ou trois mois. Les médecins qui furent consultés répondirent qu'il n'y avait rien à faire, que l'âge calmerait ces accès. On la mit seulement sous sédatif et anti épileptique, quand on trouvait les médicaments. Ces secousses répétées achevèrent de la détraquer. Elle vécut au jour le jour, comme une enfant, comme une bête caressante qui cède à ses instincts. Quand Marwan était en tournée, elle passait ses journées, oisive, songeuse, ne s'occupant de ses enfants que pour les embrasser et jouer avec eux. Puis, dès le retour de son amant, elle disparaissait.
8 avril Derrière la maison de Marwan, il y avait une petite cour qu'une muraille séparait du terrain des Chaabi. Un matin, les voisins furent très surpris en voyant cette muraille percée d'une porte qui, la veille au soir, n'était pas là. En une heure, le quartier entier défila aux fenêtres voisines. Les amants avaient dû travailler toute la nuit pour creuser l'ouverture et pour poser la porte. Maintenant, ils pouvaient aller librement de l'un chez l'autre. Le scandale recommença ; on fut moins doux pour Oum Kemal, qui décidément était la honte de Hamdaniye ; cette porte, cet aveu tranquille et brutal de vie commune lui fut plus violemment reproché que ses deux enfants. « On sauve au moins les apparences », disaient les femmes les plus tolérantes. Oum Kemal ignorait ce qu'on appelle « sauver les apparences » ; elle était très heureuse, très fière de sa porte ; elle avait aidé Marwan à arracher les pierres du mur, elle lui avait même gâché du plâtre pour que la besogne allât plus vite ; aussi vint-elle, le lendemain, avec une joie d'enfant, regarder son œuvre en plein jour, ce qui parut le comble du dévergondage à trois femmes qui l'aperçurent contemplant la maçonnerie encore fraîche. Dès lors, à chaque apparition de Marwan, on pensa, en ne voyant plus la jeune femme, qu'elle allait vivre avec lui dans la maison derrière le tombeau du saint.
9 avril Le contrebandier venait très irrégulièrement, presque toujours à l'improviste. Jamais on ne sut au juste quelle était la vie des amants, pendant les deux ou trois jours qu'il passait à la ville, de loin en loin. Ils s'enfermaient, le petit logis paraissait inhabité. Hamdaniye ayant décidé que Marwan avait séduit Oum Kemal uniquement pour lui manger son argent, on s'étonna, à la longue, de voir cet homme vivre comme par le passé, sans cesse par monts et par vaux, aussi mal équipé qu'auparavant. Peut-être la jeune femme l'aimait-elle d'autant plus qu'elle le voyait à de plus longs intervalles ; peut-être avait-il résisté à ses supplications, éprouvant l'impérieux besoin d'une existence aventureuse.
On inventa mille fables, sans pouvoir expliquer raisonnablement une liaison qui s'était nouée et se prolongeait en dehors de tous les faits ordinaires. Le logis derrière le tombeau du saint resta hermétiquement clos et garda ses secrets.
10 avril On devina seulement que Marwan devait battre Oum Kemal, bien que jamais le bruit d'une querelle ne sortît de la maison. À plusieurs reprises, elle reparut, la face meurtrie, les cheveux arrachés. D'ailleurs, pas le moindre accablement de souffrance ni même de tristesse, pas le moindre souci de cacher ses meurtrissures. Elle souriait, elle semblait heureuse. Sans doute, elle se laissait assommer sans souffler mot. Pendant plus de quinze ans, cette existence dura.
Lorsque Oum Kemal rentrait chez elle, elle trouvait la maison au pillage, sans s'émouvoir le moins du monde. Elle manquait absolument du sens pratique de la vie. La valeur exacte des choses, la nécessité de l'ordre lui échappaient.
11 avril Elle laissa croître ses enfants comme ces herbes qui poussent le long des routes, au bon plaisir de la pluie et du soleil. Ils portèrent leurs fruits naturels en sauvageons que la serpe n'a point greffés ni taillés. Jamais la nature ne fut moins contrariée, jamais petits êtres malfaisants ne grandirent plus franchement dans le sens de leurs instincts. En attendant, ils se roulaient dans les plants de légumes, passant leur vie en plein air, à jouer et à se battre comme des vauriens. Ils volaient les provisions du logis, ils dévastaient les quelques arbres fruitiers de l'enclos, ils étaient les démons familiers, pillards et criards, de cette étrange maison de la folie lucide ; quand leur mère disparaissait pendant des journées entières, leur vacarme devenait tel, ils trouvaient des inventions si diaboliques pour molester les gens, que les voisins devaient les menacer d'aller leur donner le fouet. Oum Kemal, d'ailleurs, ne les effrayait guère ; lorsqu'elle était là, s'ils devenaient moins insupportables aux autres, c'est qu'ils la prenaient pour victime, manquant l'école régulièrement cinq ou six fois par semaine, faisant tout au monde pour s'attirer une correction qui leur eût permis de brailler à leur aise. Mais jamais elle ne les frappait, ni même ne s'emportait ; elle vivait très bien au milieu du bruit, molle, placide, l'esprit perdu. À la longue même, l'affreux tapage de ces garnements lui devint nécessaire pour emplir le vide de son cerveau. Elle souriait doucement, quand elle entendait dire : « Ses enfants la battront, et ce sera bien fait. » À toutes choses, son allure indifférente semblait répondre : « Qu'importe ! » Elle s'occupait de son bien encore moins que de ses enfants. L'enclos des Chaabi, pendant les longues années que dura cette singulière existence, serait devenu un terrain vague si la jeune femme n'avait eu la bonne chance de confier la culture de ses légumes à un habile fellah. Cet homme, qui devait partager les bénéfices avec elle, la volait impudemment, ce dont elle ne s'aperçut jamais. D'ailleurs, cela eut un heureux côté : pour la voler davantage, le fellah tira le plus grand parti possible du terrain, qui doubla presque de valeur.
12 avril Soit qu'il fût averti par un instinct secret, soit qu'il eût déjà conscience de la façon différente dont l'accueillaient les gens du dehors, Kemal, l'enfant légitime, domina dès le bas âge son frère et sa sœur. Dans leurs querelles, bien qu'il fût beaucoup plus faible que Marwan, il le battait en maître.
Quant à Siwad, pauvre petite créature chétive et pâle, elle était frappée aussi rudement par l'un que par l'autre.
D'ailleurs, jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans, les trois enfants se rouèrent de coups fraternellement, sans s'expliquer leur haine vague, sans comprendre d'une manière nette combien ils étaient étrangers. Ce fut seulement à cet âge qu'ils se trouvèrent face à face, avec leur personnalité consciente et arrêtée.
13 avril À seize ans, Marwan était un grand gaillard, dans lequel les défauts de son père et de sa mère se montraient déjà comme fondus. Ceux de son père dominaient cependant, dans son amour du vagabondage, sa tendance à l'ivrognerie, ses emportements de brute. Mais, sous l'influence nerveuse de sa mère, ces vices qui, chez le père, avaient une sorte de franchise sanguine, prenaient, chez le fils, une sournoiserie pleine d'hypocrisie et de lâcheté. Marwan appartenait à sa mère par un manque absolu de volonté digne, par un égoïsme de femme voluptueuse qui lui faisait accepter n'importe quel lit d'infamie, pourvu qu'il s'y vautrât à l'aise et qu'il y dormît chaudement. On disait de lui : « Ah ! le brigand ! il n'a même pas, comme son père, le courage de sa gueuserie ; s'il assassine jamais, ce sera à coups d'épingle. » Au physique, Marwan n'avait que les lèvres charnues de sa mère ; ses autres traits étaient ceux du contrebandier, mais adoucis, rendus fuyants et mobiles.
14 avril Chez Siwad, au contraire, la ressemblance physique et morale de la jeune femme l'emportait ; c'était toujours un mélange intime ; seulement, la pauvre petite, née la seconde, à l'heure où les tendresses d'Oum Kemal dominaient l'amour déjà plus calme d'Abou Marwan, semblait avoir reçu avec son sexe l'empreinte plus profonde du tempérament de sa mère.
D'ailleurs, il n'y avait plus ici une fusion des deux natures, mais plutôt une juxtaposition, une soudure, singulièrement étroite. Siwad, fantasque, montrait par moments des sauvageries, des tristesses, des emportements de paria ; puis, le plus souvent, elle riait par éclats nerveux, elle rêvait avec mollesse, en femme folle du cœur et de la tête. Ses yeux, où passaient les regards effarés d'Oum Kemal, étaient d'une limpidité de cristal, comme ceux des jeunes chats qui doivent mourir d'étisie.
15 avril En face des deux bâtards, Kemal semblait un étranger, il différait d'eux profondément, pour quiconque ne pénétrait pas les racines mêmes de son être. Jamais enfant ne fut à pareil point la moyenne équilibrée des deux créatures qui l'avaient engendré. Il était un juste milieu entre le paysan Raqqaoui et la fille nerveuse qui était devenue sa mère, qui avait en lui dégrossi le père. Ce sourd travail des tempéraments qui détermine à la longue l'amélioration ou la déchéance d'une lignée, paraissait obtenir chez Raqqaoui un premier résultat. Il n'était toujours qu'un paysan, mais un paysan à la peau moins rude, au masque moins épais, à l'intelligence plus large et plus souple. Même son père et sa mère s'étaient chez lui corrigés l'un par l'autre. Si la nature d'Oum Kemal, que la rébellion des nerfs affinait d'une façon exquise, avait combattu et amoindri les lourdeurs sanguines de Raqqaoui, la masse pesante de celui-ci s'était opposée à ce que l'enfant reçût le contrecoup des détraquements de la jeune femme.
16 avril Kemal ne connaissait ni les emportements ni les rêveries maladives des louveteaux d'Abou Marwan. Fort mal élevé, tapageur comme tous les enfants lâchés librement dans la vie, il possédait néanmoins un fond de sagesse raisonnée qui devait toujours l'empêcher de commettre une folie improductive. Ses vices, sa fainéantise, ses appétits de jouissance n'avaient pas l'élan instinctif des vices de Marwan ; il entendait les cultiver et les contenter au grand jour, honorablement. Dans sa personne grasse, de taille moyenne, dans sa face longue, blafarde, où les traits de son père avaient pris certaines finesses du visage de sa mère, on lisait déjà l'ambition sournoise et rusée, le besoin insatiable d'assouvissement, le cœur sec et l'envie haineuse d'un fils de paysan, dont la fortune et les nervosités de sa mère ont fait un citadin.
17 avril Lorsque, à dix-sept ans, Kemal apprit et put comprendre les désordres de sa mère et la singulière situation de Marwan et de Siwad, il ne parut ni triste ni indigné, mais simplement très préoccupé du parti que ses intérêts lui conseillaient de prendre. Des trois enfants, lui seul avait suivi l'école avec une certaine assiduité. Un fellah qui commence à sentir la nécessité de l'instruction, devient le plus souvent un calculateur féroce. Ce fut à l'école que ses camarades, par leurs huées et la façon insultante dont ils traitaient son frère, lui donnèrent les premiers soupçons. Plus tard, il s'expliqua bien des regards, bien des paroles. Il vit enfin clairement la maison au pillage. Dès lors, Marwan et Siwad furent pour lui des parasites éhontés, des bouches qui dévoraient son bien. Quant à sa mère, il la regarda du même œil que Hamdaniye, comme une femme bonne à enfermer, qui finirait par manger son argent, s'il n'y mettait ordre. Ce qui acheva de le navrer, ce furent les vols du fermier. L'enfant tapageur se transforma, du jour au lendemain, en un garçon économe et égoïste, mûri hâtivement dans le sens de ses instincts par l'étrange vie de gaspillage qu'il ne pouvait voir maintenant autour de lui sans en avoir le cœur crevé. C'était à lui, ces légumes sur la vente desquels le fermier prélevait les plus gros bénéfices ; c'était à lui, ce lait de chèvre bu, ce pain mangé par les bâtards de sa mère. Toute la maison, toute la fortune étaient à lui. Dans sa logique de paysan, lui seul, fils légitime, devait hériter. Et comme les biens périclitaient, comme tout le monde mordait avidement à sa fortune future, il chercha le moyen de jeter ces gens à la porte, mère, frère, sœur, domestiques, et d'hériter immédiatement.
18 avril La lutte fut cruelle. Le jeune homme comprit qu'il devait avant tout frapper sa mère. Il exécuta pas à pas, avec une patience tenace, un plan dont il avait longtemps mûri chaque détail. Sa tactique fut de se dresser devant Oum Kemal comme un reproche vivant ; non pas qu'il s'emportât ni qu'il lui adressât des paroles amères sur son inconduite ; mais il avait trouvé une certaine façon de la regarder, sans mot dire, qui la terrifiait. Lorsqu'elle reparaissait, après un court séjour au logis d'Abou Marwan, elle ne levait plus les yeux sur son fils qu'en frissonnant ; elle sentait ses regards, froids et aigus comme des lames d'acier, qui la poignardaient, longuement, sans pitié. L'attitude sévère et silencieuse de Kemal, de cet enfant d'un homme qu'elle avait si vite oublié, troublait étrangement son pauvre cerveau malade. Elle se disait que Raqqaoui ressuscitait pour la punir de ses désordres. Toutes les semaines, maintenant, elle était prise d'une de ces attaques nerveuses qui la brisaient ; on la laissait se débattre ; quand elle revenait à elle, elle rattachait ses vêtements, elle se traînait, plus faible. Souvent, elle sanglotait, la nuit, se serrant la tête entre les mains, acceptant les blessures de Kemal comme les coups d'un dieu vengeur.
19 avril D'autres fois, elle le reniait ; elle ne reconnaissait pas le sang de ses entrailles dans ce garçon épais, dont le calme glaçait si douloureusement sa fièvre. Elle eût mieux aimé mille fois être battue que d'être ainsi regardée en face. Ces regards implacables qui la suivaient partout, finirent par la secouer d'une façon si insupportable, qu'elle forma, à plusieurs reprises, le projet de ne plus revoir son amant ; mais, dès qu'Abou Marwan arrivait, elle oubliait ses serments, elle courait à lui. Et la lutte recommençait à son retour, plus muette, plus terrible. Au bout de quelques mois, elle appartint à son fils. Elle était devant lui comme une petite fille qui n'est pas certaine de sa sagesse et qui craint toujours d'avoir mérité le fouet. Kemal, en habile garçon, lui avait lié les pieds et les mains, s'en était fait une servante soumise, sans ouvrir les lèvres, sans entrer dans des explications difficiles et compromettantes.
20 avril Quand le jeune homme sentit sa mère en sa possession, qu'il put la traiter en esclave, il commença à exploiter dans son intérêt les faiblesses de son cerveau et la terreur folle qu'un seul de ses regards lui inspirait. Son premier soin, dès qu'il fut maître au logis, fut de congédier le fellah et de le remplacer par une créature à lui. Il prit la haute direction de la maison, vendant, achetant, tenant la caisse.
Il ne chercha, d'ailleurs, ni à régler la conduite d'Oum Kemal ni à corriger Marwan et Siwad de leur paresse. Peu lui importait, car il comptait se débarrasser de ces gens à la première occasion. Il se contenta de leur mesurer le pain et l'eau. Puis, ayant déjà toute la fortune dans les mains, il attendit un événement qui lui permît d'en disposer à son gré.
21 avril Les circonstances le servirent singulièrement. Il échappa à la conscription, à titre de fils aîné d'une femme veuve.
Mais, deux ans plus tard, Marwan partit à l'armée. Sa mauvaise chance le toucha peu ; il comptait que sa mère lui obtiendrait un piston. Oum Kemal, en effet, voulut le sauver du service. Kemal, qui tenait l'argent, fit la sourde oreille. Le départ forcé de son frère était un heureux événement servant trop bien ses projets. Quand sa mère lui parla de cette affaire, il la regarda d'une telle façon qu'elle n'osa même pas achever. Son regard disait : « Vous voulez donc me ruiner pour votre bâtard ? » Elle abandonna Marwan, égoïstement, ayant avant tout besoin de paix et de liberté. Kemal, qui n'était pas pour les moyens violents, et qui se réjouissait de pouvoir mettre son frère à la porte sans querelle, joua alors le rôle d'un homme désespéré : l'année avait été mauvaise, l'argent manquait à la maison, il faudrait vendre un coin de terre, ce qui était le commencement de la ruine. Puis il donna sa parole à Marwan qu'il paierait le piston l'année suivante, bien décidé à n'en rien faire. Marwan partit, dupé, à demi content.
22 avril Kemal se débarrassa de Siwad d'une façon encore plus inattendue. Un dinandier de Hamdaniye nommé Abou Farid, se prit d'une belle tendresse pour la jeune fille, qu'il trouvait frêle et blanche comme une chrétienne de Aziziye. Il l'épousa. Ce fut de sa part un mariage d'amour, un véritable coup de tête, sans calcul aucun. Quant à Siwad, elle accepta ce mariage pour fuir une maison où son frère aîné lui rendait la vie intolérable. Sa mère, enfoncée dans ses jouissances, mettant ses dernières énergies à se défendre elle-même, en était arrivée a une indifférence complète ; elle fut même heureuse de son départ, espérant que Kemal, n'ayant plus aucun sujet de mécontentement, la laisserait vivre en paix, à sa guise. Dès que les jeunes gens furent mariés, Abou Farid comprit qu'il devait quitter Hamdaniye et même Alep, s'il ne voulait pas entendre chaque jour des paroles désobligeantes sur sa femme et sur sa belle-mère. Il partit, il emmena Siwad à Homs où il travailla de son état.
D'ailleurs, il n'avait pas demandé un sou de dot. Comme Kemal, surpris de ce désintéressement, s'était mis à balbutier, cherchant à lui donner des explications, il lui avait fermé la bouche en disant qu'il préférait gagner le pain de sa femme. Le digne fils du fellah Raqqaoui demeura inquiet ; cette façon d'agir lui sembla cacher un piège.
23 avril Restait Oum Kemal. Pour rien au monde, Kemal ne voulait continuer à demeurer avec elle. Elle le compromettait.
C'était par elle qu'il aurait désiré commencer. Mais il se trouvait pris entre deux alternatives fort embarrassantes : la garder, et alors recevoir les éclaboussures de sa honte, s'attacher au pied un boulet qui arrêterait l'élan de son ambition ; la chasser, et à coup sûr se faire montrer au doigt comme un mauvais fils, ce qui aurait dérangé ses calculs de bonhomie. Sentant qu'il allait avoir besoin de tout le monde, il souhaitait que son nom rentrât en grâce auprès de tout Alep. Un seul moyen était à prendre, celui d'amener sa mère à s'en aller d'elle-même. Kemal ne négligeait rien pour obtenir ce résultat. Il se croyait parfaitement excusé de ses duretés par l'inconduite de sa mère. Il la punissait comme on punit un enfant. Les rôles étaient renversés. Sous cette férule toujours levée, la pauvre femme se courbait. Elle était à peine âgée de quarante-deux ans, et elle avait des balbutiements d'épouvante, des airs vagues et humbles de vieille femme tombée en enfance. Son fils continuait à la tuer de ses regards sévères, espérant qu'elle s'enfuirait, le jour où elle serait à bout de courage. La malheureuse souffrait horriblement de honte, de désirs contenus, de lâchetés acceptées, recevant passivement les coups et retournant quand même à Abou Marwan, prête à mourir sur la place plutôt que de céder. Il y avait des nuits où elle se serait levée pour courir se jeter sous un camion, si sa chair faible de femme nerveuse n'avait eu une peur atroce de la mort. Plusieurs fois, elle rêva de fuir, d'aller retrouver son amant à la frontière turque. Ce qui la retenait au logis, dans les silences méprisants et les secrètes brutalités de son fils, c'était de ne savoir où se réfugier. Kemal sentait que depuis longtemps elle l'aurait quitté, si elle avait eu un asile. Il attendait l'occasion de lui louer quelque part un petit logement, lorsqu'un accident, sur lequel il n'osait compter, brusqua la réalisation de ses désirs. On apprit, dans Hamdaniye, qu'Abou Marwan venait d'être tué à la frontière par le coup de feu d'un douanier, au moment où il entrait en Syrie toute une cargaison de montres de Genève. L'histoire était vraie. On ne ramena pas même le corps du contrebandier, qui fut enterré dans le cimetière d'un petit village arménien. La douleur d'Oum Kemal fut stupide. Son fils, qui l'observa curieusement, ne lui vit pas verser une larme. Abou Marwan l'avait faite sa légataire. Elle hérita de la petite maison derrière le tombeau du saint et de la carabine du défunt, qu'un contrebandier, échappé aux balles des douaniers, lui rapporta loyalement. Dès le lendemain, elle se retira dans la petite maison ; elle pendit la carabine au-dessus de la cheminée, et vécut là, étrangère au monde, solitaire, muette.
24 avril Enfin, Kemal Raqqaoui était seul maître au logis. L'enclos des Chaabi lui appartenait en fait, sinon légalement. Jamais il n'avait compté s'y établir. C'était un champ trop étroit pour son ambition. Travailler à la terre, soigner des arbres, lui semblait grossier, indigne de ses facultés. Il avait hâte de n'être plus un paysan. Sa nature, affinée par le tempérament nerveux de sa mère, éprouvait des besoins irrésistibles de jouissances citadines. Aussi, dans chacun de ses calculs, avait-il vu, comme dénouement, la vente de l'enclos des Chaabi. Cette vente, en lui mettant dans les mains une somme assez ronde, devait lui permettre d'épouser la fille de quelque négociant qui le prendrait comme associé. Déjà en ce temps-là, l'émigration vers l'Occident éclaircissaient singulièrement les rangs des jeunes hommes à marier.
25 avril Les parents se montraient moins difficiles dans le choix d'un gendre. Kemal se disait que l'argent arrangerait tout, et qu'on passerait aisément sur les commérages de Hamdaniye ; il entendait se poser en victime, en brave cœur qui souffre des hontes de sa famille, qui les déplore, sans en être atteint et sans les excuser. Depuis plusieurs mois, il avait jeté ses vues sur la fille d'un marchand d'huile d'olive, Fatima Rastani. La maison Rastani & Hamoui, dont les magasins se trouvaient dans une des ruelles les plus poussiéreuses du souk, était loin de prospérer. Elle avait un crédit douteux sur la place, on parlait vaguement de faillite. Ce fut justement à cause de ces mauvais bruits que Raqqaoui dressa ses batteries de ce côté. Jamais un commerçant à son aise ne lui eût donné sa fille. Il comptait arriver lorsque le vieux Rastani ne saurait plus par où passer, lui acheter Fatima et relever ensuite la maison par son intelligence et son énergie. C'était une façon habile de gravir un échelon, de s'élever d'un cran au-dessus de sa classe. Il voulait, avant tout, fuir cet affreux faubourg de Hamdaniye où l'on clabaudait sur sa famille, faire oublier les sales légendes, en effaçant jusqu'au nom de l'enclos des Chaabi.
Aussi les rues puantes de la vieille ville lui semblaient-elles un paradis. Là seulement, il devait faire peau neuve.
26 avril Bientôt le moment qu'il guettait arriva. La maison Rastani & Hamoui râlait. Le jeune homme négocia alors son mariage avec une adresse prudente. Il fut accueilli, sinon comme un sauveur, du moins comme un expédient nécessaire et acceptable. Le mariage arrêté, il s'occupa activement de la vente de l'enclos. Le propriétaire de la ferme des Idelbi, désirant arrondir ses terres, lui avait déjà fait des offres à plusieurs reprises ; un mur mitoyen, bas et mince, séparait les deux propriétés. Kemal spécula sur les désirs de son voisin, homme fort riche qui, pour contenter un caprice, alla jusqu'à donner vingt millions de livres syriennes de l'enclos.
C'était le payer deux fois sa valeur. D'ailleurs, Kemal se faisait tirer l'oreille avec une sournoiserie de paysan, disant qu'il ne voulait pas vendre, que sa mère ne consentirait jamais à se défaire d'un bien où les Chaabi, depuis près de deux siècles, avaient vécu de père en fils. Tout en paraissant hésiter, il préparait la vente. Des inquiétudes lui étaient venues. Selon sa logique brutale, l'enclos lui appartenait, il avait le droit d'en disposer à son gré. Cependant, au fond de cette assurance, s'agitait le vague pressentiment des complications du Code. Il se décida à consulter indirectement un huissier de Hamdaniye.
27 avril Il en apprit de belles. D'après l'huissier, il avait les mains absolument liées. Sa mère seule pouvait aliéner l'enclos, ce dont il se doutait. Mais ce qu'il ignorait, ce qui fut pour lui un coup de massue, c'était que Marwan et même Siwad, les bâtards, les louveteaux, eussent des droits sur cette propriété. Comment ! ces canailles allaient le dépouiller, le voler, lui, l'enfant légitime ! Les explications de l'huissier étaient claires et précises : Oum Kemal avait, il est vrai, épousé Raqqaoui sous un régime qui s'approche du régime français de la communauté ; mais toute la fortune consistant en biens-fonds, la jeune femme, selon la loi, était rentrée en possession de cette fortune à la mort de son mari ; d'un autre côté, Abou Marwan et Oum Kemal avaient reconnu leurs enfants qui, dès lors, devaient hériter de leur mère. Comme unique consolation, Kemal apprit que le Code rognait la part des bâtards au profit des enfants légitimes.
Cela ne le consola nullement. Il voulait tout. Il n'aurait pas partagé dix Livres entre Marwan et Siwad. Cette échappée sur les complications du Code lui ouvrit de nouveaux horizons, qu'il sonda d'un air singulièrement songeur. Il comprit vite qu'un homme habile doit toujours mettre la loi de son côté.
28 avril Et voici ce qu'il trouva, sans consulter personne, pas même l'huissier, auquel il craignait de donner l'éveil. Il savait pouvoir disposer de sa mère comme d'une chose. Un matin, il la mena chez un notaire et lui fit signer un acte de vente.
Pourvu qu'on lui laissât son taudis derrière le tombeau du saint, Oum Kemal aurait vendu tout Alep. Kemal lui assurait, d'ailleurs, une rente annuelle de cent mille Livres, et lui jurait par le Prophète qu'il veillerait sur son frère et sa sœur. Un tel serment suffisait à la bonne femme. Elle récita au notaire la leçon qu'il plut à son fils de lui souffler. Le lendemain, le jeune homme lui fit mettre son nom au bas d'un reçu, dans lequel elle reconnaissait avoir touché vingt millions, comme prix de l'enclos. Ce fut là son coup de génie, un acte de fripon. Il se contenta de dire à sa mère, étonnée d'avoir à signer un pareil reçu, lorsqu'elle n'avait pas vu une Livre des vingt millions, que c'était une simple formalité ne tirant pas à conséquence. En glissant le papier dans sa poche, il pensait : « Maintenant, les louveteaux peuvent me demander des comptes. Je leur dirai que la vieille a tout mangé. Ils n'oseront jamais me faire un procès. » Huit jours après, le mur mitoyen n'existait plus, la charrue avait retourné la terre des plantations ; l'enclos des Chaabi, selon le désir du jeune Raqqaoui, allait devenir un souvenir légendaire. Quelques mois plus tard, le propriétaire de la ferme des Idelbi fit même démolir l'ancien logis des gardiens qui tombait en ruine.
29 avril Quand Kemal eut les vingt millions entre les mains, il épousa Fatima Rastani, dans les délais strictement nécessaires. Fatima était une petite femme noire, comme on en voit tout autour de la Méditerranée. On eût dit une de ces cigales brunes, sèches, stridentes, aux vols brusques, qui se cognent la tête dans les amandiers. Maigre, la gorge plate, les épaules pointues, le visage en museau de fouine, singulièrement fouillé et accentué, elle n'avait pas d'âge ; on lui eût donné quinze ans ou trente ans, bien qu'elle en eût en réalité dix-neuf, quatre de moins que son mari. Il y avait une ruse de chatte au fond de ses yeux noirs, étroits, pareils à des trous de vrille. Son front bas et bombé ; son nez légèrement déprimé à la racine, et dont les narines s'évasaient ensuite, fines et frémissantes, comme pour mieux goûter les odeurs ; la mince ligne rouge de ses lèvres, la proéminence de son menton qui se rattachait aux joues par des creux étranges ;
toute cette physionomie de naine futée était comme le masque vivant de l'intrigue, de l'ambition active et envieuse. Avec sa laideur, Fatima avait une grâce à elle, qui la rendait séduisante. On disait d'elle qu'elle était jolie ou laide à volonté. Cela devait dépendre de la façon dont elle posait son hijab, qu'elle aimait toujours coloré ; mais cela dépendait plus encore du sourire triomphant qui illuminait son teint doré, lorsqu'elle croyait l'emporter sur quelqu'un. Née avec une sorte de mauvaise chance, se jugeant mal partagée par la fortune, elle consentait le plus souvent à n'être qu'un laideron. D'ailleurs, elle n'abandonnait pas la lutte : elle s'était promis de faire un jour crever d'envie la ville entière par l'étalage d'un bonheur et d'un luxe insolents. Et si elle avait pu jouer sa vie sur une scène plus vaste, où son esprit délié se fût développé à l'aise, elle aurait à coup sûr réalisé promptement son rêve. Elle était d'une intelligence fort supérieure à celle des filles de sa classe et de son instruction. Les méchantes langues prétendaient que sa mère, morte quelques années après sa naissance, avait, dans les premiers temps de son mariage, été intimement liée avec l'un des fils Giustiniani, un jeune chrétien d'une famille noble italienne installée à Alep depuis plusieurs siècles. La vérité était que Fatima avait des mains de princesse, et qui semblaient ne pas devoir appartenir à la race des travailleurs dont elle descendait.
30 avril Le souk s'étonna, un mois durant, de lui voir épouser Kemal Raqqaoui, ce fellah à peine dégrossi, cet homme de Hamdaniye dont la famille n'avait guère bonne réputation. Elle laissa clabauder, accueillant par de singuliers sourires les félicitations contraintes de ses amies. Ses calculs étaient faits, elle choisissait Raqqaoui en fille qui prend un mari comme on prend un complice. Son père, en acceptant le jeune homme, ne voyait que l'apport des vingt millions qui allaient le sauver de la faillite. Mais Fatima avait de meilleurs yeux. Elle regardait au loin dans l'avenir, et elle se sentait le besoin d'un homme bien portant, un peu rustre même, derrière lequel elle pût se cacher, et dont elle fît aller à son gré les bras et les jambes. Elle avait une haine raisonnée pour les petits messieurs des beaux quartiers, pour ce peuple efflanqué de clercs de notaire, de futurs avocats qui grelottent dans l'espérance d'une clientèle. Sans la moindre dot, désespérant d'épouser le fils d'un gros négociant, elle préférait mille fois un paysan qu'elle comptait employer comme un instrument passif, à quelque maigre bachelier qui l'écraserait de sa supériorité de collégien et la traînerait misérablement toute la vie à la recherche de vanités creuses. Elle pensait que la femme doit faire l'homme. Elle se croyait de force à tailler un ministre dans un gardien de troupeaux. Ce qui l'avait séduite chez Raqqaoui, c'était la carrure de la poitrine, le torse trapu et ne manquant pas d'une certaine élégance. Un garçon ainsi bâti devait porter avec aisance et gaillardise le monde d'intrigues qu'elle rêvait de lui mettre sur les épaules. Si elle appréciait la force et la santé de son mari, elle avait d'ailleurs su deviner qu'il était loin d'être un imbécile ; sous la chair épaisse, elle avait flairé les souplesses de l'esprit ; mais elle était loin de connaître son Raqqaoui, elle le jugeait encore plus bête qu'il n'était. Quelques jours après son mariage, ayant fouillé par hasard dans le tiroir d'un secrétaire, elle trouva le reçu des vingt millions signé par Oum Kemal. Elle comprit et fut effrayée : sa nature, d'une honnêteté moyenne, répugnait à ces sortes de moyens. Mais, dans son effroi, il y eut de l'admiration. Raqqaoui devint à ses yeux un homme très fort.
1er mai Le jeune ménage se mit bravement à la conquête de la fortune. La maison Rastani & Hamoui se trouvait moins compromise que Kemal ne le pensait. Le chiffre des dettes était faible, l'argent seul manquait. Dans le souk d'Alep, le commerce a des allures prudentes qui le sauvent des grands désastres.
Les Rastani & Hamoui étaient sages parmi les plus sages ; ils risquaient cent mille Livres syriennes en tremblant ; aussi leur maison, un véritable trou, n'avait-elle que très peu d'importance.
Les vingt millions que Kemal apporta suffirent pour payer les dettes et pour donner au commerce une plus large extension. Les commencements furent heureux. Pendant trois années consécutives, la récolte des oliviers donna abondamment. Fatima, par un coup d'audace qui effraya singulièrement Kemal et le vieux Rastani, leur fit acheter une quantité considérable d'huile qu'ils amassèrent et gardèrent en magasin. Les deux années suivantes, selon les pressentiments de la jeune femme, la récolte manqua, il y eut une hausse considérable, ce qui leur permit de réaliser de gros bénéfices en écoulant leur provision.
Peu de temps après ce coup de filet, Rastani et Hamoui se retirèrent de l'association, contents des quelques Livres qu'ils venaient de gagner, mordus par l'ambition de mourir rentiers.
2 mai Le jeune ménage, resté seul maître de la maison, pensa qu'il avait enfin fixé la fortune.
« Tu as vaincu les djinns », disait parfois Fatima à son mari.
Une des rares faiblesses de cette nature énergique était de se croire frappée de malchance. Jusque-là, prétendait-elle, rien ne leur avait réussi, à elle ni à son père, malgré leurs efforts. La superstition orientale aidant, elle s'apprêtait à lutter contre la destinée, comme on lutte contre une personne en chair et en os qui chercherait à vous étrangler.
Les faits ne tardèrent pas à justifier étrangement ses appréhensions. Le guignon revint, implacable. Chaque année, un nouveau désastre ébranla la maison Raqqaoui. Un banqueroutier lui emportait quelques centaines de milliers de Livres ; les calculs probables sur l'abondance des récoltes devenaient faux par suite de circonstances incroyables ; les spéculations les plus sûres échouaient misérablement. Ce fut un combat sans trêve ni merci.
« Tu vois bien que je suis née sous une mauvaise étoile », disait amèrement Fatima.
3 mai Et elle s'acharnait cependant, furieuse, ne comprenant pas pourquoi elle, qui avait eu le flair si délicat pour une première spéculation, ne donnait plus à son mari que des conseils déplorables.
Kemal, abattu, moins tenace, aurait vingt fois liquidé sans l'attitude crispée et opiniâtre de sa femme. Elle voulait être riche. Elle comprenait que son ambition ne pouvait bâtir que sur la fortune. Quand ils auraient quelques millions de Livres syriennes, ils seraient les maîtres de la ville ; elle ferait nommer son mari à un poste important, elle gouvernerait.
Ce n'était pas la conquête des honneurs qui l'inquiétait ; elle se sentait merveilleusement armée pour cette lutte. Mais elle restait sans force devant les premiers lingots à gagner.
Si le maniement des hommes ne l'effrayait pas, elle éprouvait une sorte de rage impuissante en face de ces quelques billets, inertes, froissés et salis, sur lesquels son esprit d'intrigue n'avait pas de prise, et qui se refusaient stupidement à elle.
4 mai Pendant plus de trente ans, la bataille dura. Lorsque Rastani mourut, ce fut un nouveau coup de massue. Fatima, qui comptait hériter d'une quinzaine de millions, apprit que le vieil égoïste, pour mieux dorloter ses vieux jours, avait placé sa petite fortune à fonds perdu. Elle en fit une maladie. Elle s'aigrissait peu à peu, elle devenait plus sèche, plus stridente. À la voir tourbillonner, du matin au soir, autour des jarres d'huile, on eût dit qu'elle croyait activer la vente par ces vols continuels de mouche inquiète. Son mari, au contraire, s'appesantissait ; le guignon l'engraissait, le rendait plus épais et plus mou. Ces trente années de lutte ne les menèrent cependant pas à la ruine. À chaque inventaire annuel, ils joignaient à peu près les deux bouts ; s'ils éprouvaient des pertes pendant une saison, ils les réparaient à la saison suivante. C'était cette vie au jour le jour qui exaspérait Fatima. Elle eût préféré une belle et bonne faillite. Peut-être auraient-ils pu alors recommencer leur vie, au lieu de s'entêter dans l'infiniment petit, de se brûler le sang pour ne gagner que leur strict nécessaire. En un tiers de siècle, ils ne mirent pas vingt millions de côté.
5 mai Il faut dire que, dès les premières années de leur mariage, il poussa chez eux une famille nombreuse qui devint à la longue une très lourde charge. Fatima, comme certaines petites femmes, eut une fécondité qu'on n'aurait jamais supposée, à voir la structure chétive de son corps. En cinq années, de 1971 à 1975, elle eut trois garçons, un tous les deux ans. Pendant les quatre années qui suivirent, elle accoucha encore de deux filles. Rien ne fait mieux pousser les enfants que la vie placide et naturelle des faubourgs. Les époux accueillirent fort mal les deux dernières venues ; les filles, quand les dots manquent, deviennent de terribles embarras. Raqqaoui déclara à qui voulut l'entendre que c'était assez, que le diable serait bien fin s'il lui envoyait un sixième enfant. Fatima, effectivement, en demeura là. On ne sait pas à quel chiffre elle se serait arrêtée.
6 mai D'ailleurs, la jeune femme ne regarda pas cette marmaille comme une cause de ruine. Au contraire, elle reconstruisit sur la tête de ses fils l'édifice de sa fortune, qui s'écroulait entre ses mains. Ils n'avaient pas dix ans, qu'elle escomptait déjà en rêve leur avenir. Doutant de jamais réussir par elle même, elle se mit à espérer en eux pour vaincre l'acharnement du sort. Ils satisferaient ses vanités déçues, ils lui donneraient cette position riche et enviée qu'elle poursuivait en vain. Dès lors, sans abandonner la lutte soutenue par la maison de commerce, elle eut une seconde tactique pour arriver à contenter ses instincts de domination. Il lui semblait impossible que, sur ses trois fils, il n'y eût pas un homme supérieur qui les enrichirait tous. Elle sentait cela, disait-elle. Aussi soigna-t-elle les marmots avec une ferveur où il y avait des sévérités de mère et des tendresses d'usurier. Elle se plut à les engraisser amoureusement comme un capital qui devait plus tard rapporter de gros intérêts.
7 mai « Laisse donc ! criait Kemal, tous les enfants sont des ingrats. Tu les gâtes, tu nous ruines. » Quand Fatima parla d'envoyer les petits au collège, il se fâcha. L'anglais était un luxe inutile, il suffirait de leur faire suivre les classes de primaire. Mais la jeune femme tint bon ; elle avait des instincts plus élevés qui lui faisaient mettre un grand orgueil à se parer d'enfants instruits ; d'ailleurs, elle sentait que ses fils ne pouvaient rester aussi illettrés que son mari, si elle voulait les voir un jour des hommes supérieurs. Elle les rêvait tous trois à Damas, dans de hautes positions qu'elle ne précisait pas. Lorsque Raqqaoui eut cédé et que les trois gamins furent entrés en huitième, Fatima goûta les plus vives jouissances de vanité qu'elle eût encore ressenties. Elle les écoutait avec ravissement parler entre eux de leurs professeurs et de leurs études.
Le jour où l'aîné fit devant elle réciter ses leçons à un de ses cadets, elle crut entendre une musique délicieuse. Il faut le dire à sa louange, sa joie fut alors pure de tout calcul.
8 mai Raqqaoui lui-même se laissa prendre à ce contentement de l'homme illettré qui voit ses enfants devenir plus savants que lui. La camaraderie qui s'établit naturellement entre leurs fils et ceux des plus gros bonnets de la ville acheva de griser les époux. Les petits jouaient avec le fils du maire, celui du chef de la police, même deux ou trois fils de responsables que leurs parents n'avaient pas voulu envoyer en Angleterre. Fatima ne croyait pouvoir trop payer un tel honneur. L'instruction des trois gamins greva terriblement le budget de la maison Raqqaoui.
9 mai Tant que les enfants ne furent pas bacheliers, les époux, qui les maintenaient au collège, grâce à d'énormes sacrifices, vécurent dans l'espérance de leur succès. Et même, lorsqu'ils eurent obtenu leur diplôme, Fatima voulut achever son œuvre ; elle décida son mari à les envoyer tous trois à l'Université en France. Deux firent leur droit, le troisième suivit les cours de la Faculté de médecine. Puis, quand ils furent hommes, quand ils eurent mis la maison Raqqaoui à bout de ressources et qu'ils se virent obligés de revenir se fixer en Syrie, le désenchantement commença pour les pauvres parents. La Syrie sembla reprendre sa proie. Les trois jeunes gens s'endormirent, s'épaissirent. Toute l'aigreur de sa malchance remonta à la gorge de Fatima. Ses fils lui faisaient banqueroute. Ils l'avaient ruinée, ils ne lui servaient pas les intérêts du capital qu'ils représentaient. Ce dernier coup de la destinée lui fut d'autant plus sensible qu'il l'atteignait à la fois dans ses ambitions de femme et dans ses vanités de mère. Raqqaoui lui répéta du matin au soir : « Je te l'avais bien dit ! » ce qui l'exaspéra encore davantage.
10 mai Un jour, comme elle reprochait amèrement à son aîné les sommes d'argent que lui avait coûtées son instruction, il lui dit avec non moins d'amertume : « je vous rembourserai plus tard, si je puis. Mais, puisque vous n'aviez pas de fortune, il fallait faire de nous des travailleurs. Nous sommes des déclassés, nous souffrons plus que vous. »
Fatima comprit la profondeur de ces paroles. Dès lors, elle cessa d'accuser ses enfants, elle tourna sa colère contre le sort, qui ne se lassait pas de la frapper. Elle recommença ses doléances, elle se mit à geindre de plus belle sur le manque de fortune qui la faisait échouer au port. Quand Raqqaoui lui disait : « Tes fils sont des fainéants, ils nous grugeront jusqu'à la fin », elle répondait aigrement : « Plût à Dieu que j'eusse encore de l'argent à leur donner. S'ils végètent, les pauvres garçons, c'est qu'ils n'ont pas le sou. » Au commencement de l'année 2008, à la veille de la première vague d'attentats, les trois fils Raqqaoui avaient à Alep des positions fort précaires. Ils offraient alors des types curieux, profondément dissemblables, bien que parallèlement issus de la même souche. Ils valaient mieux en somme que leurs parents. La lignée des Raqqaoui devait s'épurer par les femmes. Oum Kemal avait fait de son fils un esprit moyen, apte aux ambitions basses ; Fatima venait de donner à ses fils des intelligences plus hautes, capables de grands vices et de grandes vertus.
11 mai À cette époque, l'aîné, Karim, avait près de quarante ans. C'était un garçon de taille moyenne, légèrement chauve, tournant déjà à l'obésité. Il avait le visage de son père, un visage long, aux traits larges ; sous la peau, on devinait la graisse qui amollissait les rondeurs et donnait à la face une blancheur jaunâtre de cire. Mais si l'on sentait encore le paysan dans la structure massive et carrée de la tête, la physionomie se transfigurait, s'éclairait en dedans, lorsque le regard s'éveillait, en soulevant les paupières appesanties. Chez le fils, la lourdeur du père était devenue de la gravité. Ce gros garçon avait d'ordinaire une attitude de sommeil puissant ; à certains gestes larges et fatigués, on eût dit un géant qui se détirait les membres en attendant l'action. Par un de ces prétendus caprices de la nature où la science commence à distinguer des lois, si la ressemblance physique de Kemal était complète chez Karim, Fatima semblait avoir contribué à fournir la matière pensante.
12 mai Karim offrait le cas curieux de certaines qualités morales et intellectuelles de sa mère enfouies dans les chairs épaisses de son père. Il avait des ambitions hautes, des instincts autoritaires, un mépris singulier pour les petits moyens et les petites fortunes. Il était la preuve qu'Alep ne se trompait peut-être pas en soupçonnant que Fatima avait dans les veines quelques gouttes de sang vénitien. Les appétits de jouissance qui se développaient furieusement chez les Raqqaoui, et qui étaient comme la caractéristique de cette famille, prenaient en lui une de leurs faces les plus élevées ; il voulait jouir, mais par les voluptés de l'esprit, en satisfaisant ses besoins de domination. Un tel homme n'était pas fait pour réussir en province. Il y végéta quinze ans, les yeux tournés vers Damas et Beyrouth, guettant les occasions. Dès son retour dans sa petite ville, pour ne pas manger le pain de ses parents, il s'était fait inscrire au tableau des avocats. Il plaida de temps à autre, gagnant maigrement sa vie, sans paraître s'élever au-dessus d'une honnête médiocrité. À Alep, on lui trouvait la voix pâteuse, les gestes lourds. Il était rare qu'il réussît à gagner la cause d'un client ; il sortait le plus souvent de la question, il divaguait, selon l'expression des fortes têtes de l'endroit. Un jour surtout, plaidant une affaire de dommages et intérêts, il s'oublia, il s'égara dans des considérations politiques, à ce point que le président lui coupa la parole. Il s'assit immédiatement en souriant d'un singulier sourire. Son client fut condamné à payer une somme considérable, ce qui ne parut pas lui faire regretter ses digressions le moins du monde, Il semblait regarder ses plaidoyers comme de simples exercices qui lui serviraient plus tard. C'était là ce que ne comprenait pas et ce qui désespérait Fatima ; elle aurait voulu que son fils dictât des lois au tribunal civil d'Alep. Elle finit par se faire une opinion très défavorable sur son fils aîné ; selon elle, ce ne pouvait être ce garçon endormi qui serait la gloire de la famille. Kemal, au contraire, avait en lui une confiance absolue, non qu'il eût des yeux plus pénétrants que sa femme, mais parce qu'il s'en tenait à la surface, et qu'il se flattait lui-même en croyant au génie d'un fils qui était son vivant portrait.
13 mai Un mois avant les premiers attentats, Karim devint inquiet ; un flair particulier lui fit deviner la crise.
Dès lors, les rues d'Alep lui brûlèrent les pieds. On le vit rôder sur les promenades comme une âme en peine. Puis il se décida brusquement, il partit pour Damas. Il n'avait pas dix-mille Livres dans sa poche.
14 mai Youssef, le plus jeune des fils Raqqaoui, était opposé à Kemal, géométriquement pour ainsi dire. Il avait le visage de sa mère et des avidités, un caractère sournois, apte aux intrigues vulgaires, où les instincts de son père dominaient.
15 mai La nature a souvent des besoins de symétrie. Petit, la mine chafouine, pareille à une pomme de canne curieusement taillée en tête de polichinelle, Youssef furetait, fouillait partout, peu scrupuleux, pressé de jouir. Il aimait l'argent comme son frère aîné aimait le pouvoir. Tandis que Karim rêvait de plier un peuple à sa volonté et s'enivrait de sa toute-puissance future, lui se voyait dix fois millionnaire, logé dans une demeure princière, mangeant et buvant bien, savourant la vie par tous les sens et tous les organes de son corps. Il voulait surtout une fortune rapide. Lorsqu'il bâtissait un palais à Miami, ce palais s'élevait magiquement dans son esprit ; il avait des tonneaux d'or du soir au lendemain ; cela plaisait à ses paresses, d'autant plus qu'il ne s'inquiétait jamais des moyens et que les plus prompts lui semblaient les meilleurs. La lignée des Raqqaoui, de ces paysans épais et avides, aux appétits de brute, avait mûri trop vite ; tous les besoins de jouissance matérielle s'épanouissaient chez Youssef, triplés par une éducation hâtive, plus insatiables et dangereux depuis qu'ils devenaient raisonnés. Malgré ses délicates intuitions de femme, Fatima préférait ce garçon ; elle ne sentait pas combien Karim lui appartenait davantage ; elle excusait les sottises et les paresses de son fils cadet, sous prétexte qu'il serait l'homme supérieur de la famille, et qu'un homme supérieur a le droit de mener une vie débraillée, jusqu'au jour où la puissance de ses facultés se révèle. Aristide mit rudement son indulgence à l'épreuve. À Damas, il mena une vie sale et oisive ; il fut un de ces étudiants qui prennent leurs inscriptions dans les estaminets du Qassioun. D'ailleurs, il n'y resta que deux années ; son père, effrayé, voyant qu'il n'avait pas encore passé un seul examen, le retint à Alep et parla de lui chercher une femme, espérant que les soucis du ménage en feraient un homme rangé. Youssef se laissa marier. À cette époque, il ne voyait pas clairement dans ses ambitions ; la vie de province ne lui déplaisait pas ; il se trouvait à l'engrais dans sa petite ville, mangeant, dormant, flânant.
16 mai Fatima plaida sa cause avec tant de chaleur que Kemal consentit à nourrir et à loger le ménage, à la condition que le jeune homme s'occuperait activement de la maison de commerce. Dès lors commença pour ce dernier une belle existence de fainéantise ; il passa au café ses journées et la plus grande partie de ses nuits, s'échappant du bureau de son père comme un collégien, allant jouer les quelques Livres que sa mère lui donnait en cachette. Il faut avoir vécu au fond de la vieille ville, pour bien comprendre quelles furent les quatre années d'abrutissement que ce garçon passa de la sorte. Il y a ainsi, dans chaque quartier, un groupe d'individus vivant aux crochets de leurs parents, feignant parfois de travailler, mais cultivant en réalité leur paresse avec une sorte de religion. Youssef fut le type de ces flâneurs incorrigibles que l'on voit se traîner voluptueusement dans le vide des rues, Il joua au taoulé pendant quatre ans. Tandis qu'il vivait au café, sa femme, une blonde molle et placide, aidait à la ruine de la maison Raqqaoui par un goût prononcé pour les toilettes voyantes et par un appétit formidable, très curieux chez une créature aussi frêle.
17 mai Amira adorait les rubans bleu ciel et le poulet rôti.
Elle était fille d'un capitaine retraité, qu'on nommait le colonel Sakkan, bonhomme qui lui avait donné pour dot cent mille Livres, toutes ses économies. Aussi Kemal, en choisissant Amira pour son fils, avait-il pensé conclure une affaire inespérée, tant il estimait Youssef à bas prix. Cette dot de cent mille Livres, qui le décida, devint justement par la suite un pavé attaché à son cou. Son fils était déjà un rusé fripon ; il lui remit les cent mille Livres, en s'associant avec lui, ne voulant pas garder un sou, affichant le plus grand dévouement.
18 mai « Nous n'avons besoin de rien, disait-il ; vous nous entretiendrez, ma femme et moi, et nous compterons plus tard. » Kemal était gêné, il accepta, un peu inquiet du désintéressement de Youssef. Celui-ci se disait que de longtemps peut-être son père n'aurait pas cent mille Livres liquides à lui rendre, et que lui et sa femme vivraient largement à ses dépens, tant que l'association ne pourrait être rompue.
C'était là quelques billets de banque admirablement placés.
Quand le marchand d'huile comprit quel marché de dupe il avait fait, il ne lui était plus permis de se débarrasser de Youssef ; la dot d'Amira se trouvait engagée dans des spéculations qui tournaient mal. Il dut garder le ménage chez lui, exaspéré, frappé au cœur par le gros appétit de sa belle-fille et par les fainéantises de son fils. Vingt fois, s'il avait pu les désintéresser, il aurait mis à la porte cette vermine qui lui suçait le sang, selon son énergique expression. Fatima les soutenait sourdement ; le jeune homme, qui avait pénétré ses rêves d'ambition, lui exposait chaque soir d'admirables plans de fortune qu'il devait prochainement réaliser. Par un hasard assez rare, elle était au mieux avec sa bru ; il faut dire qu'Amira n'avait pas une volonté et qu'on pouvait disposer d'elle comme d'un meuble. Kemal s'emportait, quand sa femme lui parlait des succès futurs de leur fils cadet : il l'accusait plutôt de devoir être un jour la ruine de leur maison.
19 mai Pendant les quatre années que le ménage resta chez lui, il tempêta ainsi, usant en querelles sa rage impuissante, sans que Youssef ni Amira sortissent le moins du monde de leur calme souriant. Ils s'étaient posés là, ils y restaient, comme des masses. Enfin, Kemal eut une heureuse chance ; il put rendre à son fils ses cent mille Livres. Quand il voulut compter avec lui, Aristide chercha tant de chicanes, qu'il dut le laisser partir sans lui retenir un sou pour ses frais de nourriture et de logement. Le ménage alla s'établir à quelques pas, sur une petite place de la vieille ville, près de la porte d'Antioche. Les cent mille Livres furent vite mangés. Il fallut s'établir. Youssef, d'ailleurs, ne changea rien à sa vie tant qu'il y eut de l'argent à la maison. Lorsqu'il en fut à son dernier billet de mille Livres, il devint nerveux. On le vit rôder dans la ville d'un air louche ; il ne prit plus son verre près de la citadelle ; il regarda jouer, fiévreusement, sans toucher une carte. La misère le rendit pire encore qu'il n'était.
20 mai Longtemps, il tint le coup, il s'entêta à ne rien faire. Il eut un enfant, en 2000, le petit Mounir, que sa grand-mère Fatima fit heureusement entrer au collège, et dont elle paya secrètement la pension. C'était une bouche de moins chez Youssef ; mais la pauvre Amira mourait de faim, le mari dut enfin chercher une place. Il réussit à entrer au Mouafazat, le Gouvernorat. Il y resta près de dix années, et n'obtint jamais qu'un très faible salaire. Dès lors, haineux, amassant le fiel, il vécut dans l'appétit continuel des jouissances dont il était sevré. Sa position infime l'exaspérait ; les misérables centaines de Livres qu'on lui mettait dans la main, lui semblaient une ironie de la fortune. Jamais pareille soif d'assouvir sa chair ne brûla un homme. Fatima, à laquelle il contait ses souffrances, ne fut pas fâchée de le voir affamé ; elle pensa que la misère fouetterait ses paresses. L'oreille au guet, en embuscade, il se mit à regarder autour de lui, comme un voleur qui cherche un bon coup à faire. Au commencement de l'année 2008, lorsque son frère partit pour Damas, il eut un instant l'idée de le suivre.
Mais Karim était célibataire ; lui ne pouvait traîner sa femme si loin, sans avoir en poche une forte somme, Il attendit, flairant une catastrophe, prêt à étrangler la première proie venue.
21 mai L'autre fils Raqqaoui, Tarek, celui qui était né entre Karim et Youssef, ne paraissait pas appartenir à la famille.
C'était un de ces cas fréquents qui font mentir les lois de l'hérédité. La nature donne souvent ainsi naissance, au milieu d'une lignée, à un être dont elle puise tous les éléments dans ses forces créatrices. Rien au moral ni au physique ne rappelait les Raqqaoui chez Tarek. Grand, le visage doux et sévère, il avait une droiture d'esprit, un amour de l'étude, un besoin de modestie, qui contrastaient singulièrement avec les fièvres d'ambition et les menées peu scrupuleuses de sa famille. Après avoir fait à Londres d'excellentes études médicales, il s'était retiré à Alep par goût, malgré les offres de ses professeurs. Il aimait la vie calme de la province syrienne ; il soutenait que cette vie est préférable pour un savant au tapage occidental. Même à Alep, il ne s'inquiéta nullement de grossir sa clientèle. Très sobre, ayant un beau mépris pour la fortune, il sut se contenter des quelques malades que le hasard seul lui envoya. Tout son luxe consista dans une petite maison claire dans le beau quartier de Chahba, où il s'enfermait religieusement, s'occupant avec amour d'histoire naturelle. Il se prit surtout d'une belle passion pour la physiologie. On sut dans la ville qu'il achetait souvent des cadavres à la morgue de l'hôpital, ce qui le fit prendre en horreur par les dames délicates et certains bourgeois poltrons. On n'alla pas heureusement jusqu'à le traiter de sorcier ; mais sa clientèle se restreignit encore, on le regarda comme un original auquel les personnes de la bonne société ne devaient pas confier le bout de leur petit doigt, sous peine de se compromettre. On entendit la femme du gouverneur dire un jour :
« J'aimerais mieux mourir que de me faire soigner par ce monsieur. Il sent le mort. » Tarek, dès lors, fut jugé. Il parut heureux de cette peur sourde qu'il inspirait. Moins il avait de malades, plus il pouvait s'occuper de ses chères sciences. Comme il avait mis ses visites à un prix très modique, le peuple lui demeurait fidèle. Il gagnait juste de quoi vivre, et vivait satisfait, à mille lieues des gens du pays, dans la joie pure de ses recherches et de ses découvertes. De temps à autre, il envoyait un mémoire à la Royal Academy de Londres.
22 mai Alep ignorait absolument que cet original, ce monsieur qui sentait le mort, fût un homme très connu et très écouté du monde scientifique. Quand on le voyait, le dimanche, partir pour une excursion sur le plateau calcaire, une boîte de botaniste pendue au cou et un marteau de géologue à la main, on haussait les épaules, on le comparait à tel autre docteur de la ville, si bien cravaté, si mielleux avec les dames et dont les vêtements exhalaient toujours une délicieuse odeur de violette. Tarek n'était pas davantage compris par ses parents. Lorsque Fatima lui vit arranger sa vie d'une façon si étrange et si mesquine, elle fut stupéfaite et lui reprocha de tromper ses espérances. Elle qui tolérait les paresses de Youssef, qu'elle croyait fécondes, ne put voir sans colère le train médiocre de Tarek, son amour de l'ombre, son dédain de la richesse, sa ferme résolution de rester à l'écart. Certes, ce ne serait pas cet enfant qui contenterait jamais ses vanités ! » Mais d'où sors-tu ? lui disait-elle parfois. Tu n'es pas à nous. Vois tes frères, ils cherchent, ils tâchent de tirer profit de l'instruction que nous leur avons donnée. Toi, tu ne fais que des sottises. Tu nous récompenses bien mal, nous qui nous sommes ruinés pour t'élever. Non, tu n'es pas à nous. » Tarek, qui préférait rire chaque fois qu'il avait à se fâcher, répondait gaiement, avec une fine ironie : « Allons, ne vous plaignez pas, je ne veux point vous faire entièrement banqueroute : je vous soignerai tous pour rien, quand vous serez malades. » D'ailleurs, il voyait sa famille rarement, sans afficher la moindre répugnance, obéissant malgré lui à ses instincts particuliers. Avant que Youssef fût entré au Mouafazat, il vint plusieurs fois à son secours. Il était resté célibataire. Il ne se douta seulement pas des graves événements qui se préparaient. Depuis deux ou trois ans, il s'occupait du grand problème de l'hérédité, comparant les races animales à la race humaine, et il s'absorbait dans les curieux résultats qu'il obtenait. Les observations qu'il avait faites sur lui et sur sa famille avaient été comme le point de départ de ses études. Le peuple comprenait si bien, avec son intuition inconsciente, à quel point il différait des Raqqaoui, qu'il le nommait M. Tarek, sans jamais ajouter son nom de famille.
23 mai Trois ans avant les événements de 2008, Kemal et Fatima quittèrent leur maison de commerce. L'âge venait, ils avaient tous deux dépassé la cinquantaine, ils étaient las de lutter. Devant leur peu de chance, ils eurent peur de se mettre absolument sur la paille, s'ils s'entêtaient. Leurs fils, en trompant leurs espérances, leur avaient porté le coup de grâce. Maintenant qu'ils doutaient d'être jamais enrichis par eux, ils voulaient au moins se garder un morceau de pain pour leurs vieux jours. Ils se retiraient avec une vingtaine de millions de Livres syriennes, soit environ cent mille euros, au plus. Cette somme leur constituait une petite rente, juste de quoi vivre une vie mesquine. Heureusement, ils restaient seuls, ayant réussi à marier leurs filles, Malika et Sonia, dont l'une était fixée à Lattaquié et l'autre à Damas.
24 mai En liquidant, ils auraient bien voulu aller habiter Chahba, le quartier des commerçants retirés ; mais ils n'osèrent. Leurs rentes étaient trop modiques ; ils craignirent d'y faire mauvaise figure. Par une sorte de compromis, ils louèrent un logement à Salaheddine, au début de la route de Damas, qui sépare le vieux quartier des quartiers neufs. Leur demeure se trouvant dans la rangée d'immeubles qui bordent le vieux quartier, ils habitaient bien encore un quartier populaire : seulement, ils voyaient de leurs fenêtres, à quelques pas, la ville des gens riches ; ils étaient sur le seuil de la terre promise.
25 mai Leur logement, situé au deuxième étage, se composait de trois grandes pièces ; ils en avaient fait une salle à manger, un salon et une chambre à coucher. Au premier, demeurait le propriétaire, un quincailler, dont le magasin occupait le rez-de-chaussée. La maison, étroite et peu profonde, n'avait que deux étages. Quand Fatima emménagea, elle eut un affreux serrement de cœur.
Demeurer chez les autres, après avoir eu son affaire, était un aveu de pauvreté. Chaque famille bien posée à Alep a sa maison, les immeubles s'y vendant souvent à très bas prix. Kemal tint serrés les cordons de sa bourse ; il ne voulut pas entendre parler d'embellissements ; l'ancien mobilier, fané, usé, éclopé, dut servir sans être seulement réparé. Fatima, qui sentait vivement, d'ailleurs, les raisons de cette ladrerie, s'ingénia pour donner un nouveau lustre à toutes ces ruines ; elle recloua elle-même certains meubles plus endommagés que les autres ; elle reprisa le velours éraillé des fauteuils.
26 mai Le salon privé, qui se trouvait sur le derrière, ainsi que la cuisine, resta presque vide ; une table et une douzaine de chaises se perdirent dans l'ombre de cette vaste pièce, dont la fenêtre s'ouvrait sur le mur gris d'une maison voisine.
Comme jamais personne n'entrait dans la chambre à coucher, Fatima y avait caché les meubles hors de service ; outre le lit, une armoire, un bureau et une commode, on y voyait deux berceaux mis l'un sur l'autre, un buffet dont les portes manquaient, et une bibliothèque entièrement vide, ruines respectables que la vieille femme n'avait pu se décider à jeter. Mais tous ses soins furent pour le salon de réception. Elle réussit presque à en faire un lieu habitable. Il était garni d'un meuble de velours jaunâtre, à fleurs satinées. Au milieu se trouvait un guéridon à tablette de marbre ; des consoles, surmontées de glaces, s'appuyaient aux deux bouts de la pièce. Il y avait même un tapis qui ne couvrait que le milieu du parquet, et un lustre garni d'un étui de mousseline blanche que les mouches avaient piqué de chiures noires.
27 mai Aux murs étaient pendues six gravures représentant les grandes batailles de la geste arabe. Cet ameublement datait bien des années 1950 et de la République arabe unie. Pour tout embellissement, Fatima obtint qu'on tapissât la pièce d'un papier orange à grands ramages. Le salon avait ainsi pris une étrange couleur jaune qui l'emplissait d'un jour faux et aveuglant ; le meuble, le papier, les rideaux de fenêtre étaient jaunes ; le tapis et jusqu'aux marbres du guéridon et des consoles tiraient eux-mêmes sur le jaune. Quand les rideaux étaient fermés, les teintes devenaient cependant assez harmonieuses, le salon paraissait presque propre. Mais Fatima avait rêvé un autre luxe. Elle voyait avec un désespoir muet cette misère mal dissimulée. D'habitude, elle se tenait dans le salon, la plus belle pièce du logis. Une de ses distractions les plus douces et les plus amères à la fois était de se mettre à l'une des fenêtres de cette pièce, qui permettaient d'apercevoir Chahba. Elle apercevait même de biais le jardin de l'hôtel Cham. C'était là son paradis rêvé. Ce petit parc, nu, propret, entouré d'immeubles clairs, lui semblait un Éden.
28 mai Elle eût donné dix ans de sa vie pour posséder une de ces habitations. La maison qui formait le coin de gauche, et dans laquelle logeait le chef de la sécurité, la tentait surtout furieusement. Elle la contemplait avec des envies de femme grosse. Parfois, lorsque les fenêtres de cet appartement étaient ouvertes, elle apercevait des coins de meubles riches, des échappées de luxe qui lui tournaient le sang.
29 mai À cette époque, les Raqqaoui traversaient une curieuse crise de vanité et d'appétits inassouvis. Leurs quelques bons sentiments s'aigrissaient. Ils se posaient en victimes du guignon, sans résignation aucune, plus âpres et plus décidés à ne pas mourir avant de s'être contentés. Au fond, ils n'abandonnaient aucune de leurs espérances, malgré leur âge avancé ; Fatima prétendait avoir le pressentiment qu'elle mourrait riche. Mais chaque jour de misère leur pesait davantage. Quand ils récapitulaient leurs efforts inutiles, quand ils se rappelaient leurs trente années de lutte, la défection de leurs enfants, et qu'ils voyaient leurs rêves de grandeur aboutir à ce salon jaune dont il fallait tirer les rideaux pour en cacher la laideur, ils étaient pris de rages sourdes. Et alors, pour se consoler, ils bâtissaient des plans de fortune colossale, ils cherchaient des combinaisons ; Fatima rêvait qu'elle gagnait à une loterie le gros lot ; Kemal s'imaginait qu'il allait inventer quelque spéculation merveilleuse. Ils vivaient dans une pensée unique : faire fortune, tout de suite, en quelques heures ; être riches, jouir, ne fut-ce que pendant une année. Tout leur être tendait à cela, brutalement, sans relâche. Et ils comptaient encore vaguement sur leurs fils, avec cet égoïsme particulier des parents qui ne peuvent s'habituer à la pensée d'avoir envoyé leurs enfants à l'étranger sans aucun bénéfice personnel.
30 mai Fatima semblait ne pas avoir vieilli ; c'était toujours la même petite femme noire, ne pouvant rester en place, bourdonnante comme une guêpe. Un passant qui l'eût vue de dos, sur un trottoir, l'eût prise pour une fillette de quinze ans, à sa marche leste, aux sécheresses de ses épaules et de sa taille. Son visage lui-même n'avait guère changé, il s'était seulement creusé davantage, se rapprochant de plus en plus du museau de la fouine ; on aurait dit la tête d'une petite fille qui se serait parcheminée sans changer de traits.
31 mai Quant à Kemal Raqqaoui, il avait pris du ventre ; il était devenu un très respectable bourgeois, auquel il ne manquait que de grosses rentes pour paraître tout à fait digne. Sa face empâtée et blafarde, sa lourdeur, son air assoupi, semblaient suer l'argent. Il avait entendu dire un jour à un paysan qui ne le connaissait pas : « C'est quelque richard, ce gros-là ; allez, il n'est pas inquiet de son dîner ! » réflexion qui l'avait frappé au cœur, car il regardait comme une atroce moquerie d'être resté un pauvre diable, tout en prenant la graisse et la gravité satisfaite d'un millionnaire en dollars. Lorsqu'il se rasait, le dimanche, devant un petit miroir de rien du tout pendu à l'espagnolette d'une fenêtre, il se disait que, en habit et en cravate blanche, il ferait, chez M. le Gouverneur, meilleure figure que tel ou tel bourgeois d'Alep. Ce fils de paysan, blêmi dans les soucis du commerce, gras de vie sédentaire, cachant ses appétits haineux sous la placidité naturelle de ses traits, avait en effet l'air nul et solennel, la carrure imbécile qui pose un homme dans un salon officiel.
1er juin On prétendait que sa femme le menait à la baguette, et l'on se trompait. Il était d'un entêtement de brute ; devant une volonté étrangère, nettement formulée, il se serait emporté grossièrement jusqu'à battre les gens. Mais Fatima était trop souple pour le contrecarrer ; la nature vive, papillonnante de cette naine n'avait pas pour tactique de se heurter de front aux obstacles ; quand elle voulait obtenir quelque chose de son mari ou le pousser dans la voie qu'elle croyait la meilleure, elle l'entourait de ses vols brusques d'abeille, le piquait de tous les côtés, revenait cent fois à la charge, jusqu'à ce qu'il cédât, sans trop s'en apercevoir lui-même.
Il la sentait, d'ailleurs, plus intelligente que lui et supportait assez patiemment ses conseils. Fatima, plus utile que la mouche du coche, faisait parfois toute la besogne en bourdonnant aux oreilles de Kemal. Chose rare, les époux ne se jetaient presque jamais leurs insuccès à la tête. La question de l'instruction des enfants déchaînait seule des tempêtes dans le ménage.
2 juin Les premiers troubles de 2008, trouvèrent donc tous les Raqqaoui sur le qui-vive, exaspérés par leur mauvaise chance et disposés à violer la fortune, s'ils la rencontraient jamais au détour d'un sentier. C'était une famille de bandits à l'affût, prêts à détrousser les événements. Karim surveillait Damas ; Youssef rêvait d'égorger Alep ; le père et la mère, les plus âpres peut-être, comptaient travailler pour leur compte et profiter en outre de la besogne de leurs fils ; Tarek seul, cet amant discret de la science, menait la belle vie indifférente d'un amoureux, dans sa petite maison claire de la ville neuve.


III
3 juin À Alep, dans cette ville close où les services de renseignements, encore en 2008, faisaient régner le silence, les prémices de ce qui serait appelé plus tard le Printemps arabe étaient très sourds. Aujourd'hui même, la voix du peuple s'y étouffe ; la bourgeoisie y met sa prudence, le peuple son désespoir muet, les apparatchiks leur fine sournoiserie. Qu'un tyran maghrébin tombe enfin ou que des démocraties se fondent, la ville s'agite à peine. On dort à Alep, quand on se bat à Deraa. Mais la surface a beau paraître calme et indifférente, il y a, au fond, un travail caché très curieux à étudier. Si les actions d'éclat sont rares dans les rues, les intrigues dévorent les salons de la ville neuve et du quartier Chahba. Jusqu'en 1990, le peuple n'a pas compté. Encore aujourd'hui, on agit comme s'il n'était pas. Tout se passe entre bourgeoisie d'affaire et bourgeoisie baathiste. Quelques familles, peu nombreuses, donnent le ton à la politique de l'endroit ; ce sont des mines souterraines, des coups dans l'ombre, une tactique savante et peureuse qui permet à peine de faire un pas en avant ou en arrière tous les dix ans. Ces luttes secrètes d'hommes qui veulent avant tout éviter le bruit, demandent une finesse particulière, une aptitude aux petites choses, une patience de gens privés de passions. Et c'est ainsi que les lenteurs orientales, dont on se moque volontiers en occident, sont pleines de traîtrises, d'égorgillements sournois, de défaites et de victoires cachées. Ces bonshommes, surtout quand leurs intérêts sont en jeu, tuent à domicile, à coups de chiquenaudes, quand d'autres peuples se rassemblent en place publique.
4 juin L'histoire politique d'Alep des trente dernières années, ainsi que celle de toutes les villes de Syrie, offre la même particularité. Jusqu'en 2010, environ, et depuis les événements des années 1980, le peuple était terrorisé par la répression violente des troubles des années 1980. Le massacre de Hama, notamment, était dans toutes les têtes. Les habitants faisaient mine, ainsi de demeurer de fervents baathistes ; le peuple lui-même ne jurait que par la famille Assad comme par un roi légitime. Puis un étrange revirement eut lieu ; la peur s'en alla, la population ouvrière et étudiante, désertant la cause du régime, se donna peu à peu au grand mouvement démocratique de notre époque. Lorsque le Printemps arabe commença, la bourgeoisie et les apparatchiks se trouvèrent seuls à travailler à la réaction. Longtemps, ils avaient regardé l'avènement de la démocratie comme un espoir ridicule qui ramènerait tôt ou tard les Frères musulmans. Dans le peuple surtout, l'enthousiasme fut grand au lendemain des grandes manifestations tunisiennes et égyptiennes ; ces apprentis démocrates avaient hâte de dépenser leur fièvre révolutionnaire.
5 juin Mais, ce beau feu eut l'éclat et la durée d'un feu de paille. Les petits propriétaires, les commerçants, ceux qui avaient dormi leurs grasses matinées ou arrondi leur fortune sous le régime des Assad, furent bientôt pris de panique ; avec sa vie de secousses, la démocratie les fit trembler pour leur caisse et pour leur chère existence d'égoïstes. Aussi, lorsque la réaction baathiste de 2010 se déclara, presque toute la bourgeoisie d'Alep retourna-t-elle vers le régime. Elle y fut reçue à bras ouverts. Jamais les différents quartiers bourgeois n'avaient eu de rapports si étroits entre eux ; certains dignitaires allèrent jusqu'à toucher la main à d'anciens marchands d'huile. Cette familiarité inespérée enthousiasma la moyenne bourgeoisie qui fit, dès lors, une guerre acharnée à l'armée syrienne libre. Pour amener un pareil rapprochement, le Parti dut dépenser des trésors d'habileté et de patience. Au fond, la bourgeoisie d'Alep se trouvait plongée, comme une moribonde, dans une prostration invincible ; elle gardait sa foi, mais elle était prise du sommeil de la terre, elle préférait ne pas agir, laisser faire le ciel ; volontiers, elle aurait protesté par son silence seul, sentant vaguement peut-être que ses dieux étaient morts et qu'elle n'avait plus qu'à aller les rejoindre. Même à cette époque de bouleversement, lorsque la catastrophe de 2010 put lui faire espérer un instant le retour des Hachémites, elle se montra engourdie, indifférente, parlant de se jeter dans la mêlée et ne quittant qu'à regret son narguilé. Le Parti combattit sans relâche ce sentiment d'impuissance et de résignation. Il y mit une sorte de passion. Un apparatchik, lorsqu'il désespère, n'en lutte que plus âprement ; toute la politique du Parti Baath est d'aller droit devant lui, quand même, remettant la réussite de ses projets à plusieurs décennies, s'il est nécessaire, mais ne perdant pas une heure, se poussant toujours en avant d'un effort continu. Ce fut donc le Parti qui, à Alep, mena la répression. Le régime devint son prête-nom, rien de plus ; il se cacha derrière lui, il le gourmanda, le dirigea, parvint même à lui rendre une vie factice. Quand il l'eut amenée à vaincre ses répugnances au point de faire cause commune avec la bourgeoisie, il se crut certain de la victoire. Le terrain était merveilleusement préparé ; cette ancienne ville de l'Empire ottoman, cette population de bourgeois paisibles et de commerçants poltrons devait fatalement se ranger tôt ou tard dans le parti conservateur. Le Parti, avec sa tactique savante, hâta la conversion. Après avoir gagné les propriétaires de Chahba, il sut même convaincre les petits détaillants du souk. Dès lors, la réaction fut maîtresse de la ville. Toutes les opinions étaient représentées dans cette réaction ; jamais on ne vit un pareil mélange de libéraux tournés à l'aigre, de baathistes, de nationalistes, de communistes, d'imams et de prêtres. Mais peu importait, à cette heure. Il s'agissait uniquement de tuer la Révolution. Et la Révolution agonisait. Une fraction du peuple, un millier d'ouvriers au plus, sur le million d'âmes de la ville, saluaient encore la liberté, chaque soir en regardant à la télévision, en cachette des voisins qui pouvaient les dénoncer, les grandes foules arabes qui manifestaient.
6 juin Les plus fins politiques ne comprirent l'ampleur de l'exaspération du peuple que fort tard. La fascination pour le Printemps arabe leur parut un engouement passager de la foule dont on aurait facilement raison. L'idée-même de démocratie leur semblait une idée importée qu'ils jugeaient nulle, songe-creux, incapable de mettre la main sur la Syrie et surtout de se maintenir au pouvoir. Pour certains intérêts financiers et géostratégiques, les révolutionnaires et les islamistes n'étaient qu'un instrument dont ils comptaient se servir, qui ferait la place nette et qu'ils mettraient à la porte lorsque l'heure serait venue où le vrai prétendant devrait se montrer. Cependant, les mois s'écoulèrent, ils devinrent inquiets. Alors seulement ils eurent vaguement conscience qu'il se passait quelque chose. Mais on ne leur laissa pas le temps de prendre un parti ; le massacre généralisé commença. La Syrie millénaire venait d'être assassinée. C'était un triomphe quand même. Le monde entier accepta les faits avec résignation, remettant à plus tard les espérances de démocratie, se vengeant de son mécompte en laissant baigner le peuple syrien dans son propre sang.
7 juin Ces événements fondèrent la fortune des Raqqaoui. Mêlés aux diverses phases de cette crise, ils grandirent sur les ruines de la liberté. Ce fut la Démocratie que volèrent ces bandits à l'affût ; après qu'on l'eut égorgée, ils aidèrent à la détrousser.
Au lendemain des premiers événements, Fatima, le nez le plus fin de la famille, comprit qu'ils étaient enfin sur la bonne piste. Elle se mit à tourner autour de son mari, à l'aiguillonner, pour qu'il se remuât. Les premiers bruits de révolution avaient effrayé Kemal. Lorsque sa femme lui eut fait entendre qu'ils avaient peu à perdre et beaucoup à gagner dans un bouleversement, il se rangea vite à son opinion.
8 juin « Je ne sais ce que tu peux faire, répétait Fatima, mais il me semble qu'il y a quelque chose à faire. M. Giustiniani, le Prince, ne nous disait-il pas, l'autre jour, qu'il serait riche si jamais le Président Assad restait au pouvoir, et que celui-ci récompenserait magnifiquement ceux qui auraient travaillé à sa défense. Notre fortune est peut-être là. Il serait temps d'avoir la main heureuse. » Le Prince Giustiniani, lointain  descendant d'une noblesse vénitienne qui, selon la chronique scandaleuse de la ville, avait connu intimement la mère de Fatima, venait, en effet, de temps à autre rendre visite aux époux. Les méchantes langues prétendaient que Mme Raqqaoui lui ressemblait. C'était un petit homme, maigre, actif, alors âgé de soixante-quinze ans, dont cette dernière semblait avoir pris, en vieillissant, les traits et les allures. On racontait que les femmes lui avaient dévoré les débris d'une fortune déjà fort entamée par son père sous le mandat français. Il avouait d'ailleurs sa pauvreté de fort bonne grâce. Recueilli par un de ses parents, Monsieur Marcopoli, il vivait en parasite, mangeant à la table de ce dernier, habitant un étroit logement situé sous la terrasse de son khan.
« Ma fille, disait-il souvent, si jamais Assad me rend une fortune, je te ferai mon héritière. » Fatima avait cinquante ans qu'il l'appelait encore « Ma fille ». C'était à ces paroles familières et à ces continuelles promesses d'héritage que Mme Raqqaoui pensait en poussant son mari dans la politique. Souvent Giustiniani s'était plaint amèrement de ne pouvoir lui venir en aide. Nul doute qu'il ne se conduisît en père à son égard, le jour où il serait puissant. Kemal, auquel sa femme expliqua la situation à demi-mot, se déclara prêt à marcher dans le sens qu'on lui indiquerait.
9 juin La position particulière du prince fit de lui, à Alep, dès les premiers jours des événements, l'agent actif de la répression. Ce petit homme remuant, qui avait tout à gagner au maintien du régime, s'occupa avec fièvre du triomphe de leur cause. Tandis que la bourgeoisie riche s'endormait dans son désespoir muet, craignant peut-être de se compromettre et de se voir contrainte à l'exil, lui se multipliait, faisait de la propagande, racolait des fidèles. Il fut une arme dont une main invisible tenait la poignée. Dès lors, ses visites chez les Raqqaoui devinrent quotidiennes. Il lui fallait un centre d'opérations. Son parent, M. Marcopoli, lui ayant défendu d'introduire des affiliés chez lui, il avait choisi le salon jaune de Fatima. D'ailleurs, il ne tarda pas à trouver dans Kemal un aide précieux. Il ne pouvait aller prêcher lui-même la cause du régime baathiste du clan Assad aux petits détaillants et aux ouvriers du vieux quartier ; on l'aurait hué.
Kemal, au contraire, qui avait vécu au milieu de ces gens-là, parlait leur langue, connaissait leurs besoins, arrivait à les convaincre en douceur. Il devint ainsi l'homme indispensable. En moins de quinze jours, les Raqqaoui furent enrôles. Giustiniani, en voyant le zèle de Kemal, s'était finement abrité derrière lui. À quoi bon se mettre en vue, quand un homme à fortes épaules veut bien endosser toutes les sottises d'un parti ? Il laissa Kemal trôner, se gonfler d'importance, parler en maître, se contentant de le retenir ou de le jeter en avant, selon les nécessités de la cause.
10 juin Aussi l'ancien marchand d'huile fut-il bientôt un personnage.
Le soir, quand ils se retrouvaient seuls, Fatima lui disait : « Marche, ne crains rien. Nous sommes en bon chemin. Si cela continue, nous serons riches, nous aurons un salon pareil à celui du gouverneur, et nous donnerons des soirées. » Il s'était formé chez les Raqqaoui un noyau de conservateurs qui se réunissaient chaque soir dans le salon jaune pour déblatérer contre le Printemps arabe.
11 juin Il y avait là trois ou quatre négociants retirés qui tremblaient pour leurs rentes, et qui appelaient de tous leurs vœux au maintien du régime. Un ancien marchand de savon, membre du Parti, M.Hassan Jisri, était comme le chef de ce groupe. Sa bouche en bec de lièvre, fendue à cinq ou six centimètres du nez, ses yeux ronds, son air à la fois satisfait et ahuri, le faisaient ressembler à une poule grasse qui digère dans la salutaire crainte du cuisinier. Il parlait peu, ne pouvant trouver les mots ; il n'écoutait que lorsqu'on accusait les insurgés de vouloir piller les maisons des riches, se contentant alors de devenir rouge à faire craindre une apoplexie et de murmurer des invectives sourdes, au milieu desquelles revenaient les mots « fainéants, scélérats, voleurs, assassins ».
12 juin Tous les habitués du salon jaune, à la vérité, n'avaient pas l'épaisseur de cette poule grasse. Un riche propriétaire, M. Ghali, au visage grassouillet et insinuant, y discourait des heures entières, avec la passion d'un Royaliste que la chute du roi hachémite avait dérangé dans ses calculs.
C'était un commerçant de Damas retiré à Alep, ancien fournisseur du palais présidentiel, qui avait fait de son fils un avocat, comptant sur les Assad pour pousser ce garçon aux plus hautes dignités. Les troubles ayant tué ses espérances, il s'était jeté dans la défense du régime à corps perdu. Sa fortune, ses anciens rapports commerciaux avec le Palais, dont il semblait faire des rapports de bonne amitié, le prestige que prend en province tout homme qui a gagné de l'argent à Damas ou à l'étranger et qui daigne revenir le manger à Alep, lui donnaient une très grande influence dans le quartier ; certaines gens l'écoutaient parler comme un oracle.
13 juin Mais la plus forte tête du salon jaune était à coup sûr le colonel Sakkan, le beau-père de Youssef. Taillé en hercule, le visage rouge brique, couturé et planté de bouquets de poil gris, il comptait parmi les plus glorieuses ganaches de l'armée syrienne du Golan. Lors des troubles des années 1980, la guerre des rues seule l'avait exaspéré ; il ne tarissait pas sur ce sujet, disant avec colère qu'il était honteux de se battre de la sorte ; et il rappelait avec orgueil les grandes batailles arabes.
14 juin On voyait aussi, chez les Raqqaoui, un personnage aux mains humides, aux regards louches, le sieur Garo, un libraire arménien qui fournissait d'icônes et de chapelets toutes les dévotes de la ville. Garo tenait une librairie classique et une librairie religieuse ; il était catholique pratiquant, ce qui lui assurait la clientèle des nombreux couvents et des paroisses de tous les rites. Par un coup de génie, il avait joint à son commerce la publication d'un blog en arabe, dans lequel il s'occupait exclusivement des intérêts de la communauté. Ce blog ne lui rapportait rien ; mais il faisait de lui un personnage reconnu et l'aidait à écouler la bimbeloterie sacrée de sa boutique. Cet homme illettré, dont la grammaire arabe était douteuse, rédigeait lui-même les articles de son blog avec une humilité et un fiel qui lui tenaient lieu de talent. Aussi Giustiniani, en se mettant en campagne, avait-il été frappé du parti qu'il pourrait tirer de cette figure plate de sacristain, de cette plume grossière et intéressée. Depuis quelques mois, les articles du blog contenaient moins de fautes ; le prince les revoyait.
15 juin On peut imaginer, maintenant, le singulier spectacle que le salon jaune des Raqqaoui offrait chaque soir. Toutes les opinions se coudoyaient et aboyaient à la fois contre la démocratie. On s'entendait dans la haine. Giustiniani, d'ailleurs, qui ne manquait pas une réunion, apaisait par sa présence les petites querelles qui s'élevaient entre le colonel et les autres convives. Ils étaient secrètement flattés des poignées de main qu'il voulait bien leur distribuer à l'arrivée et au départ. Seul, Ghali, en libre penseur de Damas, disait que le prince n'avait pas un sou, et qu'il se moquait bien de ce dernier, qui, gardait cependant cet aimable sourire dont il ne se départait jamais ; il s'encanaillait avec ces bourgeois, sans une seule des grimaces de mépris que toute autre personne issue d'une famille aussi ancienne aurait cru devoir faire. Sa vie de parasite l'avait assoupli. Il était l'âme du groupe. Il commandait au nom de personnages inconnus, dont il ne livrait jamais les noms. « Ils veulent ceci, ils ne veulent pas cela », disait-il. Ces dieux cachés, veillant aux destinées de la Syrie du fond de leur nuage, sans paraître se mêler directement des affaires publiques, étaient les Américains, à qui il prêtait des desseins très précis et muets.
Quand Giustiniani prononçait cet « ils » mystérieux, qui inspirait à l'assemblée une forme de crainte respectueuse, Garo confessait par une attitude béate qu'il les connaissait parfaitement.
16 juin La personne la plus heureuse dans tout cela était Fatima.
Elle commençait enfin à avoir du monde dans son salon.
Elle se sentait bien un peu honteuse de son vieux meuble de velours jaune ; mais elle se consolait en pensant au riche mobilier qu'elle achèterait, lorsque la bonne cause aurait triomphé. Les Raqqaoui avaient fini par prendre leur baathisme au sérieux. Fatima allait jusqu'à dire, quand Ghali n'était pas là, que, s'ils n'avaient pas fait fortune dans leur commerce d'huile, la faute en était à la C.I.A et au Mossad.
C'était une façon de donner une couleur politique à leur pauvreté. Elle trouvait des amabilités pour tout le monde, même pour Jisri, inventant chaque soir une nouvelle façon polie de le réveiller, à l'heure du départ.
17 juin Le salon, ce noyau de conservateurs appartenant à toutes les religions, et qui grossissait journellement, eut bientôt une grande influence. Par la diversité de ses membres, et surtout grâce à l'impulsion secrète que chacun d'eux recevait du régime, il devint le centre réactionnaire qui rayonna sur Alep entier. La tactique de Giustiniani, qui s'effaçait, fit regarder Raqqaoui comme le chef de la bande. Les réunions avaient lieu chez lui, cela suffisait aux yeux peu clairvoyants du plus grand nombre pour le mettre à la tête du groupe et le désigner à l'attention publique. On lui attribua toute la besogne ; on le crut le principal ouvrier de ce mouvement qui, peu à peu, ramenait au parti baath les démocrates enthousiastes de la veille. Il est certaines situations dont bénéficient seuls les gens tarés. Ils fondent leur fortune là où des hommes mieux posés et plus influents n'auraient point osé risquer la leur. Certes, Ghali, Garo et les autres, par leur position d'hommes riches et respectés, semblaient devoir être mille fois préférés à Kemal comme chefs actifs de la réaction. Mais aucun d'eux n'aurait consenti à faire de son salon un centre politique ; leurs convictions n'allaient pas jusqu'à se compromettre ouvertement ; en somme, ce n'étaient que des braillards, des commères de village, qui voulaient bien cancaner en cachette et à voix basse chez un voisin contre la démocratie, du moment où le voisin endossait la responsabilité de leurs cancans. La partie était trop chanceuse. Il n'y avait pour la jouer, dans la bourgeoisie d'Alep, que les Raqqaoui, ces grands appétits inassouvis et poussés aux résolutions extrêmes.
18 juin En 2009, Karim quitta brusquement Damas et vint passer quinze jours auprès de son père. On ne connut jamais bien le but de ce voyage. Il est à croire que Karim vint tâter sa ville natale pour savoir si les institutions du régime, et notamment les multiples services secrets chargés de se surveiller les uns les autres, étaient encore fiables. Déjà, le régime vivait dans la crainte d'une trahison. Sans doute, il ne décela aucune faille dans le dispositif de surveillance et de répression, car il repartit bientôt. On ignorait, d'ailleurs, à Alep, ce qu'il était devenu, ce qu'il faisait à Damas. À son arrivée, on le trouva moins gros, moins endormi. On l'entoura, on tâcha de le faire causer. Il feignit l'ignorance, ne se livrant pas, forçant les autres à se livrer.
Des esprits plus souples eussent trouvé, sous son apparente flânerie, un grand souci de l'opinion publique de la ville. Il semblait sonder le terrain plus encore pour un parti que pour son propre compte.
19 juin Bien qu'il eût accompli la mission qui lui avait été confiée, il n'en resta pas moins à Alep jusqu'à la fin du mois, très assidu surtout aux réunions du salon jaune. Dès le premier coup de sonnette, il s'asseyait dans le creux d'une fenêtre, le plus loin possible de la lampe. Il demeurait là toute la soirée, le menton sur la paume de la main droite, écoutant religieusement. Les plus grosses niaiseries le laissaient impassible. Il approuvait tout de la tête, jusqu'aux grognements effarés de Hassan Jisri. Quand on lui demandait son avis, il répétait poliment l'opinion de la majorité. Rien ne parvint à lasser sa patience, ni les rêves creux de Giustiniani qui parlait des Américains comme au lendemain de la guerre du Golan, ni les effusions bourgeoises de Ghali, qui s'attendrissait en comptant toute la marchandise qu'il avait fournie jadis au palais présidentiel. Au contraire, il paraissait fort à l'aise au milieu de cette tour de Babel. Parfois, quand tous ces grotesques tapaient à bras raccourcis sur la démocratie, on voyait ses yeux rire sans que ses lèvres perdissent leur moue d'homme grave. Sa façon recueillie d'écouter, sa complaisance inaltérable lui avaient concilié toutes les sympathies.
20 juin On le jugeait nul, mais bon enfant. Lorsqu'un ancien marchand d'huile ou d'amandes ne pouvait placer, au milieu du tumulte, de quelle façon il sauverait la Syrie, s'il était le maître, il se réfugiait auprès de Karim et lui criait ses plans merveilleux à l'oreille. Karim hochait doucement la tête, comme ravi des choses élevées qu'il entendait. Garo seul le regardait d'un air louche. Ce libraire chrétien, doublé d'un journaliste, parlant moins que les autres, observait davantage. Il avait remarqué que l'avocat causait parfois dans les coins avec le colonel Sakkan. Il se promit de les surveiller, mais il ne put jamais surprendre une seule de leurs paroles. Karim faisait taire le colonel d'un clignement d'yeux, dès qu'il approchait. Sakkan, à partir de cette époque, ne parla plus des Assad qu'avec un mystérieux sourire.
21 juin Deux jours avant son retour à Damas, Karim rencontra, dans le parc central, son frère Youssef, qui l'accompagna quelques instants, avec l'insistance d'un homme en quête d'un conseil. Youssef était dans une grande perplexité. Dès les premières manifestations du Printemps arabe, il avait affiché le plus vif enthousiasme pour les gouvernements nouveaux. Son intelligence, assouplie par ses deux années de séjour à Londres, voyait plus loin que les cerveaux épais d'Alep ; il devinait l'impuissance des vieilles dictatures du Maghreb, sans distinguer avec netteté quel serait le prochain pays qui chasserait son tyran. À tout hasard, il s'était mis du côté des libérateurs. Il avait rompu tout rapport avec son père, le qualifiant en public de vieux fou, de vieil imbécile enjôlé par le Parti.
22 juin « Ma mère est pourtant une femme intelligente, ajoutait-il. Jamais je ne l'aurais crue capable de pousser son mari dans un parti dont les espérances sont chimériques. Ils vont achever de se mettre sur la paille. Mais les femmes n'entendent rien à la politique. » Lui, voulait se vendre, le plus cher possible. Sa grande inquiétude fut dès lors de prendre le vent, de se mettre toujours du côté de ceux qui pourraient, à l'heure du triomphe, le récompenser magnifiquement. Par malheur, il marchait en aveugle ; il se sentait perdu, au fond de sa province, sans boussole, sans indications précises. En attendant que le cours des événements lui traçât une voie sûre, il garda l'attitude de démocrate enthousiaste prise par lui dès le premier jour : à cause de cette attitude, il perdit son emploi ; il risqua même la prison. Mordu bientôt par le désir de jouer un rôle, il détermina un libraire, un rival de Garo, à fonder un blog démocratique, dont il devint un des rédacteurs les plus âpres. L'Indépendant fit, sous son impulsion, une guerre sans merci aux conservateurs. Mais le courant l'entraîna peu à peu, malgré lui, plus loin qu'il ne voulait aller ; il en arriva à écrire des articles incendiaires qui lui donnaient des frissons lorsqu'il les relisait. On remarqua beaucoup, à Alep, une série d'attaques dirigées par le fils contre les personnes que le père recevait chaque soir dans le fameux salon jaune. La richesse des Jisri et des Ghali exaspérait Youssef au point de lui faire perdre toute prudence. Poussé par ses aigreurs jalouses d'affamé, il s'était fait de la bourgeoisie une ennemie irréconciliable, lorsque l'arrivée de Karim et la façon dont il se comporta à Alep vinrent le consterner. Il accordait à son frère une grande habileté. Selon lui, ce gros garçon endormi ne sommeillait jamais que d'un œil, comme les chats à l'affût devant un trou de souris. Et voilà que Karim passait les soirées entières dans le salon jaune, écoutant religieusement ces grotesques que lui, Youssef, avait si impitoyablement raillés. Quand il sut, par les bavardages de la ville, que son frère donnait des poignées de main à Ghali et en recevait de Giustiniani, il se demanda avec anxiété ce qu'il devait croire. Se serait-il trompé à ce point ? Les baathistes auraient-ils quelque chance de succès ?
Cette pensée le terrifia, Il perdit son équilibre, et, comme il arrive souvent, il tomba sur les conservateurs avec plus de rage, pour se venger de son aveuglement.
23 juin La veille du jour où il arrêta Karim dans le parc central, il avait publié sur son blog un article terrible sur les menées des pays occidentaux, en réponse à un entrefilet de Garo, qui accusait les démocrates de vouloir chasser les chrétiens. Garo était la bête noire de Youssef. Il ne se passait pas de semaine sans que les deux journalistes échangeassent les plus grossières injures. Dans les pays arabes, on cultive encore la périphrase et la polémique s'exécute en beau langage : Youssef appelait son adversaire « frère Yankee », ou encore « serviteur du Mossad », et Garo répondait galamment en traitant le démocrate de « monstre gorgé de sang dont le djihad était l'ignoble pourvoyeur ».
Pour sonder son frère, Youssef, qui n'osait paraître inquiet ouvertement, se contenta de lui demander :
– « As-tu lu mon article d'hier ? Qu'en penses-tu ? »
Karim eut un léger mouvement d'épaules.
– « Tu es un niais, mon frère, répondit-il simplement.
– Alors, s'écria le journaliste en pâlissant, tu donnes raison à Garo, tu crois au triomphe de Garo.
– Moi !… Garo… »
Il allait certainement ajouter : « Garo est un niais comme toi. » Mais en apercevant la face grimaçante de son frère qui se tendait anxieusement vers lui, il parut pris d'une subite défiance.
« Garo a du bon », dit-il avec tranquillité.
En quittant son frère, Youssef se sentit encore plus perplexe qu'auparavant. Karim avait dû se moquer de lui, car Garo était bien le plus sale personnage qu'on pût imaginer. Il se promit d'être prudent, de ne pas se lier davantage, de façon à avoir les mains libres s'il lui fallait un jour aider un parti à étrangler la démocratie.
24 juin Le matin même de son départ, une heure avant de monter en autocar, Karim emmena son père dans la chambre à coucher et eut avec lui un long entretien. Fatima, restée dans le salon, essaya vainement d'écouter. Les deux hommes parlaient bas, comme s'ils eussent redouté qu'une seule de leurs paroles pût être entendue du dehors. Quand ils sortirent enfin de la chambre, ils paraissaient très animés.
Après avoir salué son père et sa mère, Karim, dont la voix traînait d'habitude, dit avec une vivacité émue :
« Vous m'avez bien compris, mon père ? Là est notre fortune. Il faut travailler de toutes nos forces, dans ce sens. Ayez foi en moi.
– Je suivrai tes instructions fidèlement, répondit Raqqaoui. Seulement n'oublie pas ce que je t'ai demandé comme prix de mes efforts.
– Si nous réussissons, vos désirs seront satisfaits, je vous le jure. D'ailleurs, je vous écrirai, je vous guiderai, selon la direction que prendront les événements. Pas de panique ni d'enthousiasme. Obéissez-moi en aveugle.
– Qu'avez-vous donc comploté ? demanda curieusement Fatima.
– Ma chère mère, répondit Karim avec un sourire, vous avez trop douté de moi pour que je vous confie aujourd'hui mes espérances, qui ne reposent encore que sur des calculs de probabilité. Il vous faudrait la foi pour me comprendre. D'ailleurs, mon père vous instruira quand l'heure sera venue. » Et comme Fatima prenait l'attitude d'une femme piquée, il ajouta à son oreille, en l'embrassant de nouveau :
« Je tiens de toi, bien que tu m'aies renié. Trop d'intelligence nuirait en ce moment. Lorsque la crise arrivera, c'est toi qui devras conduire l'affaire. » Il s'en alla ; puis il rouvrit la porte, et dit encore d'une voix supérieure :
« Surtout, défiez-vous de Youssef, c'est un brouillon qui gâterait tout. Je l'ai assez étudié pour être certain qu'il retombera toujours sur ses pieds. Ne vous apitoyez pas ; car, si nous faisons fortune, il saura nous voler sa part. » Quand Karim fut parti, Fatima essaya de pénétrer le secret qu'on lui cachait. Elle connaissait trop son mari pour l'interroger ouvertement ; il lui aurait répondu avec colère que cela ne la regardait pas. Mais, malgré la tactique savante qu'elle déploya, elle n'apprit absolument rien.
25 juin Karim, à cette heure trouble où la plus grande discrétion était nécessaire, avait bien choisi son confident. Kemal, flatté de la confiance de son fils, exagéra encore cette lourdeur passive qui faisait de lui une masse grave et impénétrable. Lorsque Fatima eut compris qu'elle ne saurait rien, elle cessa de tourner autour de lui. Une seule curiosité lui resta, la plus âpre. Les deux hommes avaient parlé d'un prix stipulé par Kemal lui-même. Quel pouvait être ce prix ? Là était le grand intérêt pour Fatima, qui se moquait parfaitement des questions politiques. Elle savait que son mari avait dû se vendre cher, mais elle brûlait de connaître la nature du marché. Un soir, voyant Kemal de belle humeur, comme ils venaient de se mettre au lit, elle amena la conversation sur les ennuis de leur pauvreté.
« Il est bien temps que cela finisse, dit-elle ; nous nous ruinons en pâtisseries, depuis que ces messieurs viennent ici. Et qui paiera la note ? Personne peut-être. » Son mari tomba dans le piège. Il eut un sourire de supériorité complaisante.
« Patience », dit-il.
26 juin Puis, il ajouta d'un air fin, en regardant sa femme dans les yeux.
« Serais-tu contente d'être la femme d'un haut responsable ? » Le visage de Fatima s'empourpra d'une joie chaude. Elle se mit sur son séant, frappant comme une enfant dans ses mains sèches de petite vieille.
« Vrai ?... balbutia-t-elle. À Alep ?... » Kemal, sans répondre, fit un long signe affirmatif. Il jouissait de l'étonnement de sa compagne. Elle étranglait d'émotion.
« Mais, reprit-elle enfin, il faut un piston énorme. Je me suis laissé dire que notre voisin, Abou Firas, avait dû aller jusqu'au Président lui-même.
– Eh ! dit l'ancien marchand de savon, ça ne me regarde pas. Karim se charge de tout, Il sait comment aller obtenir un tel poste… Tu comprends, j'ai choisi une place qui rapporte gros. Karim a commencé par faire la grimace. Il me disait qu'il fallait être riche pour occuper ces positions-là, qu'on choisissait d'habitude des gens de la montagne. J'ai tenu bon, et il a cédé. Pour être responsable, on n'a même pas besoin de savoir lire ; j'aurai, comme Abou Firas, un secrétaire qui fera toute la besogne. » Fatima l'écoutait avec ravissement.
27 juin « J'ai bien deviné, continua-t-il, ce qui inquiétait notre cher fils. Nous sommes peu aimés ici. On nous sait sans fortune, on parlera. Qu'importe ! dans les moments de crise, tout arrive. Karim voulait me faire nommer dans une autre ville. J'ai refusé, je veux rester à Alep.
– Oui, oui, il faut rester, dit vivement la vieille femme. C'est ici que nous avons souffert, c'est ici que nous devons triompher. Ah ! je les écraserai, toutes ces belles bourgeoises de Chahba qui toisent dédaigneusement mes robes de laine !… Je n'avais pas songé à une place de responsable ; je croyais que tu voulais devenir gouverneur.
– Gouverneur, allons donc !… La place est gratuite !… Karim aussi m'a parlé de cela. Je lui ai répondu :
« J'accepte, si tu me constitues une rente confortable. »
28 juin Cette conversation, où de gros chiffres partaient comme des missiles, enthousiasmait Fatima. Elle frétillait, elle éprouvait une sorte de démangeaison intérieure. Enfin elle prit une pose dévote, et, se recueillant :
« Voyons, calculons, dit-elle. Combien gagneras-tu ?
– Mais, dit Pierre, les appointements fixes
ne sont pas, je crois, ce qui compte.
– C'est toujours bon à prendre, dit Fatima.
– Puis
, il y a tout ce que je pourrai gagner... par ailleurs. On n'imagine pas combien les gens peuvent être généreux avec les responsables, dit-il avec un fin sourire.
– Ça fait
beaucoup.
– Oui
, encore davantage. C'est ce que gagne Abou Firas. Ce n'est pas tout. Abou Firas a de l'argent à l'étranger. C'est interdit. Mais tout le monde sait bien que cette interdiction ne vaut pas pour les responsables.
– Alors nous
serons riches, nous allons être riches, répéta inlassablement Fatima en tapant dans ses mains comme à un mariage.
– Il faudra
aussi payer notre dîme, fit remarquer Kemal.
– N'importe, reprit
Fatima, nous serons plus riches que beaucoup de ces messieurs… Est-ce que Giustiniani et les autres doivent partager le gâteau avec toi ?
– Non, non, tout sera pour nous. »
Et, comme elle insistait
, Kemal crut qu'elle voulait lui arracher son secret. Il fronça les sourcils.
« Assez causé, dit-il brusquement. Il est tard, dormons. Ça nous portera malheur de faire des calculs à l'avance. Je ne tiens pas encore la place. Surtout, sois discrète
. »
29 juin La lampe éteinte, Fatima ne put dormir. Les yeux fermés, elle faisait de merveilleux plans sur la comète. Des milliers de dollars dansaient devant elle, dans l'ombre, une danse diabolique. Elle habitait un bel appartement de Chahba, avait le luxe d' Abou Firas, donnait des soirées, éclaboussait de sa fortune la ville entière. Ce qui chatouillait le plus ses vanités, c'était la belle position que son mari occuperait alors. Ce serait lui qui accorderait des pistons à Ghali, à Jisri, à tous ces orgueilleux qui venaient aujourd'hui chez elle comme on va dans un café, pour parler haut et savoir les nouvelles du jour. Elle s'était parfaitement aperçue de la façon cavalière dont ces gens entraient dans son salon, ce qui les lui avait fait prendre en grippe. Giustiniani lui-même, avec sa politesse ironique, commençait à lui déplaire. Aussi, triompher seuls, garder tout le gâteau, suivant son expression, était une vengeance qu'elle caressait amoureusement. Plus tard, quand ces grossiers personnages se présenteraient le dos courbé chez M. Raqqaoui, elle les écraserait à son tour. Toute la nuit elle remua ces pensées. Le lendemain, en ouvrant ses fenêtres, son premier regard se porta instinctivement vers le bout de la rue, vers les fenêtres d'Abou Firas ; elle sourit en contemplant le grand balcon qui laissait apparaître de larges rideaux de brocard.
30 juin Les espérances de Fatima, en se déplaçant, ne furent que plus âpres. Comme toutes les femmes, elle ne détestait pas une pointe de mystère. Le but caché que poursuivait son mari la passionna plus que ne l'avaient jamais fait les vagues menées nationalistes de M. Giustiniani. Elle abandonna sans trop de regret les calculs fondés sur la réussite du prince, du moment que, par d'autres moyens, son mari prétendait pouvoir garder les gros bénéfices. Elle fut, d'ailleurs, admirable de discrétion et de prudence.
1er juillet Au fond, une curiosité anxieuse continuait à la torturer ; elle étudiait les moindres gestes de Kemal, elle tâchait de comprendre. S'il allait faire fausse route ? Si Karim l'entraînait à sa suite dans quelque casse-cou d'où ils sortiraient plus affamés et plus pauvres ? Cependant la foi lui venait. Karim avait commandé avec une telle autorité, qu'elle finissait par croire en lui. Là encore agissait la puissance de l'inconnu. Kemal lui parlait mystérieusement des hauts personnages que son fils aîné fréquentait à Damas ; elle-même ignorait ce qu'il pouvait y faire, tandis qu'il lui était impossible de fermer les yeux sur les coups de tête commis par Youssef à Alep. Dans son propre salon, on ne se gênait guère pour traiter le blogueur démocrate avec la dernière sévérité. Ghali l'appelait brigand entre ses dents, et Jisri, deux ou trois fois par semaine, répétait à Fatima :
« Ton fils en écrit de belles. Hier encore il attaquait notre ami Garo avec un cynisme révoltant. » Tout le salon faisait chorus. Le colonel Sakkan parlait de calotter son gendre. Abou Karim reniait nettement son fils. La pauvre mère baissait la tête, dévorant ses larmes. Par instants, elle avait envie d'éclater, de crier à Ghali que son cher enfant, malgré ses fautes, valait encore mieux que lui et les autres ensemble. Mais elle était liée, elle ne voulait pas compromettre la position si laborieusement acquise. En voyant toute la ville accabler Youssef, elle pensait avec désespoir que le malheureux se perdait. À deux reprises, elle l'entretint secrètement, le conjurant de revenir à eux, de ne pas irriter davantage le salon jaune. Youssef lui répondit qu'elle n'entendait rien à ces choses-là, et que c'était elle qui avait commis une grande faute en mettant son mari au service du prince. Elle dut l'abandonner, se promettant bien, si Kemal réussissait, de le forcer à partager la proie avec le pauvre garçon, qui restait son enfant préféré.
2 juillet Après le départ de son fils aîné, Kemal Raqqaoui continua à vivre en pleine réaction contre les printemps arabes. Rien ne parut changé dans les opinions du fameux salon jaune. Chaque soir, les mêmes hommes vinrent y faire la même propagande en faveur du régime baathiste, et le maître du logis les approuva et les aida avec autant de zèle que par le passé. Karim avait quitté Alep le 10 mars. Quelques jours plus tard, le salon jaune était dans l'enthousiasme. On y commentait le discours du Président Assad qui dénonçait un complot international contre la Syrie. Ce discours fut regardé comme une victoire éclatante, due à la ferme attitude du parti baath. L'état d'urgence en Syrie avait été instauré en 1963. Dans les faits, cela permettait surtout la justification légale d'arrestations arbitraires. Giustiniani déclara qu'on ne pouvait mieux travailler pour la cause de la légitimité du régime. Garo écrivit un article superbe. L'enthousiasme n'eut plus de bornes lorsque, quelque temps plus tard, le colonel Sakkan entra un soir chez les Raqqaoui, en annonçant à la société que l'armée syrienne se battait dans Deraa. Pendant que tout le monde s'exclamait, il alla serrer la main à Kemal d'une façon significative. Puis, dès qu'il se fut assis, il entama l'éloge du président syrien qui, disait-il, pouvait seul sauver la Syrie du désordre.
« Qu'il la sauve donc au plus tôt, interrompit Giustiniani, et qu'il prenne ensuite les mesures économiques qui s'imposent pour que l'on puisse commercer, importer, exporter, sans avoir à subir les tracas d'une administration pléthorique et tatillonne ! » Kemal sembla approuver vivement cette belle réponse. Quand il eut ainsi fait preuve d'ardent baathisme, il osa dire que le le Président Assad avait toute sa confiance, dans cette affaire. Ce fut alors, entre lui et le colonel, un échange de courtes phrases qui célébraient les excellentes intentions du président et qu'on eût dites préparées et apprises à l'avance. Pour la première fois, à ce point, la louange du régime entrait dans le salon jaune. D'ailleurs, depuis les premières réunions, le Président lui-même était préféré au parti dont il était l'émanation historique. On le préférait mille fois à tout autre leader syrien qui pouvait prétendre au siège si le régime chutait. Mais on le regardait plutôt comme un complice que comme un ami ; encore se défiait-on de ce complice, que l'on commençait à accuser de vouloir garder pour lui le pouvoir sans en faire bénéficier ses soutiens. Ce soir-là, cependant, grâce à l'envoi de la troupe à Deraa, on écouta avec faveur les éloges de Kemal et du colonel.
3 juillet Le groupe de Ghali et de Jisri demandait déjà que le président fît fusiller tous ces scélérats d'insurgés. Giustiniani, appuyé contre la fenêtre, regardait d'un air méditatif une arabesque déteinte du tapis. Lorsqu'il leva enfin la tête, Kemal, qui semblait suivre à la dérobée sur son visage l'effet de ses paroles, se tut subitement. Giustiniani se contenta de sourire en regardant Fatima d'un air fin. Ce jeu rapide échappa aux invités qui se trouvaient là. Garo seul dit d'une voix aigre :
« J'aimerais mieux voir les insurgés ailleurs qu'en Syrie. Je ne sais pas comment tout cela va bien pouvoir se terminer. » L'ancien marchand de savon pâlit légèrement, craignant de s'être trop avancé.
« Je suis d'accord avec vous et je préfèrerais comme vous qu'il n'y ait pas d'insurgés, car il n'y en aurait alors pas à fusiller. Mais la réalité est là. Il va bien falloir réagir. » Fatima avait suivi cette scène avec un étonnement curieux. Elle n'en reparla pas à son mari, ce qui prouvait qu'elle la prit pour base d'un secret travail d'intuition. Le sourire de Giustiniani, dont le sens exact lui échappait, lui donnait beaucoup à penser. À partir de ce jour, Raqqaoui, de loin en loin, lorsque l'occasion se présentait, glissait un mot sur les printemps arabes et la nécessité de les combattre par la violence. Ces soirs-là, le colonel Sakkan jouait le rôle d'un compère complaisant. D'ailleurs, l'opinion baathiste dure dominait en souveraine dans le salon jaune. Ce fut surtout l'année suivante que ce groupe de réactionnaires prit dans la ville une influence décisive, grâce au durcissement qui s'accomplissait à Damas.
4 juillet L'ensemble des mesures de libéralisation que prit le gouvernement syrien à cette période, assura définitivement à Alep le triomphe de Raqqaoui et de ses compères. Les derniers démocrates voyaient déjà le Printemps arabe agonisant et se hâtèrent de se rallier aux baathistes. L'heure des Raqqaoui était venue. Dès lors, le régime multiplia les démonstrations de force. Cela faisait plusieurs décennies qu'il était rompu à l'exercice consistant à faire simuler dans les rues la ferveur populaire. Tous les enfants des écoles et tous les étudiants, mais aussi les ouvriers des usines nationalisées étaient requis, régulièrement, pour des défilés à la gloire de la famille Assad. Les moins de trente ans pouvaient d'ailleurs croire qu'il en avait toujours été ainsi. Dans ces monarchies de fait, où la même famille règne sur plusieurs générations, le culte de la personnalité est telle que les monarchies de sang ressemblent à des plaisanteries enfantines. En Irak, pendant les dernières années du règne de Saddam Hussain, ses affidés avaient peu à peu, jusqu'à la radio et à la télévision, imposé qu'une formule de bénédiction fut prononcée à la suite de son nom, celui-ci dût-il apparaître plusieurs fois dans une phrase. Cette manière de faire, d'ordinaire, est réservée au prophète Mohammed, et encore, seuls les plus croyants s'astreignent à cet exercice. C'est aussi pourquoi les images télévisées, ou celles diffusées sur l'internet, montrant les statues du dictateur abattues suscitaient une sorte de fascination. Le moment où la statue s'abattait dans sa propre ombre avec la raideur tragique d'un héros frappé à mort pouvaient être visionnées plusieurs fois à la suite sans que l'assistance sans lassât. Tout le peuple syrien avait alors en tête les immenses statues du père du Président, fondateur de la dynastie : Hafez el Assad, ayant le pressentiment, selon les cas joyeux ou horrifié, que les verrait bientôt tomber, comme on l'avait vu en Irak, puis dans les autres pays arabes. L'image semblait déjà familière alors que rien encore ne le laissait supposer. L'imaginaire des peuples peut être prophétique.
5 juillet Cependant, Giustiniani gardait toujours son mystérieux sourire en regardant Fatima. Ce petit vieux était bien trop fin pour ne pas comprendre où allait la Syrie. Un des premiers, il flaira l'escroquerie politique. Il fallait perdre aux yeux du monde les rebelles et les insurgés. Il suffisait pour cela de les infiltrer avec des mercenaires, volontiers sanguinaires, qui pourraient à loisir perpétrer des actes sanglants en proférant des sentences extrémistes. C'était cela la nouvelle tactique du régime et de ses alliés. C'était un stratagème dangereux, car, une fois les barbares dans la place, rien ne pouvait assurer qu'ils se contenteraient indéfiniment du rôle que la parti entendait leur faire jouer.
Quant à Jisri et à Ghali, ils vivaient dans un aveuglement effaré ; il n'était pas certain qu'ils eussent une opinion ; ils voulaient manger et dormir en paix, là se bornaient leurs aspirations politiques. Giustiniani, seul,  avait compris le jeu du pouvoir en place. Il s'y amusait. Le heurt des ambitions, l'étalage des sottises bourgeoises, avaient fini par lui offrir chaque soir un spectacle des plus réjouissants. Il grelottait à la pensée de se renfermer dans son petit logement, dû à la charité de Marcopoli. Ce fut avec une joie malicieuse qu'il garda pour lui la conviction que le régime finirait cependant par céder, sans pour autant s'attrister davantage de la guerre civile généralisée qui ne manquerait pas de se dérouler. Il feignit l'aveuglement, travaillant comme par le passé au triomphe de la légitimité, restant toujours aux ordres du parti et des alaouites. Dès le premier jour, il avait pénétré la ruse dont Kemal se faisait l'agent, et il croyait que Fatima était sa complice.
6 juillet Un soir, étant arrivé le premier, il trouva la vieille femme seule dans le salon.
« Eh bien ! ma fille, lui demanda-t-il avec sa familiarité souriante, vos affaires marchent ?… Pourquoi, dis-moi ! fais-tu la cachottière avec moi ?
– Je ne fais pas la cachottière, répondit Fatima intriguée.
– Voyez-vous, elle croit tromper un vieux renard de mon espèce ! Eh ! ma chère enfant, traite-moi en ami. Je suis tout prêt à vous aider secrètement… Allons, sois franche. » Fatima eut un éclair d'intelligence. Elle n'avait rien à dire, elle allait peut-être tout apprendre, si elle savait se taire.
« Tu souris ? reprit Giustiniani. C'est le commencement d'un aveu. Je me doutais bien que tu devais être derrière ton mari ! Kemal est trop lourd pour inventer la jolie trahison que vous préparez… Vrai, je souhaite de tout mon cœur que le régime vous donne ce que vous espérez et que j'aurais demandé pour vous. » Cette simple phrase confirma les soupçons que la vieille femme avait depuis quelque temps.
« Il va se passer des choses terribles, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle vivement.
– Me trahiras-tu si je te dis que je le crois ? répondit en riant Giustiniani. J'en ai fait mon deuil, petite. Je suis un vieux bonhomme fini et enterré. C'est pour toi, d'ailleurs, que je travaillais. Puisque tu as su trouver sans moi le bon chemin, je me consolerai en te voyant triompher de ma défaite… Surtout ne joue plus le mystère. Viens à moi si tu es embarrassée. » Et il ajouta, avec le sourire sceptique d'un prince de cinéma un peu désuet :
« Enfin ! je puis bien trahir un peu, moi aussi. »
7 juillet À ce moment arriva le clan des anciens marchands d'huile et de savon.
« Ah ! quelle bande de coquins ! reprit à voix basse Giustiniani. Vois-tu, ma fille, le grand art en politique consiste à avoir deux bons yeux, quand les autres sont aveugles. Tu as toutes les belles cartes dans ton jeu. » Le lendemain, Fatima, aiguillonnée par cette conversation, voulut avoir une certitude. On était alors dans les premiers jours de l'année 2011. Depuis plus de dix-huit mois, Raqqaoui recevait régulièrement, tous les quinze jours, un message de son fils Karim. Il s'enfermait dans la chambre à coucher pour lire ces messages, qu'il cachait ensuite dans un répertoire de son disque dur, protégé par un mot de passe. Mais, il avait écrit ce mot de passe sur un papier qu'il gardait sur lui. Lorsque sa femme l'interrogeait, il se contentait de répondre : « Karim m'écrit qu'il se porte bien. » Il y avait longtemps que Fatima rêvait de mettre la main sur les messages de son fils. Le lendemain matin, pendant que Kemal dormait encore, elle se leva et alla, sur la pointe des pieds, déplier le morceau de papier avec le mot de passe, et le recopia. Puis, dès que son mari fut sorti, elle s'enferma à son tour, ouvrit l'ordinateur et lut les messages avec une curiosité fébrile.
8 juillet Giustiniani ne s'était pas trompé, et ses propres soupçons se confirmaient. Il y avait là une quarantaine de messages, dans lesquelles elle put suivre comment le régime syrien se préparait à lutter contre toute tentative de démocratisation. C'était une sorte de journal succinct, exposant les faits à mesure qu'ils s'étaient présentés, et tirant de chacun d'eux des espérances et des conseils. Karim avait la foi. Il parlait à son père du président Assad comme de l'homme nécessaire et fatal qui seul pouvait empêcher le chaos. Il n'avait jamais cessé de croire en lui et traitait la démocratie de chimère ridicule. Fatima comprit que son fils était depuis 2008 un agent très actif du régime au sein des mouvements révolutionnaires. Bien qu'il ne s'expliquât pas nettement sur sa situation à Damas, il était évident qu'il avait été infiltré par les services secrets dans ces mouvements, sous les ordres de personnages qu'il nommait avec une sorte de familiarité. Chacun de ses messages constatait les progrès de la cause et faisait prévoir un dénouement prochain. Ils se terminaient généralement par l'exposé de la ligne de conduite que Kemal devait tenir à Alep. Fatima s'expliqua alors certaines paroles et certains actes de son mari dont l'utilité lui avait échappé ; Kemal obéissait à son fils, il suivait aveuglément ses recommandations.
Quand la vieille femme eut terminé sa lecture, elle était convaincue. Toute la pensée de Karim lui apparut clairement. Il comptait faire sa fortune dans la bagarre et, du coup, payer à ses parents la dette de son instruction, en leur jetant un lambeau de la proie, à l'heure de la curée.
Pour peu que son père l'aidât, se rendît utile à la cause, il lui serait facile de le faire nommer à un poste. On ne pourrait rien lui refuser, à lui qui aurait mis les deux mains dans les plus secrètes besognes. Ses messages étaient une simple prévenance de sa part, une façon d'éviter bien des sottises aux Raqqaoui. Aussi Fatima éprouva-t-elle une vive reconnaissance. Elle relut certains passages des messages, ceux dans lesquels Karim parlait en termes vagues de la catastrophe finale. Cette catastrophe, dont elle ne devinait pas bien le genre ni la portée, devint pour elle une sorte de fin du monde ; le Dieu rangerait les élus à sa droite et les damnés à sa gauche, et elle se mettait parmi les élus.
9 juillet Elle s'assura, après avoir fermé l'ordinateur, que Kemal ne pourrait déceler qu'il avait été utilisé. Elle se promit d'user du même moyen pour lire chaque nouveau message qui arriverait.
Elle résolut également de faire l'ignorante. Cette tactique était excellente. À partir de ce jour, elle aida d'autant plus son mari qu'elle parut le faire en aveugle. Lorsque Kemal croyait travailler seul, c'était elle qui, le plus souvent, amenait la conversation sur le terrain voulu, qui recrutait des partisans pour le moment décisif. Elle souffrait de la méfiance de Karim. Elle voulait pouvoir lui dire, après la réussite : « Je savais tout, et, loin de rien gâter, j'ai assuré le triomphe. » Jamais complice ne fit moins de bruit et plus de besogne. Giustiniani, qu'elle avait pris pour confident, en était émerveillé.
10 juillet Ce qui l'inquiétait toujours, c'était le sort de son cher Youssef. Depuis qu'elle partageait les positions de son fils aîné, les articles rageurs du blog du cadet l'épouvantaient davantage encore. Elle désirait vivement convertir le malheureux démocrate aux idées baathistes ; mais elle ne savait comment le faire d'une façon prudente. Elle se rappelait avec quelle insistance Karim leur avait dit de se défier de Youssef. Elle soumit le cas à Giustiniani, qui fut absolument du même avis.
« Ma petite, lui dit-il, en politique il faut savoir être égoïste. Si vous convertissiez votre fils et que son blog se mît à défendre le régime, ce serait porter un rude coup au parti. ce blog est jugé ; son titre seul suffit pour mettre en fureur les apparatchiks d'Alep. Laissez le cher Youssef patauger, cela forme les jeunes gens. Il me paraît taillé de façon à ne pas jouer longtemps le rôle de martyr. » Dans sa rage d'indiquer aux siens la bonne voie, maintenant qu'elle croyait posséder la vérité, Fatima alla jusqu'à vouloir endoctriner son fils Tarek. Le médecin, avec l'égoïsme du savant enfoncé dans ses recherches, s'occupait fort peu de politique. Les dictatures arabes pouvaient crouler, pendant qu'il faisait une expérience, sans qu'il daignât tourner la tête. Cependant, il avait fini par céder aux instances de sa mère, qui l'accusait plus que jamais de vivre en loup solitaire.
« Si tu fréquentais le beau monde, lui disait-elle, tu aurais des clients dans la haute société. Viens au moins passer les soirées dans notre salon. Tu feras la connaissance de MM. Ghali, Jisri, Sakkan, tous gens bien posés qui te paieront tes visites au prix fort. Les pauvres ne t'enrichiront pas. »
11 juillet L'idée de réussir, de voir toute sa famille arriver à la fortune, était devenue une monomanie chez Fatima. Tarek, pour ne pas la chagriner, vint donc passer quelques soirées dans le salon jaune. Il s'y ennuya moins qu'il ne le craignait. La première fois, il fut stupéfait du degré d'imbécillité auquel un homme bien portant peut descendre. Les anciens marchands d'huile et de savons, Giustiniani et le colonel eux-mêmes lui parurent des animaux curieux qu'il n'avait pas eu jusque-là l'occasion d'étudier. Il regarda avec l'intérêt d'un naturaliste leurs masques figés dans une grimace, où il retrouvait leurs occupations et leurs appétits ; il écouta leurs bavardages vides, comme il aurait cherché à surprendre le sens du miaulement d'un chat ou de l'aboiement d'un chien. À cette époque, il s'occupait beaucoup d'histoire naturelle comparée, ramenant à la race humaine les observations qu'il lui était permis de faire sur la façon dont l'hérédité se comporte chez les animaux. Aussi, en se trouvant dans le salon jaune, s'amusa-t-il à se croire tombé dans une ménagerie. Il établit des ressemblances entre chacun de ces grotesques et quelque animal de sa connaissance.
12 juillet Giustiniani lui rappela exactement une grande sauterelle verte, avec sa maigreur, sa tête mince et futée. Garo lui fit l'impression blême et visqueuse d'un crapaud. Il fut plus doux pour Ghali, un mouton gras, et pour le colonel, un vieux dogue édenté. Mais son continuel étonnement était le prodigieux Jisri. Il passa toute une soirée à mesurer son angle facial. Quand il l'écoutait bégayer quelque vague injure contre les démocrates, ces buveurs de sang, il s'attendait toujours à l'entendre geindre comme un veau ; et il ne pouvait le voir se lever, sans s'imaginer qu'il allait se mettre à quatre pattes pour sortir du salon.
« Cause donc, lui disait tout bas sa mère, tâche d'avoir la clientèle de ces messieurs.
– Je ne suis pas vétérinaire », répondit-il enfin, poussé à bout.
Fatima le prit, un soir, dans un coin, et essaya de le convaincre. Elle était heureuse de le voir venir chez elle avec une certaine assiduité. Elle le croyait gagné au monde, ne pouvant supposer un instant les singuliers amusements qu'il goûtait à ridiculiser des gens riches. Elle nourrissait le secret projet de faire de lui, à Alep, le médecin à la mode. Il suffirait que des hommes comme Ghali et Jisri consentissent à le lancer. Avant tout, elle voulait lui donner les idées politiques de la famille, comprenant qu'un médecin avait tout à gagner en se faisant le chaud partisan du régime qui devait demeurer en place.
« Mon ami, lui dit-elle, puisque te voilà devenu raisonnable, il te faut songer à l'avenir… On t'accuse d'être démocrate, parce que tu es assez bête pour soigner tous les gueux de la ville sans te faire payer. Sois franc, quelles sont tes véritables opinions ? » Tarek regarda sa mère avec un étonnement naïf. Puis, souriant :
« Mes véritables opinions ? répondit-il, je ne sais trop…
On m'accuse d'être démocrate, dites-vous ? Eh bien, je ne m'en trouve nullement blessé. Je le suis sans doute, si l'on entend par ce mot un homme qui souhaite le bonheur de tout le monde.
– Mais tu n'arriveras à rien, interrompit vivement Fatima. On te grugera. Vois tes frères, ils cherchent à faire leur chemin. » Tarek comprit qu'il n'avait point à se défendre de ses égoïsmes de savant. Sa mère l'accusait simplement de ne pas spéculer sur la situation politique. Il se mit à rire, avec quelque tristesse, et il détourna la conversation. Jamais Fatima ne put l'amener à calculer les chances des partis, ni à s'enrôler dans celui qui paraissait devoir l'emporter. Il continua cependant à venir de temps à autre passer une soirée dans le salon jaune. Ghali l'intéressait comme un animal antédiluvien.
13 juillet Cependant, les événements marchaient. L'année 2011 fut, pour les peuples arabes, une année d'anxiété et d'effarement dont la cause secrète des Raqqaoui profita. Les nouvelles les plus contradictoires arrivaient de partout ; tantôt les révolutions arabes l'emportaient, tantôt les dictatures reprenaient le dessus. L'écho des querelles qui déchiraient les grandes puissances parvenait au fond des provinces, grossi un jour, affaibli le lendemain, changé au point que les plus clairvoyants marchaient en pleine nuit. Le seul sentiment général était qu'un dénouement approchait. Et c'était l'ignorance de ce dénouement qui tenait dans une inquiétude ahurie ces peuples qui espéraient un changement. Tous souhaitaient d'en finir. Ils étaient malades d'incertitude, ils se seraient jetés dans les bras du premier prédicateur venu, si celui-ci leur eût apporté l'espérance.
14 juillet
Le sourire de Giustiniani devenait plus aigu. Le soir, dans le salon jaune, lorsque l'effroi rendait indistincts les grognements de Jisri, il s'approchait de Fatima, il lui disait tout bas :
« Allons, ma fille, le fruit est mûr… Mais il faut te rendre utile. » Souvent, Fatima, qui continuait à lire les messages de Karim, et qui savait que, d'un jour à l'autre, une crise décisive pouvait avoir lieu, avait compris cette nécessité : se rendre utile, et s'était demandé de quelle façon les Raqqaoui s'emploieraient. Elle finit par consulter Giustiniani.
« Tout dépend des événements, répondit le petit vieillard.
Si le gouvernorat reste calme, si quelque insurrection ne vient pas effrayer Alep, il vous sera difficile de vous mettre en vue et de rendre des services au gouvernement en place. Je vous conseille alors de rester chez vous et d'attendre en paix les bienfaits de votre fils Karim. Mais si le peuple se lève et que nos braves bourgeois se croient menacés, il y aura un bien joli rôle à jouer… Ton mari est un peu épais…
– Oh ! dit Fatima, je me charge de l'assouplir… Pensez-vous que la ville puisse se soulever et manifester ?
– C'est chose certaine, selon moi. Alep ne bougera peut-être pas ; la ville a peur depuis les années 1980. Mais les villes voisines, les bourgades et les campagnes surtout, sont travaillées depuis longtemps par des mouvements divers et sont favorables à un changement de régime. Qu'une révolte éclate, et l'on verra Idlib et Azzaz et tout le plateau calcaire se soulever comme un seul homme et envoyer leurs jeunes vers Alep. » Fatima se recueillit.
« Ainsi, reprit-elle, vous pensez qu'une insurrection est nécessaire pour assurer notre fortune ?
– C'est mon avis », répondit Giustiniani.
Et il ajouta avec un sourire légèrement ironique :
« On ne fonde une nouvelle dynastie que dans une bagarre. Le sang est un bon engrais. Il sera beau que les Raqqaoui, comme certaines illustres familles, datent d'un massacre. » Ces mots, accompagnés d'un ricanement, firent courir un frisson froid dans le dos de Fatima. Mais elle était femme de tête, et la vue des beaux rideaux d'Abou Firas, qu'elle regardait religieusement chaque matin, entretenait son courage. Quand elle se sentait faiblir, elle se mettait à la fenêtre et contemplait la maison du responsable. C'était son palais, à elle. Elle était décidée aux actes les plus extrêmes pour entrer dans les beaux quartiers, cette terre promise sur le seuil de laquelle elle brûlait de désirs depuis tant d'années.
15 juillet La conversation qu'elle avait eue avec Giustiniani acheva de lui montrer clairement la situation. Peu de jours après, elle put lire un message de Karim dans lequel cet agent double ou triple semblait également compter sur une insurrection pour donner quelque importance à son père. Karim connaissait le nord de la Syrie. Tous ses conseils avaient tendu à faire mettre entre les mains des conjurés du salon jaune le plus d'influence possible, pour que les Raqqaoui pussent tenir la ville au moment critique. Selon ses vœux, en janvier 2011, le salon jaune était maître d'Alep. Ghali y représentait la bourgeoisie riche ; sa conduite déciderait à coup sûr celle de tout Chahba et des autres quartiers huppés.
Jisri était plus précieux encore ; il avait derrière lui le Parti, dont il était un membre parmi les plus influents, ce qui donne une idée des autres membres. Enfin, par le colonel Sakkal, que Giustiniani était parvenu à faire nommer chef de la milice nationale, le salon jaune disposait de la force armée. Les Raqqaoui, ces pauvres hères mal famés, avaient donc réussi à grouper autour d'eux les outils de leur fortune. Chacun, par lâcheté ou par bêtise, devait leur obéir et travailler aveuglément à leur élévation. Ils n'avaient qu'à redouter les autres influences qui pouvaient agir dans le sens de la leur, et enlever, en partie, à leurs efforts le mérite de la victoire. C'était là leur grande crainte, car ils entendaient jouer à eux seuls le rôle de sauveurs.
16 juillet À l'avance, ils savaient qu'ils seraient plutôt aidés qu'entravés par la bourgeoisie et les commerçants. Mais, dans le cas où l'armée ou certaines des multiples forces armées de sécurité se mettraient en avant et rejoindraient immédiatement l'insurrection, ils se trouveraient diminués, arrêtés même dans leurs exploits ; ils n'auraient ni le temps ni les moyens de se rendre utiles. Ce qu'ils rêvaient, c'était l'abstention complète, la panique générale des militaires. Si toute administration régulière disparaissait, et s'ils étaient alors un seul jour les maîtres des destinées d'Alep, leur fortune était solidement fondée. Heureusement pour eux, il n'y avait pas dans les garnisons d'Alep un homme assez convaincu ou assez besogneux pour risquer la partie. Le gouverneur était un esprit faible que le pouvoir baathiste avait oublié à Alep, grâce sans doute à la réputation de la ville ; timide de caractère, incapable d'un excès de pouvoir, il devait se montrer fort embarrassé devant une insurrection. Les Raqqaoui, qui le savaient favorable à la cause démocratique, et qui, par conséquent, ne redoutaient pas son zèle, se demandaient simplement avec curiosité quelle attitude il prendrait. La police ne leur donnait guère plus de crainte. Le chef de la police, M. Misri, était un homme faible que les quartiers sunnites avait réussi à faire nommer en 2009 ; il détestait les alaouites et les traitait d'une façon fort dédaigneuse ; mais il se trouvait trop lié d'amitié avec certains membres de la bourgeoisie, pour prêter activement la main à une insurrection islamique. Les autres responsables étaient dans le même cas. Les juges de paix, le directeur des douanes, le recteur, ainsi que le directeur du Trésor, Abou Firas, tenant leur place du régime en place, ne pouvaient accepter de changement avec de grands élans d'enthousiasme. Les Raqqaoui, sans bien voir comment ils se débarrasseraient de ces gens là et feraient ensuite place nette pour se mettre seuls en vue, se livraient pourtant à de grandes espérances, en ne trouvant personne qui leur disputât leur rôle de sauveurs.
17 juillet Le dénouement approchait. Dans les derniers jours de mars, la ville s'agitait et nombreux étaient ceux qui pensaient qu'Alep ne pouvait rester plus longtemps à l'écart du grand mouvement de libération qui avait vu le jour :
« Si ces coquins osent un instant manifester contre le régime, il faudra tous les abattre et ce sera un massacre ! » Cette exclamation de Jisri, qu'on croyait endormi causa une grande émotion. Giustiniani feignit de ne pas avoir entendu ; mais tous les bourgeois approuvèrent de la tête l'ancien marchand de savon. Ghali, qui ne craignait pas d'applaudir tout haut, parce qu'il était riche, déclara même, en regardant Giustiniani du coin de l'œil, que la position n'était plus tenable, et que toute attaque contre le régime ne pouvait conduire qu'à la catastrophe.
Giustiniani garda encore le silence, ce qui fut pris pour un acquiescement. Le salon jaune, abandonnant le silence osait pour la première fois évoquer une révolution.
« Mes amis, dit le colonel Sakkal en se levant, Bashar peut seul aujourd'hui protéger les personnes et les propriétés menacées… Soyez sans crainte, j'ai pris les précautions nécessaires pour que l'ordre continue de régner à Alep. » Le colonel avait, en effet, de concert avec Raqqaoui, caché, dans un garage vide, près de la citadelle, une provision de grenades et un nombre assez considérable de fusils ; il s'était en même temps assuré le concours de milices diverses sur lesquelles il croyait pouvoir compter.
Ses paroles produisirent une très heureuse impression. Ce soir-là, en se séparant, les paisibles bourgeois du salon jaune parlaient de massacrer les étudiants, s'ils osaient bouger.
18 juillet Un jour du début du printemps, Kemal Raqqaoui reçut un message de Karim qu'il alla lire à l'écart, selon sa prudente habitude. Fatima remarqua qu'il était fort agité en sortant de la chambre. Elle tourna toute la journée autour de l'ordinateur. La nuit venue, elle ne put patienter davantage. Son mari fut à peine endormi, qu'elle se leva doucement, alluma l'appareil, et lut avidement le message en priant pour que son mari ne se réveillât point. Karim, en dix lignes, prévenait son père que la crise allait avoir lieu et lui conseillait de mettre sa mère au courant de la situation.
L'heure était venue de l'instruire ; il pourrait avoir besoin de ses conseils.
Le lendemain, Fatima attendit une confidence qui ne vint pas. Elle n'osa pas avouer ses curiosités, elle continua à feindre l'ignorance, en enrageant contre les sottes défiances de son mari, qui la jugeait sans doute bavarde et faible comme les autres femmes. Kemal, avec cet orgueil marital qui donne à un homme la croyance de sa supériorité dans le ménage, avait fini par attribuer à sa femme toutes les mauvaises chances passées. Depuis qu'il s'imaginait conduire seul leurs affaires, tout lui semblait marcher à souhait. Aussi avait-il résolu de se passer entièrement des conseils de sa femme, et de ne lui rien confier, malgré les recommandations de son fils.
19 juillet Fatima fut vexée, au point qu'elle aurait mis des bâtons dans les roues si elle n'avait pas désiré le triomphe aussi ardemment que Kemal. Elle continua de travailler activement au succès, mais en cherchant quelque vengeance.
« Ah ! s'il pouvait avoir une bonne peur, pensait-elle, s'il commettait une grosse bêtise !… Je le verrais venir me demander humblement conseil, je ferais la loi à mon tour. » Ce qui l'inquiétait, c'était l'attitude de maître tout puissant que Kemal prendrait nécessairement, s'il triomphait sans son aide. Quand elle avait épousé ce fils de paysan, de préférence à quelque fils de notable, elle avait entendu s'en servir comme d'un pantin solidement bâti, dont elle tirerait les ficelles à sa guise. Et voilà qu'au jour décisif, le pantin, dans sa lourdeur aveugle, voulait marcher seul ! Tout l'esprit de ruse, toute l'activité fébrile de la petite vieille protestaient. Elle savait Kemal très capable d'une décision brutale, pareille à celle qu'il avait prise en faisant signer à sa mère le reçu des vingt millions ; l'instrument était bon, peu scrupuleux ; mais elle sentait le besoin de le diriger, surtout dans les circonstances présentes qui demandaient beaucoup de souplesse.
20 juillet L'information selon laquelle il y avait des manifestations importantes à Damas, à Homs et dans d'autres cilles du pays, un jour, commença à circuler. Vers sept heures du soir, la réunion était au complet dans le salon jaune. Bien que la ville d'Alep restât calme, une vague inquiétude se peignait sur la plupart des visages. On commenta les événements au milieu de bavardages sans fin.
Kemal, légèrement pâle comme les autres, crut devoir, par un luxe de prudence, minimiser l'importance des manifestations, allant jusqu'à affirmer qu'elles étaient le fait d'agents étrangers.
« C'est un feu de paille fomenté depuis des capitales étrangères. Tout va rentrer dans l'ordre très vite. Cela va permettre au Président de montrer qu'il demeure le maître du pays. »
Seul, Giustiniani, qui gardait la tête froide et connaissait le monde, accueillit ces paroles par un sourire. Les autres, dans la fièvre de l'heure présente, se moquaient bien de ce qui arriverait ensuite ! Toutes les opinions sombraient. Ghali, oubliant sa prudence de commerçant, interrompit Kemal avec brusquerie. Tous crièrent :
« Ne raisonnons pas. Songeons à maintenir l'ordre. » Ces braves gens avaient une peur horrible des troubles. Cependant, la ville n'avait éprouvé qu'une légère émotion à l'annonce des événements de Damas. Il y avait eu des rassemblements devant les portes de l'université ; le bruit courait aussi que quelques centaines d'étudiants avaient quitté leurs cours et cherchaient à organiser une manifestation. C'était tout. Aucun trouble grave ne paraissait devoir éclater. L'attitude que prendraient les villes et les campagnes voisines était bien autrement inquiétante ; mais on ignorait encore la façon dont elles réagissaient à ces premiers troubles en Syrie.
21 juillet Vers neuf heures, Jisri arriva, essoufflé ; il sortait d'une réunion de section du parti convoquée d'urgence.
D'une voix étranglée par l'émotion, il dit que les autorités, tout en faisant leurs réserves, s'étaient montrées décidées à maintenir l'ordre par les moyens les plus énergiques. Mais la nouvelle qui fit le plus clabauder le salon jaune, fut celle de la démission du gouverneur ; ce fonctionnaire, pour des raisons connues de lui seul avait préféré se retirer plutôt que de devoir mettre en œuvre la répression ; il venait, affirmait Jisri, de quitter la ville, et c'était le  chef du parti, véritable autorité civile d'Alep, qui avait pris le relais.
C'est peut-être le seul gouverneur, en Syrie, qui ait eu le courage de ses opinions libérales.
Si l'attitude ferme de M. Misri inquiéta secrètement les Raqqaoui, ils firent des gorges chaudes sur la démission du gouverneur, qui leur laissait la place libre. Il fut décidé, dans cette mémorable soirée, que le groupe du salon jaune entrait en résistance contre ceux qu'ils appelaient les séditieux et les factieux. Garo fut chargé d'écrire immédiatement un article dans ce sens et de le publier le lendemain sur son blog. Lui et Giustiniani ne firent aucune objection. Ils avaient sans doute reçu les instructions des personnages mystérieux auxquels ils faisaient parfois prudemment allusion. Toutes les minorités se résignaient déjà à prêter main-forte au régime pour écraser l'ennemi commun, l'islamisme radical.
22 juillet Ce soir-là, pendant que le salon jaune délibérait, Youssef eut des sueurs froides d'anxiété. Jamais joueur qui risque sa dernière pièce sur une carte n'a éprouvé une pareille angoisse. Dans la journée, la démission de son chef lui donna beaucoup à réfléchir. Il lui entendit répéter à plusieurs reprises que ce serait un bain de sang. Ce fonctionnaire, d'une honnêteté bornée, croyait au risque de guerre civile, sans avoir cependant le courage de travailler davantage à l'éviter et préférant l'exil. Youssef écoutait d'ordinaire aux portes du gouvernorat, pour avoir des renseignements précis ; il sentait qu'il marchait en aveugle, et il se raccrochait aux nouvelles qu'il volait ici et là sur des sites parfois fantaisistes. L'opinion du gouverneur le frappa ; mais il resta très perplexe. Il pensait : « Pourquoi s'éloigne-t-il, s'il est certain de l'échec de la révolte et du succès du régime ? » Toutefois, forcé de prendre un parti, il résolut de continuer son opposition. Il écrivit un article très hostile au régime, qu'il publia le soir même sur son blog et sur les réseaux sociaux encore accessibles. Il avait lu les commentaires que cet article avait suscités, et il se promenait, presque tranquillisé lorsque, en passant par la rue de Damas, il leva machinalement la tête et regarda les fenêtres des Rougon. Ces fenêtres étaient vivement éclairées.
« Que peuvent-ils comploter là-haut ? » se demanda le blogueur avec une curiosité inquiète.
23 juillet Une envie furieuse lui vint alors de connaître l'opinion du salon jaune sur les derniers événements. Il accordait à ce groupe conservateur une médiocre intelligence ; mais ses doutes revenaient, il était dans une de ces heures où l'on prendrait conseil d'un enfant de quatre ans. Il ne pouvait songer à entrer chez son père en ce moment, après la campagne qu'il avait faite contre Jisri et les autres. Il monta cependant, tout en songeant à la singulière mine qu'il ferait, si l'on venait à le surprendre dans l'escalier. Arrivé à la porte des Raqqaoui, il ne put saisir qu'un bruit confus de voix.
« Je suis un enfant, dit-il ; la peur me rend bête. » Et il allait redescendre, quand il entendit sa mère qui reconduisait quelqu'un. Il n'eut que le temps de se jeter dans un trou noir que formait un petit escalier menant aux combles de la maison. La porte s'ouvrit, Giustiniani parut, suivi de Fatima. Giustiniani se retirait d'habitude avant les anciens commerçants, sans doute pour ne pas avoir à leur distribuer des poignées de main dans la rue.
« Eh ! ma fille, dit-il sur le palier, en étouffant sa voix, ces gens sont encore plus poltrons que je ne l'aurais cru. Avec de pareils hommes, la Syrie n'est pas à l'abri des troubles. » Et il ajouta avec amertume, comme se parlant à lui-même :
« Le régime va vouloir faire un pas vers le peuple, ou plutôt l'opinion que l'occident a de l'opinion du peuple, et cela peut nous amener bien loin.
– Karim avait annoncé la crise à son père, dit Fatima. Il y aura des troubles mais ils seront maîtrisés.
– Oh ! vous pouvez marcher hardiment, répondit Giustiniani en descendant les premières marches. La démocratie n'est pas prête de s'installer dans le pays, et celui-ci n'y est d'ailleurs aucunement préparé. »
24 juillet Fatima referma la porte. Youssef, dans son trou noir, venait d'avoir un éblouissement. Sans attendre que Giustiniani eût gagné la rue, il dégringola quatre à quatre l'escalier et s'élança dehors comme un fou ; puis il prit sa course vers son appartement et son ordinateur. Un flot de pensées battait dans sa tête. Il enrageait, il accusait sa famille de l'avoir dupé. Comment ! Karim tenait ses parents au courant de la situation, et jamais sa mère ne lui avait fait lire les messages de son frère aîné, dont il aurait suivi aveuglément les conseils !
Et c'était à cette heure qu'il apprenait par hasard que ce frère aîné regardait l'échec des manifestations comme certain !
Cela, d'ailleurs, confirmait en lui certains pressentiments que cet imbécile de gouverneur lui avait empêché d'écouter.
Il était surtout exaspéré contre son père, qu'il avait cru assez sot pour être démocrate en secret, et qui se révélait baathiste au bon moment.
« M'ont-ils laissé commettre assez de bêtises, murmurait-il en courant. Je suis dans de beaux habits, maintenant. Ah ! quelle école ! Jisri est plus fort que moi. » Il entra chez lui, avec un bruit de tempête, en pestant contre son ordinateur qui ne s'allumait pas assez rapidement.
Mais au moment de supprimer la contribution de son blog, il s'aperçut qu'elle avait déjà suscité nombre de commentaires de celles et de ceux qui le suivaient assidument. Il se résolut à la caviarder pour l'affadir jusqu'à l'insignifiance.
25 juillet Ce caviardage grossier n'échappa évidemment pas aux lecteurs. Au fond, certains étaient heureux de l'incident, car l'article leur avait paru dangereux, et, en conséquence, aussi la trace qu'ils avaient laissée de sa lecture.
« Quelle est donc votre opinion sur la situation à Alep ! ? demanda un lecteur.
– je reviens », répondit Youssef.
Il se mit à son ordinateur et commença un panégyrique très chaud du régime. Dès la première ligne, il jurait que Bashar était le réel protecteur des faibles et des minorités. Mais il n'avait pas écrit une page, qu'il s'arrêta et parut chercher la suite.
Sa face de fouine devenait inquiète.
Il répondit mollement à quelques commentaires, ne laissant rien deviner de ce qui pouvait se passer ou non et sortit de nouveau, comme en promenade. Il marcha lentement, perdu dans ses réflexions. L'indécision le reprenait. Pourquoi se rallier si vite ? Karim était un garçon intelligent, mais peut-être sa mère avait-elle exagéré la portée d'une simple phrase de sa lettre. En tout cas, il valait mieux attendre et se taire.
26 juillet Une heure plus tard, sous la signature d'Amira, la femme de Youssef, apparaissait sur le blog la note suivante.
« Mon mari vient de se blesser cruellement. Il s'est pris, en rentrant, les quatre doigts dans une porte. Il m'a, au milieu des plus vives souffrances, dicté cette petite note qu'il m'a priée de publier. » Et sur le blog, en lieu et place de la précédente contribution, on pouvait lire :
Un regrettable accident est survenu à l'auteur de ces lignes, qui va l'empêcher d'écrire pendant quelques temps. Le silence lui sera cruel dans les graves circonstances présentes. Mais aucun de ses lecteurs ne doutera des vœux que ses sentiments patriotiques font pour le bonheur de la Syrie.
Cette note amphigourique avait été mûrement étudiée. La dernière phrase pouvait s'expliquer en faveur de tous les partis. De cette façon, après la victoire, Youssef se ménageait une superbe rentrée par un panégyrique des vainqueurs. Le lendemain, il se montra dans toute la ville, le bras en écharpe. Sa mère étant accourue, très effrayée par la note du blog, il refusa de lui montrer sa main et lui parla avec une amertume qui éclaira la vieille femme.
« Ce ne sera rien, lui dit-elle en le quittant, rassurée et légèrement railleuse. Tu n'as besoin que de repos. » Ce fut sans doute grâce à ce prétendu accident et au départ du gouverneur, que le blog de Youssef dut de n'être pas inquiété comme le furent la plupart des blogs démocratiques du pays.
27 juillet La journée du lendemain se passa à Alep dans un calme relatif.
Il y avait, parfois, dans les quartiers populaires de petits groupes d'hommes qui se rassemblaient pour échanger des nouvelles qu'ils n'avaient pas. Il y eut même un début de rassemblement éphémère qui se dispersa aussi rapidement qu'il s'était formé. Puis, tout rentra dans l'ordre. Le salon jaune, après avoir commenté longuement les moindres faits de la journée, déclara que les choses allaient pour le mieux.
Mais les journées qui suivirent furent plus inquiétantes.
On apprit successivement l'insurrection des petites villes voisines ; toute la région d'Idlib, mais aussi celle de Raqqa semblaient vouloir se soulever. Il y avait même des troubles à Azzaz entraînant à sa suite les villages environnants. Alors le salon jaune commença à être sérieusement pris de panique. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était de sentir Alep isolée au sein même de la révolte. Des bandes d'insurgés devaient battre les campagnes et interrompre toute communication.
Jisri répétait d'un air effaré que l'on était sans informations fiables sur ce qui se passait réellement dans le nord du pays. Et des gens commençaient à dire que le sang coulait à Hassake et qu'une formidable révolution avait éclaté dans le sud du pays. Le colonel Sakkal, furieux de la poltronnerie des bourgeois, parlait de mourir à la tête de ses hommes.
Un jour parmi ceux-ci, la terreur fut à son comble. Dès six heures, le salon jaune, où une sorte de comité baathiste se tenait en permanence, fut encombré par une foule de bonshommes pâles et frissonnants, qui causaient entre eux à voix basse, comme dans la chambre d'un mort. On avait su, dans la journée, qu'une colonne d'insurgés, forte environ de trois mille hommes, se trouvait réunie à Idlib, une ville éloignée au plus de soixante kilomètres. On prétendait, à la vérité, que cette colonne devait se diriger vers Damas et épargner Alep, mais le plan de campagne pouvait être changé, et il suffisait, d'ailleurs, aux rentiers poltrons de sentir les insurgés à quelques kilomètres, pour s'imaginer que des mains rudes d'ouvriers et de paysans les serraient déjà brutalement à la gorge.
28 juillet Ils avaient eu, le matin, un avant-goût de la révolte : quelques étudiants de l'Université d'Alep, voyant qu'ils ne sauraient rien tenter de sérieux dans la ville, avaient résolu d'aller rejoindre les insurgés d'Idlib ; un premier groupe était parti, vers onze heures, par la route de Damas, en poussant des youyous et en cassant quelques vitres au passage. Une des fenêtres de Jisri se trouvait endommagée. Il racontait le fait avec des balbutiements d'effroi.
Le salon jaune, cependant, s'agitait dans une vive anxiété. Le colonel avait envoyé son domestique pour être renseigné sur la marche exacte des insurgés, et l'on attendait le retour de cet homme, en faisant les suppositions les plus étonnantes. La réunion était au complet. Ghali et Jisri, affaissés dans leurs fauteuils, se jetaient des regards lamentables, tandis que, derrière eux, geignait le groupe ahuri des commerçants retirés. Garo, sans paraître trop effrayé, réfléchissait aux dispositions qu'il prendrait pour protéger sa boutique et sa personne ; il délibérait s'il se cacherait dans sa cave ou s'il demanderait asile à des voisins irréprochables, et il penchait pour la cave. Kemal et le colonel marchaient de long en large, échangeant un mot de temps à autre. L'ancien marchand de savon se raccrochait à son ami Sakkal, pour lui emprunter un peu de son courage. Lui qui attendait la crise depuis si longtemps, il tâchait de faire bonne contenance, malgré l'émotion qui l'étranglait. Quant à Giustiniani, plus pimpant et plus souriant que de coutume, il causait dans un coin avec Fatima, qui paraissait fort gaie.
29 juillet Enfin, on sonna. Ces messieurs tressaillirent comme s'ils avaient entendu un coup de fusil. Pendant que Kemal allait ouvrir, un silence de mort régna dans le salon ; les faces blêmes et anxieuses se tendaient vers la porte. Le domestique du colonel parut sur le seuil, tout essoufflé, et dit brusquement à son maître :
« Monsieur, les manifestants seront ici dans une heure. » Ce fut un coup de foudre. Tout le monde se dressa en s'exclamant ; des bras se levèrent au plafond. Pendant plusieurs minutes, il fut impossible de s'entendre. On entourait le messager, on le pressait de questions.
« Sacré tonnerre ! cria enfin le colonel, ne braillez donc pas comme ça. Du calme, ou je ne réponds plus de rien ! » Tous retombèrent sur leurs sièges, en poussant de gros soupirs. On put alors avoir quelques détails. Le messager avait rencontré la colonne à l'entrée de la ville, et s'était empressé de revenir.
« Ils sont au moins trois mille, dit-il, Ils marchent comme des soldats, par bataillons. J'ai cru voir des prisonniers au milieu d'eux.
– Des prisonniers ! crièrent les bourgeois épouvantés.
– Sans doute ! interrompit Giustiniani de sa voix flûtée.
On m'a dit que les insurgés arrêtaient les personnes connues proches du régime. » Cette nouvelle acheva de consterner le salon jaune.
Quelques bourgeois se levèrent et gagnèrent furtivement la porte, songeant qu'ils n'avaient pas trop de temps devant eux pour trouver une cachette sûre.
30 juillet L'annonce des arrestations opérées par les insurgés parut frapper Fatima. Elle prit Giustiniani à part et lui demanda :
« Que font donc ces hommes des gens qu'ils arrêtent ?
– Mais ils les emmènent à leur suite, répondit le prince. Ils doivent les regarder comme d'excellents otages.
– Ah ! » répondit la vieille femme d'une voix singulière.
Elle se remit à suivre d'un air pensif la curieuse scène de panique qui se passait dans le salon. Peu à peu, les bourgeois s'éclipsèrent ; il ne resta bientôt plus que Garo et Ghali, auxquels l'approche du danger rendait quelque courage. Quant à Jisri, il demeura également dans son coin, ses jambes lui refusant tout service.
« Ma foi ! j'aime mieux cela, dit Sakkal en remarquant la fuite des autres adhérents. Ces poltrons finissaient par m'exaspérer. Depuis plus de deux ans, ils parlent de fusiller tous les démocrates de la contrée, et aujourd'hui ils ne leur tireraient seulement pas sous le nez un pétard d'une livre. » Il prit son keffieh et se dirigea vers la porte.
« Voyons, continua-t-il, le temps presse… Viens, Abou Karim. » Fatima semblait attendre ce moment. Elle se jeta entre la porte et son mari, qui, d'ailleurs, ne s'empressait guère de suivre le terrible Sakkal.
« Je ne veux pas que tu sortes, cria-t-elle, en feignant un subit désespoir. Jamais je ne te laisserai me quitter. Ces gueux te tueraient. » Le colonel s'arrêta, étonné.
« Lahmeh ! gronda-t-il, si les femmes se mettent à pleurnicher, maintenant… Viens donc, Abou Karim.
– Non, non, reprit la vieille femme en affectant une terreur de plus en plus croissante, il ne te suivra pas ; je m'attacherai plutôt à ses vêtements. » Giustiniani, très surpris de cette scène, regardait curieusement Fatima. Était-ce bien cette femme qui, tout à l'heure, causait si gaiement ? Quelle comédie jouait-elle donc ? Cependant Kemal, depuis que sa femme le retenait, faisait mine de vouloir sortir à toute force.
« Je te dis que tu ne sortiras pas », répétait la vieille, qui se cramponnait à l'un de ses bras.
Et, se tournant vers le colonel :
« Comment pouvez-vous songer à résister ? Ils sont trois mille et vous ne réunirez pas cent hommes de courage. Vous allez vous faire égorger inutilement.
– Eh ! c'est notre devoir », dit Sakkal impatienté.
Fatima éclata en sanglots.
« S'ils ne le tuent pas, ils le feront prisonnier, poursuivit-elle, en regardant son mari fixement. Mon Dieu ! que deviendrai-je seule, dans une ville abandonnée ?
– Mais, s'écria le colonel, crois-tu que nous n'en serons pas moins arrêtés, si nous permettons aux insurgés d'entrer tranquillement chez nous ! ? Je jure bien qu'au bout d'une heure, le gouverneur et tous les fonctionnaires se trouveront prisonniers, sans compter ton mari et les habitants de ce salon. » Giustiniani crut voir un vague sourire passer sur les lèvres de Fatima pendant qu'elle répondait d'un air épouvanté :
« Tu crois ! ?
– Pardieu ! reprit Sakkal, les insurgés ne sont pas assez bêtes pour laisser des ennemis derrière eux. Demain, Alep sera vide de fonctionnaires et de baathistes. » À ces paroles, qu'elle avait habilement provoquées, Fatima lâcha le bras de son mari. Kemal ne fit plus mine de sortir. Grâce à sa femme, dont la savante tactique lui échappa d'ailleurs, et dont il ne soupçonna pas un instant la secrète complicité, il venait d'entrevoir tout un plan de campagne.
31 juillet « Il faudrait délibérer avant de prendre une décision, dit-il au colonel. Ma femme n'a peut-être pas tort, en nous accusant d'oublier les véritables intérêts de nos familles.
– Non, certes, madame n'a pas tort », s'écria Jisri, qui avait écouté les cris terrifiés de Fatima avec le ravissement d'un poltron.
Le colonel noua son keffieh sur sa tête, d'un geste énergique, et dit, d'une voix nette :
« Tort ou raison, peu importe. Je suis colonel d'active, je devrais déjà être à la caserne. Avouez que vous avez peur et que vous me laissez seul… Alors, bonsoir. » Il tournait le bouton de la porte, lorsque Raqqaoui le retint vivement.
« Écoutez, Sakkal », dit-il.
Et il l'entraîna dans un coin, en voyant que Garo tendait ses larges oreilles. Là, à voix basse, il lui expliqua qu'il était de bonne guerre de laisser derrière les insurgés quelques hommes énergiques, qui pourraient rétablir l'ordre dans la ville. Et comme le farouche colonel s'entêtait à ne pas vouloir déserter son poste, il s'offrit pour se mettre à la tête du corps de réserve.
« Donnez-moi, lui dit-il, la clef du hangar où sont les armes et les munitions, et faites dire à une cinquantaine de nos hommes de ne pas bouger jusqu'à ce que je les appelle. » Sakkal finit par consentir à ces mesures prudentes. Il lui confia la clef du hangar, comprenant lui-même l'inutilité présente de la résistance, mais voulant quand même payer de sa personne.
Pendant cet entretien, Giustiniani murmura quelques mots d'un air fin à l'oreille de Fatima. Il la complimentait sans doute sur son coup de théâtre. La vieille femme ne put réprimer un léger sourire. Et comme Sakkal donnait une poignée de main à Raqqaoui et se disposait à sortir :
« Décidément, vous nous quittez ? lui demanda-t-elle en reprenant son air bouleversé.
– Jamais un vieux soldat du Golan, répondit-il, ne se laissera intimider par la canaille. » Il l'était déjà sur le palier, lorsque Jisri se précipita et lui cria :
« Si vous allez à la caserne, prévenez les autorités de ce qui se passe. Moi, je cours chez ma femme pour la rassurer. » Fatima s'était à son tour penchée à l'oreille de Giustiniani, en murmurant avec une joie discrète :
« Ma foi ! j'aime mieux que ce diable de colonel aille se faire arrêter. Il a trop de zèle. » Cependant, Raqqaoui avait ramené Jisri dans le salon.
Ghali, qui, de son coin, suivait silencieusement la scène, en appuyant de signes énergiques les propositions de mesures prudentes, vint les retrouver. Quand Giustiniani et Garo se furent également levés :
« À présent, dit Kemal, que nous sommes seuls, entre gens paisibles, je vous propose de nous cacher, afin d'éviter une arrestation certaine, et d'être libres, lorsque nous redeviendrons les plus forts. » Jisri faillit l'embrasser ; Ghali et Garo respirèrent plus à l'aise.
« J'aurai prochainement besoin de vous, messieurs, continua le marchand de savon avec importance. C'est à nous qu'est réservé l'honneur de rétablir l'ordre à Alep.
– Comptez sur nous », s'écria Garo avec un enthousiasme qui inquiéta Fatima.
1er août L'heure pressait. Les singuliers défenseurs d'Alep qui se cachaient pour mieux défendre la ville, se hâtèrent chacun d'aller s'enfouir au fond de quelque trou. Resté seul avec sa femme, Kemal lui recommanda de ne pas commettre la faute de se barricader, et de répondre, si l'on venait la questionner, qu'il était parti pour un petit voyage. Et comme elle faisait la niaise, feignant quelque terreur et lui demandant ce que tout cela allait devenir, il lui répondit brusquement :
« Ça ne te regarde pas. Laisse-moi conduire seul nos affaires. Elles n'en iront que mieux. » Quelques minutes après, il filait rapidement le long de la route de Damas. Arrivé au parc central, il vit sortir du vieux quartier une bande d'étudiants joyeux qui chantaient en marchant.
« Seigneur ! pensa-t-il, il était temps. Voilà la ville qui s'insurge, maintenant. » Il hâta sa marche, qu'il dirigea vers la porte d'Antioche.
Là, il eut des sueurs froides, pendant les lenteurs que le gardien du parking mit à lui ouvrir la porte. Après plusieurs ronds-points sur la grande route, il aperçut, au clair de lune, vers la sortie de la ville, la colonne des insurgés, dont les calicots flottaient immaculés dans la nuit. Ce fut en courant qu'il s'engagea dans le faubourg et qu'il arriva chez sa mère, où il n'était pas allé depuis de longues années.


IV
2 août Marwan revint à Alep après la perte du Golan. Il avait eu l'incroyable chance de ne faire aucune des dernières et meurtrières batailles de la guerre des six jours. Il s'était traîné de dépôt en dépôt, sans que rien le tirât de sa vie hébétée de soldat. Cette vie acheva de développer ses vices naturels. Sa paresse devint raisonnée ; son ivrognerie, qui lui valut un nombre incalculable de punitions, fut dès lors à ses yeux une religion véritable. Mais ce qui fit surtout de lui le pire des garnements, ce fut le beau dédain qu'il contracta pour les pauvres diables qui gagnaient le matin leur pain du soir.
« J'ai de l'argent à la maison, disait-il souvent à ses camarades ; quand j'aurai fait mon temps, je pourrai vivre tranquille. » Cette croyance et son ignorance crasse l'empêchèrent d'arriver même au grade de sergent.
Depuis son départ, il n'était pas venu passer un seul jour de congé à Alep, son frère inventant mille prétextes pour l'en tenir éloigné. Aussi ignorait-il complètement la façon adroite dont Kemal s'était emparé de la fortune de leur mère.
Oum Kemal, dans l'indifférence profonde où elle vivait, ne lui écrivit pas trois fois, pour lui dire simplement qu'elle se portait bien. Le silence qui accueillait le plus souvent ses nombreuses demandes d'argent ne lui donna aucun soupçon ; la ladrerie de Kemal suffit pour lui expliquer la difficulté qu'il éprouvait à arracher, de loin en loin, un misérable mandat de quelques livres. Cela ne fit, d'ailleurs, qu'augmenter sa rancune contre son frère, qui le laissait se morfondre au service, malgré sa promesse formelle de le pistonner. Il se jurait, en rentrant au logis, de ne plus obéir en petit garçon et de réclamer carrément sa part de fortune pour vivre à sa guise. Il rêva, dans l'autocar qui le ramenait, une délicieuse existence de paresse. L'écroulement de ses rêves fut terrible. Quand il arriva à Hamdaniye et qu'il ne reconnut plus l'enclos des Chaabi, il resta stupide, Il lui fallut demander la nouvelle adresse de sa mère. Là, il y eut une scène épouvantable. Oum Kemal lui apprit tranquillement la vente des biens. Il s'emporta, allant jusqu'à lever la main.
La pauvre femme répétait :
« Ton frère a tout pris ; il aura soin de toi, c'est convenu. » Il sortit enfin et courut chez Kemal, qu'il avait prévenu de son retour, et qui s'était préparé à le recevoir de façon à en finir avec lui, au premier mot grossier.
« Écoute, lui dit le marchand de savon qui affecta de la connaître à peine, ne m'ennuie pas ou je te jette à la porte. Après tout, je ne te connais pas. Nous ne portons pas le même nom. C'est déjà bien assez malheureux pour moi que ma mère se soit mal conduite, sans que ses bâtards viennent ici m'injurier. J'étais bien disposé pour toi ; mais, puisque tu es insolent, je ne ferai rien, absolument rien. » Marwan faillit étrangler de colère.
« Et mon argent, criait-il, me le rendras-tu, voleur, ou faudra-t-il que je te traîne devant les tribunaux ? » Kemal haussait les épaules :
« Je n'ai pas d'argent à toi, répondit-il, de plus en plus calme. Ma mère a disposé de sa fortune, comme elle l'a entendu. Ce n'est pas moi qui irai mettre le nez dans ses affaires. J'ai renoncé volontiers à toute espérance d'héritage. Je suis à l'abri de tes sales accusations. » Et comme son frère bégayait, exaspéré par ce sang-froid et ne sachant plus que croire, il lui mit sous les yeux le reçu que Oum Kemal avait signé. La lecture de cette pièce acheva d'accabler Marwan.
« C'est bien, dit-il d'une voix presque calmée, je sais ce qu'il me reste à faire. » La vérité était qu'il ne savait quel parti prendre. Son impuissance à trouver un moyen immédiat d'avoir sa part et de se venger, activait encore sa fièvre furieuse. Il revint chez sa mère, il lui fit subir un interrogatoire honteux. La malheureuse femme ne pouvait que le renvoyer chez Kemal.
« Est-ce que vous croyez, s'écria-t-il insolemment, que vous allez me faire aller comme une navette ? Je saurai bien qui de vous deux a le magot. Tu l'as peut-être déjà croqué, toi ?… » Et, faisant allusion à son ancienne inconduite, il lui demanda si elle n'avait pas quelque canaille d'homme auquel elle donnait ses derniers sous. Il n'épargna même pas son père, cet ivrogne, disait-il, qui devait l'avoir grugée jusqu'à sa mort, et qui laissait ses enfants sur la paille. La pauvre femme écoutait, d'un air hébété. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle se défendit avec une terreur d'enfant, répondant aux questions de son fils comme à celles d'un juge, jurant qu'elle se conduisait bien, et répétant toujours avec insistance qu'elle n'avait pas eu un sou, que Kemal avait tout pris. Marwan finit presque par la croire.
« Ah ! quel gueux ! murmura-t-il ; c'est pour cela qu'il ne me rachetait pas. » Il dut coucher chez sa mère, sur une paillasse jetée dans un coin. Il était revenu les poches absolument vides, et ce qui l'exaspérait, c'était surtout de se sentir sans aucune ressource, sans feu ni lieu, abandonné comme un chien sur le pavé, tandis que son frère, selon lui, faisait de belles affaires, mangeait et dormait grassement. N'ayant pas de quoi acheter des vêtements, il sortit le lendemain avec son pantalon et son képi d'ordonnance. Il eut la chance de trouver, au fond d'une armoire, une vieille veste de velours jaunâtre, usée et rapiécée, qui avait appartenu à son père.
3 août Ce fut dans ce singulier accoutrement qu'il courut la ville, contant son histoire et demandant justice.
Les gens qu'il alla consulter le reçurent avec un mépris qui lui fit verser des larmes de rage. En Orient, comme partout, on est implacable pour les familles déchues. Selon l'opinion commune, les membres de cette famille chassaient de race en se dévorant entre eux ; la galerie, au lieu de les séparer, les aurait plutôt excités à se mordre. Kemal, d'ailleurs, commençait à se laver de sa tache originelle. On rit de sa friponnerie ; des personnes allèrent jusqu'à dire qu'il avait bien fait, s'il s'était réellement emparé de l'argent, et que cela serait une bonne leçon pour les personnes débauchées de la ville.
Marwan rentra découragé. Un juriste lui avait conseillé, avec des mines dégoûtées, de laver son linge sale en famille, après s'être habilement informé s'il possédait la somme nécessaire pour soutenir un procès. Selon cet homme, l'affaire paraissait bien embrouillée, les débats seraient très longs et le succès était douteux. D'ailleurs, il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.
Ce soir-là, Marwan fut encore plus dur pour sa mère ; ne sachant sur qui se venger, il reprit ses accusations de la veille ; il tint la malheureuse jusqu'à minuit, toute frissonnante de honte et d'épouvante. Oum Kemal lui ayant appris que son fils lui servait une pension, il devint certain pour lui que son frère avait empoché le prix de l'enclos. Mais, dans son irritation, il feignit de douter encore, par un raffinement de méchanceté qui le soulageait. Et il ne cessait de l'interroger d'un air soupçonneux, en paraissant continuer à croire qu'elle avait mangé sa fortune avec des amants.
« Voyons, mon père n'a pas été le seul », dit-il enfin avec grossièreté.
À ce dernier coup, elle alla se jeter chancelante sur un vieux coffre où elle resta toute la nuit à sangloter.
Marwan comprit bientôt qu'il ne pouvait, seul et sans ressources, mener à bien une campagne contre son frère, Il essaya d'abord d'intéresser sa mère à sa cause ; une accusation, portée par elle, devait avoir de graves conséquences.
Mais la pauvre femme, si molle et si endormie, dès les premiers mots de Marwan, refusa avec énergie d'inquiéter son fils aîné.
« Je suis une malheureuse, balbutiait-elle. Tu as raison de te mettre en colère. Mais, vois-tu, ce serait trop de remords, si je faisais conduire un de mes enfants en prison. Non, j’aime mieux que tu me battes. »
Il sentit qu'il n'en tirerait que des larmes, et il se contenta d'ajouter qu'elle était justement punie et qu'il n'avait aucune pitié d'elle. Le soir, Oum Kemal, secouée par les querelles successives que lui cherchait son fils, eut une de ces crises nerveuses qui la tenaient roidie, les yeux ouverts, comme morte. Le jeune homme la jeta sur son lit ; puis, sans même la délacer, il se mit à fureter dans la maison, cherchant si la malheureuse n'avait pas des économies cachées quelque part. Il trouva quelques Livres. Il s'en empara, et, tandis que sa mère restait là, rigide et sans souffle, il alla prendre tranquillement l'autocar pour Homs.
Il venait de songer qu'Abou Farid, cet ouvrier dinandier qui avait épousé sa sœur Siwad, devait être indigné de la friponnerie de Kemal, et qu'il voudrait sans doute défendre les intérêts de sa femme. Mais il ne trouva pas l'homme sur lequel il comptait. Abou Farid lui dit nettement qu'il s'était habitué à regarder Siwad comme une orpheline, et qu'il ne voulait, à aucun prix, avoir des démêlés avec sa famille. Les affaires du ménage prospéraient. Marwan, reçu très froidement, se hâta de reprendre l'autocar. Mais, avant de partir, il voulut se venger du secret mépris qu'il lisait dans les regards de l'ouvrier ; sa sœur lui ayant paru pâle et oppressée, il eut la cruauté sournoise de dire au mari, en s'éloignant :
« Prenez garde, ma sœur a toujours été chétive, et je l'ai trouvée bien changée ; vous pourriez la perdre. » Les larmes qui montèrent aux yeux d'Abou Farid lui prouvèrent qu'il avait mis le doigt sur une plaie vive. Ces ouvriers étalaient aussi par trop leur bonheur.
4 août Quand il fut revenu à Alep, la certitude qu'il avait les mains liées rendit Marwan plus menaçant encore. Pendant un mois, on ne vit que lui dans la ville. Il courait les rues, contant son histoire à qui voulait l'entendre. Lorsqu'il avait réussi à se faire donner quelques livres par sa mère, il allait boire dans quelque tripot, et là criait tout haut que son frère était une canaille qui aurait bientôt de ses nouvelles. En de pareils endroits, la douce fraternité qui règne entre ivrognes lui donnait un auditoire sympathique ; toute la crapule de la ville épousait sa querelle ; c'étaient des invectives sans fin contre ce gueux de Raqqaoui qui laissait sans pain un brave soldat, et la séance se terminait d'ordinaire par la condamnation générale de tous les riches.
Marwan, par un raffinement de vengeance, continuait à se promener avec son képi, son pantalon de militaire et sa vieille veste de velours jaune, bien que sa mère lui eût offert de lui acheter des vêtements plus convenables. Il affichait ses guenilles, les étalait le vendredi, à la vue de tous.
Une de ses plus délicates jouissances fut de passer dix fois par jour devant le magasin de Kemal. Il agrandissait les trous de la veste avec les doigts, il ralentissait le pas, se mettait parfois à causer devant la porte, pour rester davantage dans la rue. Ces jours-là, il emmenait quelque ivrogne de ses amis, qui lui servait de compère ; il lui racontait le vol de son héritage, accompagnant son récit d'injures et de menaces, à voix haute, de façon à ce que toute la rue l'entendît, et que ses gros mots allassent à leur adresse, jusqu'au fond de la boutique.
« Il finira, disait Fatima désespérée, par venir mendier devant notre maison. » La vaniteuse petite femme souffrait horriblement de ce scandale. Il lui arriva même, à cette époque, de regretter en secret d'avoir épousé Raqqaoui ; ce dernier avait aussi une famille par trop terrible. Elle eût donné tout au monde pour que Marwan cessât de promener ses haillons. Mais Kemal, que la conduite de son frère affolait, ne voulait seulement pas qu'on prononçât son nom devant lui. Lorsque sa femme lui faisait entendre qu'il vaudrait peut-être mieux s'en débarrasser en donnant quelques livres :
« Non, rien, pas une livre, criait-il avec fureur. Qu'il crève ! » Cependant, il finit lui-même par confesser que l'attitude de Marwan devenait intolérable. Un jour, Fatima, voulant en finir, appela cet homme, comme elle le nommait en faisant une moue dédaigneuse. « Cet homme » était en train de la traiter de coquine au milieu de la rue, en compagnie d'un sien camarade encore plus déguenillé que lui. Tous deux étaient gris.
« Viens donc, on nous appelle là-dedans », dit Marwan à son compagnon, d'une voix goguenarde.
Fatima recula en murmurant :
« C'est à toi seul que nous désirons parler.
– Bah ! répondit le jeune homme, le camarade est un bon enfant. Il peut tout entendre. C'est mon témoin. » Le témoin s'assit lourdement sur une chaise. Il ne se découvrit pas et se mit à regarder autour de lui, avec ce sourire hébété des ivrognes et des gens grossiers qui se sentent insolents. Fatima, honteuse, se plaça devant la porte de la boutique, pour qu'on ne vît pas du dehors quelle singulière compagnie elle recevait. Heureusement que son mari arriva à son secours. Une virulente querelle s'engagea entre lui et son frère. Ce dernier, dont la langue épaisse s'embarrassait dans les injures, répéta à plus de vingt reprises les mêmes griefs. Il finit même par se mettre à pleurer, et peu s'en fallut que son émotion ne gagnât son camarade. Kemal s'était défendu d'une façon très digne.
« Voyons, dit-il enfin, tu es malheureux et j'ai pitié de toi. Bien que tu m'aies cruellement insulté, je n'oublie pas que nous avons la même mère. Mais si je te donne quelque chose, sachez que je le fais par bonté et non par crainte… Veux-tu dix-mille livres pour te tirer d'affaire ? » Cette offre brusque éblouit le camarade de Marwan. Il regarda ce dernier d'un air ravi qui signifiait clairement : « Du moment que le boutiquier offre de payer, il n'y a plus de sottises à lui dire. » Mais Marwan entendait spéculer sur les bonnes intentions de son frère. Il lui demanda s'il se moquait de lui ; c'était sa part, en entier, qu'il exigeait.
« Tu as tort, tu as tort », bégayait son ami.
Enfin, comme Kemal impatienté parlait de les jeter tous les deux à la porte, Kemal abaissa ses prétentions, et, d'un coup, ne réclama plus que cent mille livres. Ils se querellèrent encore un grand quart d'heure sur ce chiffre. Fatima intervint. On commençait à se rassembler devant la boutique.
« Écoutez, dit-elle vivement, mon mari te donnera vingt mille livres, et moi je me charge de t'acheter un vêtement complet et de te louer un logement pour une année. » Raqqaoui se fâcha. Mais le camarade de Marwan, enthousiasmé, cria :
« C'est dit, mon ami accepte. » Et Marwan déclara, en effet, d'un air rechigné, qu'il acceptait. Il sentait qu'il n'obtiendrait pas davantage. Il fut convenu qu'on lui enverrait l'argent et le vêtement le lendemain, et que peu de jours après, dès que Fatima lui aurait trouvé un logement, il pourrait s'installer chez lui. En se retirant, l'ivrogne qui accompagnait le jeune homme fut aussi respectueux qu'il venait d'être insolent ; il salua plus de dix fois la compagnie, d'un air humble et gauche, bégayant des remerciements vagues, comme si les dons de Raqqaoui lui eussent été destinés.
5 août Une semaine plus tard, Marwan occupait une grande chambre du vieux quartier, dans laquelle Fatima, tenant plus que ses promesses, sur l'engagement formel du jeune homme de les laisser tranquilles désormais, avait fait mettre un lit, une table et des chaises. Oum Kemal vit sans aucun regret partir son fils ; elle était condamnée à plus de trois mois de pain et d'eau par le court séjour qu'il avait fait chez elle. Marwan eut vite bu et mangé les vingt mille livres. Il n'avait pas songé un instant à les mettre dans quelque petit commerce qui l'eût aidé à vivre. Quand il fut de nouveau sans argent, n'ayant aucun métier, répugnant d'ailleurs à toute besogne suivie, il voulut puiser encore dans la bourse des Raqqaoui. Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes, il ne réussit pas à les effrayer. Kemal profita même de cette occasion pour le jeter à la porte, en lui défendant de jamais remettre les pieds chez lui. Marwan eut beau reprendre ses accusations : la ville qui connaissait la munificence de son frère, dont Fatima avait fait grand bruit, lui donna tort et le traita de fainéant. Cependant, la faim le pressait. Il menaça de se faire contrebandier comme son père, et de commettre quelque mauvais coup qui déshonorerait sa famille. Les Raqqaoui haussèrent les épaules ; ils le savaient trop lâche pour risquer sa peau. Enfin, plein d'une rage sourde contre ses proches et contre la société tout entière, Marwan se décida à chercher du travail.
Il avait fait connaissance, dans un cabaret de la citadelle, d'un ouvrier vannier qui travaillait en chambre. Il lui offrit de l'aider. En peu de temps, il apprit à tresser des corbeilles et des paniers, ouvrages grossiers et à bas prix, d'une vente facile. Bientôt il travailla pour son compte. Ce métier peu fatigant lui plaisait. Il restait maître de ses paresses, et c'était là surtout ce qu'il demandait. Il se mettait à la besogne lorsqu'il ne pouvait plus faire autrement, tressant à la hâte une douzaine de corbeilles qu'il allait vendre au marché. Tant que l'argent durait, il flânait, courant les marchands d'arak, digérant au soleil ; puis, quand il avait jeûné pendant un jour, il reprenait ses brins d'osier avec de sourdes invectives, accusant les riches qui, eux, vivent sans rien faire. Le métier de vannier, ainsi entendu, est fort ingrat ; son travail n'aurait pu suffire à payer ses soûleries, s'il ne s'était arrangé de façon à se procurer de l'osier à bon compte. Comme il n'en achetait jamais à Alep, il disait qu'il allait faire chaque mois sa provision dans une ville voisine, où il prétendait qu'on le vendait à meilleur marché.
La vérité était qu'il se fournissait directement dans les champs, par les nuits sombres. Un garde l'y surprit même une fois, ce qui lui valut quelques jours de prison.
Ce fut à partir de ce moment qu'il se posa dans la ville en démocrate farouche. Il affirma qu'il fumait tranquillement un narguilé au bord de la rivière Afrine, lorsque le garde l'avait arrêté. Et il ajoutait :
« Ils voudraient se débarrasser de moi, parce qu'ils savent quelles sont mes opinions. Mais je ne les crains pas, ces valets du pouvoir ! » Cependant, au bout de dix ans de fainéantise, Marwan trouva qu'il travaillait trop. Son continuel rêve était d'inventer une façon de bien vivre sans rien faire. Sa paresse ne se serait pas contentée de pain et d'eau, comme celle de certains fainéants qui consentent à rester sur leur faim, pourvu qu'ils puissent se croiser les bras. Lui, il voulait de bons repas et de belles journées d'oisiveté. Il parla un instant d'entrer comme chaouch chez quelque bourgeois du quartier Chahba. Mais un chauffeur de ses amis lui fit peur en lui racontant les exigences de ses patrons. Marwan, dégoûté de ses corbeilles, voyant venir le jour où il lui faudrait acheter l'osier nécessaire, allait tenter de s'engager de nouveau dans l'armée et reprendre la vie de soldat. qu'il préférait mille fois à celle d'ouvrier, lorsqu'il fit la connaissance d'une femme dont la rencontre modifia ses plans.
6 août Yasmine, que toute la vieille ville connaissait sous le nom d'Oum Mounir, était une grande et grosse gaillarde d'une trentaine d'années. Sa face carrée, d'une ampleur masculine, portait au menton et aux lèvres des poils rares, mais terriblement longs. On la nommait comme une maîtresse femme, capable à l'occasion de faire le coup de poing. Aussi ses larges épaules, ses bras énormes imposaient-ils un merveilleux respect aux gamins, qui n'osaient seulement pas sourire de ses moustaches. Avec cela, Yasmine avait une toute petite voix, une voix d'enfant, mince et claire. Ceux qui la fréquentaient affirmaient que, malgré son air terrible, elle était d'une douceur de mouton.
Très courageuse à la besogne, elle aurait pu mettre quelque argent de côté, si elle n'avait aimé les liqueurs ; elle adorait l'arak. Souvent, le vendredi soir, on était obligé de la rapporter chez elle.
Toute la semaine, elle travaillait avec un entêtement de bête. Elle faisait trois ou quatre métiers, vendait des fruits ou des beignets sur le marché, suivant la saison, s'occupait des ménages de quelques boutiques, allait laver la vaisselle dans des restaurants les jours de fête, et employait ses loisirs à rempailler les vieilles chaises. C'était surtout comme rempailleuse qu'elle était connue de la ville entière.
On aime beaucoup à Alep, dans certains quartiers, ces chaises de paille, qui y sont d'un usage commun et dont la mode remonte à plusieurs décennies..
Marwan lia connaissance avec Yasmine sur le marché.
Quand il allait y vendre ses corbeilles, l'hiver, il se mettait, pour avoir chaud, à côté du fourneau sur lequel elle faisait cuire ses beignets. Il fut émerveillé de son courage, lui que la moindre besogne épouvantait. Peu à peu, sous l'apparente rudesse de cette forte commère, il découvrit des timidités, des bontés secrètes. Souvent il lui voyait donner des beignets aux marmots en guenilles qui s'arrêtaient en extase devant sa marmite fumante. D'autres fois, lorsque l'inspecteur du marché la bousculait, elle pleurait presque, sans paraître avoir conscience de ses gros poings. Marwan finit par se dire que c'était la femme qu'il lui fallait. Elle travaillerait pour deux, et il ferait la loi au logis. Ce serait sa bête de somme, une bête infatigable et obéissante. Quant à son goût pour l'arak, il le trouvait tout naturel. Après avoir bien pesé les avantages d'une pareille union, il se déclara. Yasmine fut ravie. Jamais aucun homme n'avait osé s'attaquer à elle. On eut beau lui dire que Marwan était le pire des chenapans, elle ne se sentit pas le courage de se refuser au mariage que sa forte nature réclamait depuis longtemps. Le soir même des noces, le jeune homme vint habiter le logement de sa femme, dans la vieille ville près de la porte d'Antioche ; ce logement, composé de trois pièces, était beaucoup plus confortablement meublé que le sien, et ce fut avec un soupir de contentement qu'il s'allongea sur les deux excellents matelas qui garnissaient le lit.
Tout marcha bien pendant les premiers jours. Yasmine vaquait, comme par le passé, à ses besognes multiples ; Marwan, pris d'une sorte d'amour-propre marital qui l'étonna lui-même, tressa en une semaine plus de corbeilles qu'il n'en avait jamais fait en un mois. Mais, le vendredi, la guerre éclata. Il y avait à la maison une somme assez ronde que les époux entamèrent fortement. La nuit, ivres tous deux, ils se battirent comme plâtre, sans qu'il leur fut possible, le lendemain, de se souvenir comment la querelle avait commencé. Ils étaient restés fort tendres jusque vers les dix heures ; puis Marwan s'était mis à cogner brutalement sur Yasmine, et Yasmine, exaspérée, oubliant sa douceur, avait rendu autant de coups de poing qu'elle recevait de gifles. Le lendemain, elle se remit bravement au travail, comme si de rien n'était. Mais son mari, avec une sourde rancune, se leva tard et alla le restant du jour fumer son narguilé au soleil.
7 août À partir de ce moment, Marwan et sa femme prirent le genre de vie qu'ils devaient continuer à mener. Il fut comme entendu tacitement entre eux que la femme suerait sang et eau pour entretenir le mari. Yasmine, qui aimait le travail par instinct, ne protesta pas. Elle était d'une patience angélique, tant qu'elle n'avait pas bu, trouvant tout naturel que son homme fût paresseux, et tâchant de lui éviter même les plus petites besognes. Son péché mignon, l'arak, la rendait non pas méchante, mais juste ; les soirs où elle s'était oubliée devant une bouteille de sa liqueur favorite, si Marwan lui cherchait querelle, elle tombait sur lui à bras raccourcis, en lui reprochant sa fainéantise et son ingratitude. Les voisins étaient habitués aux tapages périodiques qui éclataient dans la chambre des époux. Ils s'assommaient consciencieusement ; la femme tapait en mère qui corrige son galopin ; mais le mari, traître et haineux, calculait ses coups et, à plusieurs reprises, il faillit estropier la malheureuse.
« Tu seras bien avancé, quand tu m'auras cassé une jambe ou un bras, lui disait-elle. Qui te nourrira, fainéant ? » À part ces scènes de violence, Marwan commençait à trouver supportable son existence nouvelle. Il était bien vêtu, mangeait à sa faim, buvait à sa soif. Il avait complètement mis de côté la vannerie ; parfois, quand il s'ennuyait par trop, il se promettait de tresser, pour le prochain marché, une douzaine de corbeilles ; mais, souvent, il ne terminait seulement pas la première. Il garda, sous un canapé, un paquet d'osier qu'il n'usa pas en vingt ans.
Marwan et Yasmine eurent trois enfants : deux filles et un garçon.
Leila, née la première, en 1977, un an après le mariage, resta peu au logis. C'était une grosse et belle enfant très saine, toute sanguine, qui ressemblait beaucoup à sa mère.
Mais elle ne devait pas avoir son dévouement de bête de somme. Marwan avait mis en elle un besoin de bien-être très arrêté. Tout enfant, elle consentait à travailler une journée entière pour avoir un gâteau. Elle n'avait pas sept ans, qu'elle fut prise en amitié par la directrice des postes, une voisine. Celle-ci en fit une petite bonne. Lorsqu'elle perdit son mari, en 1989, et qu'elle alla se retirer à Damas, elle emmena Leila avec elle. Les parents la lui avaient comme donnée.
La seconde fille, Gina, née l'année suivante, était bancale de naissance. Conçue dans l'ivresse, sans doute pendant une de ces nuits honteuses où les époux s'assommaient, elle avait la cuisse droite déviée et amaigrie, étrange reproduction héréditaire des brutalités que sa mère avait eu à endurer dans une heure de lutte et de soûlerie furieuse.
Gina resta chétive, et Yasmine, la voyant toute pâle et toute faible, la mit au régime de l'arak, sous prétexte qu'elle avait besoin de prendre des forces. La pauvre créature se dessécha davantage. C'était une grande fille fluette dont les robes, toujours trop larges, flottaient comme vides. Sur son corps émacié et contrefait, elle avait une délicieuse tête de poupée, une petite face ronde et blême d'une exquise délicatesse. Son infirmité était presque une grâce ; sa taille fléchissait doucement à chaque pas, dans une sorte de balancement cadencé.
Le fils, Mounir, naquit trois ans plus tard. Ce fut un fort gaillard, qui ne rappela en rien les maigreurs de Gina. Il tenait de sa mère, comme la fille aînée, sans avoir sa ressemblance physique. Il apportait, le premier, dans cette famille toute tordue, un visage aux traits réguliers, et qui avait la froideur grasse d'une nature sérieuse et peu intelligente. Ce garçon grandit avec la volonté tenace de se créer un jour une position indépendante. Il fréquenta assidûment l'école et s'y cassa la tête, qu'il avait fort dure, pour y faire entrer un peu d'arithmétique et d'orthographe. Il se mit ensuite en apprentissage, en renouvelant les mêmes efforts, entêtement d'autant plus méritoire qu'il lui fallait un jour pour apprendre ce que d'autres savaient en une heure.
8 août Tant que les pauvres petits restèrent à la charge de la maison, Marwan grogna. C'étaient des bouches inutiles qui lui rognaient sa part. Il avait juré, comme son frère, de ne plus avoir d'enfants, ces mange-tout qui mettent leurs parents sur la paille. Il fallait l'entendre se désoler, depuis qu'ils étaient cinq à table, et que la mère donnait les meilleurs morceaux à Mounir, à Leila et à Gina.
« C'est ça, grondait-il, bourre-les, fais-les crever ! » À chaque vêtement, à chaque paire de souliers que Yasmine leur achetait, il restait maussade pour plusieurs jours. Ah ! s'il avait su, il n'aurait jamais eu cette marmaille qui le forçait à faire des économies sur tout, et qui ramenait par trop souvent, au dîner, des pommes de terre, un plat qu'il méprisait profondément.
Plus tard, dès les premiers billets que Mounir et Gina lui rapportèrent, il trouva que les enfants avaient du bon. Leila n'était déjà plus là. Il se fit nourrir par les deux qui restaient sans le moindre scrupule, comme il se faisait déjà nourrir par leur mère. Ce fut, de sa part, une spéculation très arrêtée. Dès l'âge de huit ans, la petite Gina alla casser des amandes chez un négociant voisin ; elle gagnait quelques livres par jour, que le père mettait royalement dans sa poche sans que Yasmine elle-même osât demander où cet argent passait. Puis, la jeune fille entra en apprentissage chez une blanchisseuse, et, quand elle fut ouvrière et qu'elle toucha davantage, sa paye s'engagea de la même façon entre les mains de Marwan. Mounir, qui avait appris la profession de menuisier, était également dépouillé les jours de paie, lorsque Marwan parvenait à l'arrêter au passage, avant qu'il eût remis son argent à sa mère. Si cet argent lui échappait, ce qui arrivait quelquefois, il était d'une terrible maussaderie. Pendant une semaine, il regardait ses enfants et sa femme d'un air furieux, leur cherchant querelle pour un rien, mais ayant encore la pudeur de ne pas avouer la cause de son irritation. À la paie suivante, il faisait le guet et disparaissait des journées entières, dès qu'il avait réussi à escamoter le gain des petits.
Gina, battue, élevée dans la rue avec les garçons du voisinage, devint grosse à l'âge de quatorze ans. Le père de l'enfant n'avait pas dix-huit ans. C'était un ouvrier tanneur, nommé Lamine. Marwan s'emporta, menaçant de tuer sa fille. Puis, quand il sut que la mère de Lamine, qui était une brave femme, voulait bien prendre l'enfant avec elle, il se calma. Mais il garda Gina, elle gagnait déjà sa vie, et il évita de parler mariage. Quatre ans plus tard, elle eut un second garçon, que la mère de Lamine réclama encore. Marwan, cette fois là, ferma absolument les yeux. Et comme Yasmine lui disait timidement qu'il serait bon de faire une démarche auprès du tanneur pour régler une situation qui les déshonorait, il déclara très carrément que sa fille ne le quitterait pas, et qu'il la donnerait à son séducteur plus tard, « lorsqu'il serait digne d'elle, et qu'il aurait de quoi acheter un mobilier ».
Cette époque fut le meilleur temps de Marwan.
Il s'habilla comme un bourgeois, avec des vestes et des pantalons de drap fin. Soigneusement rasé, devenu presque gras, ce ne fut plus ce chenapan hâve et déguenillé qui courait les cabarets. Il fréquenta les bars des hôtels, lut les journaux, se promena dans le parc central. Il jouait au monsieur, tant qu'il avait de l'argent en poche. Les jours de misère, il restait chez lui, exaspéré d'être retenu dans son taudis et de ne pouvoir aller prendre son petit verre ; ces jours-là, il accusait le genre humain tout entier de sa pauvreté, il se rendait malade de colère et d'envie, au point que Yasmine, par pitié, lui donnait souvent le dernier billet de la maison, pour qu'il pût passer sa soirée au café. Le cher homme était d'un égoïsme féroce. Gina apportait une somme non négligeable dans la maison, et elle mettait de minces robes d'indienne, tandis qu'il se commandait des gilets de satin noir chez un des bons tailleurs d'Alep. Mounir, ce grand garçon qui gagnait bien sa vie, car il était devenu habile de ses mains, était peut-être dévalisé avec plus d'impudence encore. Le café où son père restait des journées entières se trouvait justement en face de la boutique de son patron, et, pendant qu'il manœuvrait le rabot ou la scie, il pouvait voir, de l'autre côté de la place, « monsieur » Marwan boire différents breuvages en jouant au taoulé avec quelque petit rentier propriétaire de commerces dans les souks de la vieille ville. C'était son argent que le vieux fainéant jouait. Lui n'allait jamais au café, il n'avait pas les quelques livres nécessaires pour prendre une boisson. Marwan le traitait en jeune fille, ne lui laissant pas une livre et lui demandant compte de l'emploi exact de son temps. Si le malheureux, entraîné par des camarades, perdait une journée dans quelque partie de campagne, au bord de l'Afrine ou dans un jardin de l'une de ses connaissances, son père s'emportait, levait la main, lui gardait longtemps rancune pour cet argent qu'il n'avait pas gagné à la fin du mois. Il tenait ainsi son fils dans un état de dépendance intéressée, allant parfois jusqu'à regarder comme siennes les filles que le jeune menuisier courtisait. Il venait, chez Marwan et Yasmine, plusieurs amies de Gina, des ouvrières de seize à dix-huit ans, des filles hardies et rieuses dont la puberté s'éveillait avec des ardeurs provocantes, et qui, certains soirs, emplissaient la chambre de jeunesse et de gaieté. Le pauvre Mounir, sevré de tout plaisir, retenu au logis par le manque d'argent, regardait ces filles avec des yeux luisants de convoitise ; mais la vie de petit garçon qu'on lui faisait mener lui donnait une timidité invincible ; il jouait avec les camarades de sa sœur, osant à peine les effleurer du bout des doigts. Marwan haussait les épaules de pitié :
« Quel innocent ! » murmurait-il d'un air de supériorité ironique.
Et c'était lui qui embrassait les jeunes filles sur la main, quand sa femme avait le dos tourné. Il poussa même les choses plus loin avec une petite blanchisseuse que Mounir poursuivait plus vigoureusement que les autres. Il la lui vola un beau soir, presque entre les bras. Le vieux coquin se piquait de galanterie.
Il est des hommes qui vivent d'une maîtresse. Marwan vivait ainsi de sa femme et de ses enfants, avec autant de honte et d'impudence. C'était sans la moindre vergogne qu'il pillait la maison et allait festoyer au-dehors, quand la maison était vide. Et il prenait encore une attitude d'homme supérieur ; il ne revenait du café que pour railler amèrement la misère qui l'attendait au logis ; il trouvait le dîner détestable ; il déclarait que Gina était une sotte et que Mounir ne serait jamais un homme. Enfoncé dans ses jouissances égoïstes, il se frottait les mains, quand il avait mangé le meilleur morceau ; puis il fumait son narguilé à petites bouffées, tandis que les deux pauvres enfants, brisés de fatigue, s'endormaient sur la table. Ses journées passaient, vides et heureuses. Il lui semblait tout naturel qu'on l'entretînt, comme une fille, à vautrer ses paresses sur les banquettes d'un cabaret, à les promener, aux heures fraîches, dans le parc ou sur la corniche. Il finit par raconter ses escapades amoureuses devant son fils qui l'écoutait avec des yeux ardents d'affamé. Les enfants ne protestaient pas, accoutumés à voir leur mère l'humble servante de son mari.
9 août Yasmine, cette gaillarde qui le rossait d'importance, quand ils étaient ivres tous les deux, continuait à trembler devant lui, lorsqu'elle avait son bon sens, et le laissait régner en despote au logis. Il lui volait la nuit l'argent qu'elle gagnait au marché dans la journée, sans qu'elle se permît autre chose que des reproches voilés. Parfois, lorsqu'il avait mangé à l'avance l'argent de la semaine, il accusait cette malheureuse, qui se tuait de travail, d'être une pauvre tête, de ne pas savoir se tirer d'affaire. Yasmine, avec une douceur d'agneau, répondait de cette petite voix claire qui faisait un si singulier effet en sortant de ce grand corps, qu'elle n'avait plus ses vingt ans, et que l'argent devenait bien dur à gagner. Pour se consoler, elle achetait un litre d'arak, elle buvait le soir des petits verres avec sa fille, tandis que Marwan retournait au café. C'était là leur débauche. Mounir allait se coucher, les deux femmes restaient attablées,prêtant l'oreille, pour faire disparaître la bouteille et les petits verres au moindre bruit. Lorsque Marwan s'attardait, il arrivait qu'elles se soûlaient ainsi, à légères doses, sans en avoir conscience. Hébétées, se regardant avec un sourire vague, cette mère et cette fille finissaient par balbutier. Des taches roses montaient aux joues de Gina ; sa petite face de poupée, si délicate, se noyait dans un air de béatitude stupide, et rien n'était plus navrant que cette enfant chétive et blême, toute brûlante d'ivresse, ayant sur ses lèvres humides le rire idiot des ivrognes. Yasmine, tassée sur sa chaise, s'appesantissait. Elles oubliaient parfois de faire le guet, ou ne se sentaient plus la force d'enlever la bouteille et les verres, quand elles entendaient les pas de Marwan dans l'escalier. Ces jours-là, on s'assommait dans cette famille.
Il fallait que Mounir se levât pour séparer son père et sa mère, et pour aller coucher sa sœur qui, sans lui, aurait dormi sur le carreau.
10 août Chaque parti a ses grotesques et ses infâmes. Marwan, rongé d'envie et de haine, rêvant des vengeances contre la société entière, accueillit les Printemps arabes comme une ère bienheureuse où il lui serait permis d'emplir ses poches dans la caisse du voisin, et même d'étrangler le voisin, s'il témoignait le moindre mécontentement. Sa vie de café, les articles de journaux qu'il avait lus sans les comprendre, avaient fait de lui un terrible bavard qui émettait en politique les théories les plus étranges du monde. Il faut avoir entendu, partout dans le monde, dans un café ou sur un quai de gare, pérorer un de ces envieux qui ont mal digéré leurs lectures, pour s'imaginer à quel degré de sottise méchante en était arrivé Marwan. Comme il parlait beaucoup, qu'il avait été soldat et qu'il passait naturellement pour être un homme d'énergie, il était très entouré, très écouté par les naïfs. Sans être un chef de parti, il avait su réunir autour de lui un petit groupe d'ouvriers qui prenaient ses fureurs jalouses pour des indignations honnêtes et convaincues.
Dès le début des événements, il s'était dit qu'Alep lui appartenait, et la façon goguenarde dont il regardait, en passant dans les rues, les petits détaillants qui se tenaient, effarés, sur le seuil de leur boutique, signifiait clairement : « Notre jour est arrivé, mes agneaux, et nous allons vous faire danser une drôle de danse ! » Il était devenu d'une insolence incroyable ; il jouait son rôle de conquérant et de despote, à ce point qu'il cessa de payer ses consommations au café, et que le maître de l'établissement, un niais qui tremblait devant ses roulements d'yeux, n'osa jamais lui présenter la note. Ce qu'il but, à cette époque, fut incalculable ; il invitait parfois les amis, et pendant des heures il criait que le peuple mourait de faim et que les riches devaient partager. Lui n'aurait pas donné un sou à un pauvre.
11 août a
Sa haine s'accrut encore, lorsque les Raqqaoui eurent groupé les partisans du régime autour d'eux, et qu'ils prirent, à Alep, une certaine influence. Le fameux salon jaune devint, dans ses bavardages ineptes de café, une caverne de bandits, une réunion de scélérats qui juraient chaque soir sur des poignards d'égorger le peuple. Pour exciter contre Kemal les affamés, il alla jusqu'à faire courir le bruit que l'ancien marchand de savon n'était pas aussi pauvre qu'il le disait, et qu'il cachait ses trésors par avarice et par crainte des voleurs. Sa tactique tendit ainsi à ameuter les pauvres gens, en leur contant des histoires à dormir debout, auxquelles il finissait souvent par croire lui-même. Il cachait assez mal ses rancunes personnelles et ses désirs de vengeance sous le voile du progressisme le plus pur ; mais il se multipliait tellement, il avait une voix si tonnante, que personne n'aurait alors osé douter de ses convictions.
Au fond, tous les membres de cette famille avaient la même rage d'appétits brutaux. Fatima, qui comprenait que les opinions exaltées de Marwan n'étaient que des colères rentrées et des jalousies tournées à l'aigre, aurait désiré vivement l'acheter pour le faire taire. Malheureusement l'argent lui manquait, et elle n'osait l'intéresser à la dangereuse partie que jouait son mari. Marwan leur causait le plus grand tort auprès des rentiers de la ville neuve. Il suffisait qu'il fut leur parent. Ghali et Jisri leur reprochaient, avec de continuels mépris, d'avoir un pareil homme dans leur famille. Aussi Fatima se demandait-elle avec angoisse comment ils arriveraient à se laver de cette tache. Il lui semblait monstrueux et indécent que, plus tard, M. Raqqaoui eût un frère dont la femme vendait des beignets, et qui lui-même vivait dans une oisiveté crapuleuse. Elle finit par trembler pour le succès de leurs secrètes menées, que Marwan compromettait comme à plaisir ; lorsqu'on lui rapportait les diatribes que cet homme déclamait en public contre le salon jaune, elle frissonnait en pensant qu'il était capable de s'acharner et de tuer leurs espérances par le scandale.
11 août b Sa haine s'accrut encore, lorsque les Raqqaoui eurent groupé les partisans du régime autour d'eux, et qu'ils prirent, à Alep, une certaine influence. Le fameux salon jaune devint, dans ses bavardages ineptes de café, une caverne de bandits, une réunion de scélérats qui juraient chaque soir sur des poignards d'égorger le peuple. Pour exciter contre Kemal les affamés, il alla jusqu'à faire courir le bruit que l'ancien marchand de savon n'était pas aussi pauvre qu'il le disait, et qu'il cachait ses trésors par avarice et par crainte des voleurs. Sa tactique tendit ainsi à ameuter les pauvres gens, en leur contant des histoires à dormir debout, auxquelles il finissait souvent par croire lui-même. Il cachait assez mal ses rancunes personnelles et ses désirs de vengeance sous le voile du progressisme le plus pur ; mais il se multipliait tellement, il avait une voix si tonnante, que personne n'aurait alors osé douter de ses convictions.
Au fond, tous les membres de cette famille avaient la même rage d'appétits brutaux. Fatima, qui comprenait que les opinions exaltées de Marwan n'étaient que des colères rentrées et des jalousies tournées à l'aigre, aurait désiré vivement l'acheter pour le faire taire. Malheureusement l'argent lui manquait, et elle n'osait l'intéresser à la dangereuse partie que jouait son mari. Marwan leur causait le plus grand tort auprès des rentiers de la ville neuve. Il suffisait qu'il fut leur parent. Ghali et Jisri leur reprochaient, avec de continuels mépris, d'avoir un pareil homme dans leur famille. Aussi Fatima se demandait-elle avec angoisse comment ils arriveraient à se laver de cette tache. Il lui semblait monstrueux et indécent que, plus tard, M. Raqqaoui eût un frère dont la femme vendait des beignets, et qui lui-même vivait dans une oisiveté crapuleuse. Elle finit par trembler pour le succès de leurs secrètes menées, que Marwan compromettait comme à plaisir ; lorsqu'on lui rapportait les diatribes que cet homme déclamait en public contre le salon jaune, elle frissonnait en pensant qu'il était capable de s'acharner et de tuer leurs espérances par le scandale.
12 août a
Marwan sentait à quel point son attitude devait consterner les Raqqaoui, et c'était uniquement pour les mettre à bout de patience, qu'il affectait, de jour en jour, des convictions plus farouches. Au café, il appelait Kemal « mon frère », d'une voix qui faisait retourner tous les consommateurs ; dans la rue, s'il venait à rencontrer quelque partisan du salon jaune, il murmurait de sourdes injures que le digne bourgeois, confondu de tant d'audace, répétait le soir aux Raqqaoui en paraissant les rendre responsables de la mauvaise rencontre qu'il avait faite.
Un jour, Jisri arriva furieux.
« Vraiment, cria-t-il dès le seuil de la porte, c'est intolérable ; on est insulté à chaque pas. » Et, s'adressant à Kemal :
« Monsieur, quand on a un frère comme le vôtre, on en débarrasse la société. Je venais tranquillement par la rue Souleymaniyé, lorsque ce misérable, en passant à côté de moi, a murmuré quelques paroles au milieu desquelles j'ai parfaitement distingué le mot de vieux coquin. » Fatima pâlit et crut devoir présenter des excuses à Jisri ; mais le bonhomme ne voulait rien entendre, il parlait de rentrer chez lui. Giustiniani s'empressa d'arranger les choses.
« C'est bien étonnant, dit-il, que ce malheureux vous ait appelé vieux coquin ; êtes-vous sûr que l'injure s'adressait à vous ? » Jisri devint perplexe ; il finit par convenir que Marwan avait bien pu murmurer : « Tu vas encore chez ce vieux coquin. » Giustiniani se caressa le menton pour cacher le sourire qui montait malgré lui à ses lèvres.
Raqqaoui dit alors avec le plus beau sang-froid :
« Je m'en doutais, c'est moi qui devais être le vieux coquin. Je suis heureux que le malentendu soit expliqué. Je vous en prie, messieurs, évitez l'homme dont il vient d'être question, et que je renie formellement. » Mais Fatima ne prenait pas aussi froidement les choses, elle se rendait malade à chaque esclandre de Marwan ; pendant des nuits entières, elle se demandait ce que ces messieurs devaient penser.
12 août b Quelques mois avant les événements, les Raqqaoui reçurent une lettre anonyme, trois pages d'ignobles injures, au milieu desquelles on les menaçait, si jamais le parti triomphait, de publier dans un journal l'histoire scandaleuse des anciennes amours d'Oum Kemal et du vol dont Kemal s'était rendu coupable, en faisant signer un reçu à sa mère, rendue idiote par la débauche. Cette lettre fut un coup de massue pour Raqqaoui lui-même. Fatima ne put s'empêcher de reprocher à son mari sa honteuse et sale famille ; car les époux ne doutèrent pas un instant que la lettre fût l'œuvre de Marwan.
« Il faudra, dit Kemal d'un air sombre, nous débarrasser à tout prix de cette canaille. Il est par trop gênant. » Cependant Marwan, reprenant son ancienne tactique, cherchait des complices contre les Raqqaoui, dans la famille même. Il avait d'abord compté sur Youssef, en lisant ses terribles articles de son blog. Mais le jeune homme, bien qu'aveuglé par ses rages jalouses, n'était point assez sot pour faire cause commune avec un homme tel que son oncle. Il ne prit même pas la peine de le ménager et le tint toujours à distance, ce qui le fit traiter de suspect par Marwan ; dans les cabarets où régnait ce dernier, on alla jusqu'à dire que le journaliste était un agent provocateur.
13 août a
Battu de ce côté, Marwan n'avait plus qu'à sonder les enfants de sa sœur Siwad.
Siwad était morte en 1989, réalisant ainsi la sinistre prophétie de son frère. Les névroses de sa mère s'étaient changées chez elle en une dégénérescence lente qui l'avait peu à peu consumée. Elle laissait trois enfants : une fille de dix-huit ans, Hala, mariée à un employé, et deux garçons, le fils aîné, Farid, jeune homme de vingt-trois ans, et le dernier venu, pauvre créature à peine âgée de six ans, qui se nommait Selim. La mort de sa femme, qu'il adorait, fut pour Abou Farid un coup de foudre. Il se traîna une année, ne s'occupant plus de ses affaires, perdant l'argent qu'il avait amassé. Puis, un matin, on le trouva pendu dans un cabinet où étaient encore accrochées les robes de Siwad. Son fils aîné, auquel il avait pu faire donner une bonne instruction commerciale, entra, à titre de commis, chez son oncle Raqqaoui, où il remplaça Youssef qui venait de quitter la maison.
13 août b
Raqqaoui, malgré sa haine profonde pour ses bâtards, accueillit très volontiers son neveu, qu'il savait laborieux et sobre. Il sentait le besoin d'un garçon dévoué qui l'aidât à relever ses affaires. D'ailleurs, pendant la prospérité d'Abou Farid, il avait éprouvé une grande estime pour ce ménage qui gagnait de l'argent, et du coup il s'était raccommodé avec sa sœur. Peut-être aussi voulait-il, en acceptant Farid comme employé, lui offrir une compensation ; il avait dépouillé la mère, il s'évitait tout remords en donnant du travail au fils ; les fripons ont de ces calculs d'honnêteté. Ce fut pour lui une bonne affaire. Il trouva chez son neveu l'aide qu'il cherchait. Si, à cette époque, la maison Raqqaoui ne fit pas fortune, on ne put en accuser ce garçon paisible et méticuleux, qui semblait né pour passer sa vie derrière un comptoir d'épicier, entre une jarre d'huile et des barils de lessive. Bien qu'il eût une grande ressemblance physique avec sa mère, il tenait de son père un cerveau étroit et juste, aimant d'instinct la vie réglée, les calculs certains du petit commerce. Trois mois après son entrée chez lui, Kemal, continuant son système de compensation, lui donna en mariage Malika, sa fille cadette, dont il ne savait comment se débarrasser. Les deux jeunes gens s'étaient aimés tout d'un coup, en quelques jours. Une circonstance singulière avait sans doute déterminé et grandi leur tendresse : ils se ressemblaient étonnamment, d'une ressemblance étroite de frère et de sœur. Farid, par Siwad, avait le visage d'Oum Kemal, l'aïeule. Le cas de Malika était plus curieux, elle était également tout le portrait de sa grand-mère, bien que Kemal Raqqaoui n'eût aucun trait de sa mère nettement accusé  ; la ressemblance physique avait ici sauté par-dessus Kemal, pour reparaître chez sa fille, avec plus d'énergie. D'ailleurs, la fraternité des jeunes époux s'arrêtait au visage ; si l'on retrouvait dans Farid le digne fils du dinandier, rangé et un peu lourd de sang, Malika avait l'effarement, le détraquement intérieur de sa grand-mère, dont elle était à distance l'étrange et exacte reproduction. Peut-être fut-ce à la fois leur ressemblance physique et leur dissemblance morale qui les jetèrent aux bras l'un de l'autre. De 1990 à 1994, ils eurent trois enfants. Farid resta chez son oncle jusqu'au jour où celui-ci se retira. Kemal voulait lui céder son fonds, mais le jeune homme savait à quoi s'en tenir sur les chances de fortune que le commerce présentait à Alep ; il refusa et alla s'établir à Lattaquié, avec ses quelques économies.
13 août c
Marwan dut vite renoncer à entraîner dans sa campagne contre les Raqqaoui ce gros garçon laborieux, qu'il traitait d'avare et de sournois, par une rancune de fainéant. Mais il crut découvrir le complice qu'il cherchait dans le second fils d'Abou Farid, Selim, un enfant âgé de quinze ans. Lorsqu'on trouva son père pendu dans les jupes de sa femme, le petit Selim n'allait pas même encore à l'école. Son frère aîné, ne sachant que faire de ce pauvre être, l'emmena avec lui chez son oncle. Celui-ci fit la grimace en voyant arriver l'enfant ; il n'entendait pas pousser ses compensations jusqu'à nourrir une bouche inutile. Selim, que Fatima prit également en grippe, grandissait dans les larmes, comme un malheureux abandonné, lorsque sa grand-mère, dans une des rares visites qu'elle faisait aux Raqqaoui, eut pitié de lui et demanda à l'emmener. Kemal fut ravi ; il laissa partir l'enfant, sans même parler d'augmenter la faible pension qu'il servait à sa mère, et qui désormais devrait suffire pour deux.
14 août a
Oum Kemal avait alors près de soixante-quinze ans. Vieillie dans une existence monacale, elle n'était plus la maigre et ardente fille qui courait jadis se jeter au cou du contrebandier Abou Marwan. Elle s'était roidie et figée, au fond de sa masure de la porte du sud, ce trou silencieux et morne où elle vivait absolument seule, et dont elle ne sortait pas une fois par mois, se nourrissant de pommes de terre et de légumes secs. On eût dit, à la voir passer, une de ces vieilles religieuses, aux blancheurs molles, à la démarche automatique, que le cloître a désintéressées de ce monde. Sa face blême, toujours correctement encadrée d'un foulard blanc, était comme une face de mourante, un masque vague, apaisé, d'une indifférence suprême. L'habitude d'un long silence l'avait rendue muette ; l'ombre de sa demeure, la vue continuelle des mêmes objets avaient éteint ses regards et donné à ses yeux une limpidité d'eau de source.
C'était un renoncement absolu, une lente mort physique et morale, qui avait fait peu à peu de l'amoureuse détraquée, une matrone grave. Quand ses yeux se fixaient, machinalement, regardant sans voir, on apercevait par ces trous clairs et profonds un grand vide intérieur. Rien ne restait de ses anciennes ardeurs voluptueuses qu'un amollissement des chairs, un tremblement sénile des mains. Elle avait aimé avec une brutalité de louve, et de son pauvre être usé, assez décomposé déjà pour le cercueil, ne s'exhalait plus qu'une senteur fade de feuille sèche. Étrange travail des nerfs, des âpres désirs qui s'étaient rongés eux-mêmes, dans une impérieuse et involontaire chasteté. Ses besoins d'amour, après la mort d'Abou Marwan, cet homme nécessaire à sa vie, avaient brûlé en elle, la dévorant comme une fille cloîtrée, et sans qu'elle songeât un instant à les contenter. Une vie de honte l'aurait laissée peut-être moins lasse, moins hébétée, que cet inassouvissement achevant de se satisfaire par des ravages lents et secrets, qui modifiaient son organisme.
14 août b
Parfois encore, dans cette morte, dans cette vieille femme blême qui paraissait n'avoir plus une goutte de sang, des crises nerveuses passaient, comme des courants électriques, qui la galvanisaient et lui rendaient pour une heure une vie atroce d'intensité. Elle demeurait sur son lit, rigide, les yeux ouverts ; puis des hoquets la prenaient, et elle se débattait ; elle avait la force effrayante de ces folles hystériques, qu'on est obligé d'attacher, pour qu'elles ne se brisent pas la tête contre les murs. Ce retour à ses anciennes ardeurs, ces brusques attaques, secouaient d'une façon navrante son pauvre corps endolori. C'était comme toute sa jeunesse de passion chaude qui éclatait honteusement dans ses froideurs de sexagénaire. Quand elle se relevait, stupide, elle chancelait, elle reparaissait si effarée, que les femmes de la porte du sud disaient : « Elle a fumé, la vieille folle ! » Le sourire enfantin du petit Selim fut pour elle un dernier rayon pâle qui rendit quelque chaleur à ses membres glacés. Elle avait demandé l'enfant, lasse de solitude, terrifiée par la pensée de mourir seule, dans une crise. Ce bambin qui tournait autour d'elle la rassurait contre la mort.
14 août c
Sans sortir de son mutisme, sans assouplir ses mouvements automatiques, elle se prit pour lui d'une tendresse ineffable.
Roide, muette, elle le regardait jouer pendant des heures, écoutant avec ravissement le tapage intolérable dont il emplissait la vieille masure. Cette tombe était toute vibrante de bruit, depuis que Selim la parcourait à califourchon sur un manche à balai, se cognant dans les portes, pleurant et criant. Il ramenait Oum Kemal sur cette terre ; elle s'occupait de lui avec des maladresses adorables ; elle qui avait dans sa jeunesse oublié d'être mère pour être amante, éprouvait les voluptés divines d'une nouvelle accouchée, à le débarbouiller, à l'habiller, à veiller sans cesse sur sa frêle existence. Ce fut un réveil d'amour, une dernière passion adoucie que le ciel accordait à cette femme toute dévastée par le besoin d'aimer. Touchante agonie de ce cœur qui avait vécu dans les désirs les plus âpres et qui se mourait dans l'affection d'un enfant.
Elle était trop morte déjà pour avoir les effusions bavardes des grand-mères bonnes et grasses ; elle adorait l'orphelin secrètement, avec des pudeurs de jeune fille, sans pouvoir trouver des caresses. Parfois, elle le prenait sur ses genoux, elle le regardait longuement de ses yeux pâles.
Lorsque le petit, effrayé par ce visage blanc et muet, se mettait à sangloter, elle paraissait confuse de ce qu'elle venait de faire, elle le remettait vite sur le sol sans l'embrasser.
Peut-être lui trouvait-elle une lointaine ressemblance avec son grand-père.
15 août a Selim grandit dans un continuel tête-à-tête avec Oum Kemal. Par une cajolerie d'enfant, il l'appelait Khalti Didi, nom qui finit par rester à la vieille femme ; le nom de Khale, littéralement « tante maternelle », ainsi employé, est, en Syrie, une simple caresse.
L'enfant eut pour sa grand-mère une singulière tendresse mêlée d'une terreur respectueuse. Quand il était tout petit et qu'elle avait une crise nerveuse, il se sauvait en pleurant, épouvanté par la décomposition de son visage ; puis il revenait timidement après l'attaque, prêt à se sauver encore, comme si la pauvre vieille eût été capable de le battre. Plus tard, à douze ans, il demeura courageusement, veillant à ce qu'elle ne se blessât pas en tombant de son lit. Il resta des heures à la tenir étroitement entre ses bras pour maîtriser les brusques secousses qui tordaient ses membres. Pendant les intervalles de calme, il regardait avec de grandes pitiés sa face convulsionnée, son corps amaigri, sur lequel les jupes plaquaient, pareilles à un linceul. Ces drames secrets, qui revenaient chaque mois, cette vieille femme rigide comme un cadavre, et cet enfant penché sur elle, épiant en silence le retour de la vie, prenaient, dans l'ombre de la masure, un étrange caractère de morne épouvante et de bonté navrée.
Lorsque Khale Didi revenait à elle, elle se levait péniblement, rattachait ses jupes, se remettait à vaquer dans le logis, sans même questionner Selim ; elle ne se souvenait de rien, et l'enfant, par un instinct de prudence, évitait de faire la moindre allusion à la scène qui venait de se passer.
15 août b Ce furent surtout ces crises renaissantes qui attachèrent profondément le petit-fils à sa grand-mère. Mais, de même qu'elle l'adorait sans effusions bavardes, il eut pour elle une affection cachée et comme honteuse. Au fond, s'il lui était reconnaissant de l'avoir recueilli et élevé, il continuait à voir en elle une créature extraordinaire, en proie à des maux inconnus, qu'il fallait plaindre et respecter. Il n'y avait sans doute plus assez d'humanité dans Oum Kemal, elle était trop blanche et trop roide pour que Selim osât se pendre à son cou. Ils vécurent ainsi dans un silence triste, au fond duquel ils entendaient le frissonnement d'une tendresse infinie.
15 août c Cet air grave et mélancolique qu'il respira dès son enfance donna à Selim une âme forte, où s'amassèrent tous les enthousiasmes. Ce fut de bonne heure un petit homme sérieux, réfléchi, qui rechercha l'instruction avec une sorte d'entêtement. Il n'apprit qu'un peu d'orthographe et d'arithmétique à l'école du quartier, que les nécessités de son apprentissage lui firent quitter à douze ans. Les premiers éléments lui manquèrent toujours. Mais il lut tous les volumes dépareillés qui lui tombèrent sous la main, et se composa ainsi un étrange bagage ; il avait des données sur une foule de choses, données incomplètes, mal digérées, qu'il ne réussit jamais à classer nettement dans sa tête. Tout petit, il était allé jouer chez un garagiste, un brave homme nommé Kader, dont le garage se trouvait au commencement de l'impasse, en face de la porte du sud, où le garagiste déposait ses épaves. Il montait dans les voitures en réparation, il s'amusait à traîner les lourds outils que ses petites mains pouvaient à peine soulever ; une de ses grandes joies était alors d'aider les ouvriers, en maintenant quelque pièce ou en leur apportant les vis dont ils avaient besoin. Quand il eut grandi, il entra naturellement en apprentissage chez Kader, qui s'était pris d'amitié pour ce galopin qu'il rencontrait sans cesse dans ses jambes, et qui le demanda à Oum Kemal sans vouloir accepter la moindre pension. Selim accepta avec empressement, voyant déjà le moment où il rendrait à la pauvre Khale Didi ce qu'elle avait dépensé pour lui. En peu de temps, il devint un excellent ouvrier. Mais il se sentait des ambitions plus hautes. Ayant aperçu, dans un garage du centre-ville, une belle voiture de sport, toute luisante de vernis, il s'était dit qu'il construirait un jour des voitures semblables. Cette voiture resta dans son esprit comme un objet d'art rare et unique, comme un idéal vers lequel tendirent ses aspirations d'ouvrier. Les guimbardes auxquelles il travaillait chez Kader, ces carrioles qu'il avait soignées amoureusement, lui semblaient maintenant indignes de ses tendresses. Il se mit à fréquenter l'école de dessin, où il se lia avec un jeune échappé du collège qui lui prêta son ancien traité de géométrie. Et il s'enfonça dans l'étude, sans guide, passant des semaines à se creuser la tête pour comprendre les choses les plus simples du monde. Il devint ainsi un de ces ouvriers savants qui savent à peine signer leur nom et qui parlent de l'algèbre comme d'une personne de leur connaissance. Rien ne détraque autant un esprit qu'une pareille instruction, faite à bâtons rompus, ne reposant sur aucune base solide. Le plus souvent, ces miettes de science donnent une idée absolument fausse des hautes vérités, et rendent les pauvres d'esprit insupportables de carrure bête. Chez Selim, les bribes de savoir volé ne firent qu'accroître les exaltations généreuses. Il eut conscience des horizons qui lui restaient fermés. Il se fit une idée sainte de ces choses qu'il n'arrivait pas à toucher de la main, et il vécut dans une profonde et innocente religion des grandes pensées et des grands mots vers lesquels il se haussait, sans toujours les comprendre.
Ce fut un naïf, un naïf sublime, resté sur le seuil du temple, à genoux devant des cierges qu'il prenait de loin pour des étoiles.
16 août a La masure de la porte du sud se composait d'abord d'une grande salle sur laquelle s'ouvrait directement la porte de la rue ; cette salle, dont le sol était pavé et qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger, avait pour uniques meubles des chaises de paille, une table posée sur des tréteaux et un vieux coffre qu'Oum Kemal avait transformé en canapé, en étalant sur le couvercle un lambeau d'étoffe de laine ; dans une encoignure, à gauche d'un vaste placard, se trouvaient quelques images du vaste monde, glanées ici et là, et qui étaient moins une invitation au voyage que l'évocation d'un ailleurs mythique vers lequel Abou Marwan et sa maîtresse auraient pu s'envoler du temps de leur jeunesse et de leurs amours. Un couloir menait de la salle à la petite cour, située derrière la maison, et dans laquelle se trouvait un puits. À gauche du couloir, était la chambre d'Oum Kemal, une étroite pièce meublée d'un lit en fer et d'une chaise ; à droite, dans une pièce plus étroite encore, où il y avait juste la place d'un lit de camp, couchait Selim, qui avait dû imaginer tout un système de planches, montant jusqu'au plafond, pour garder auprès de lui ses chers volumes dépareillés, achetés peu à peu chez un bouquiniste du centre-ville. La nuit, quand il lisait, il accrochait sa lampe à un clou, au chevet de son lit. Si quelque crise prenait sa grand-mère, il n'avait, au premier râle, qu'un saut à faire pour être auprès d'elle.
La vie du jeune homme resta celle de l'enfant. Ce fut dans ce coin perdu qu'il fit tenir toute son existence. Il éprouvait les répugnances de son père pour les sorties et les promenades oisives. Ses camarades blessaient ses délicatesses par leurs joies brutales, Il préférait lire, se casser la tête à quelque problème bien simple de géométrie.
16 août b
Depuis que sa grand-mère le chargeait des petites commissions du ménage, elle ne sortait plus, elle vivait étrangère même à sa famille. Parfois, le jeune homme songeait à cet abandon ; il regardait la pauvre vieille qui demeurait à deux pas de ses enfants, et que ceux-ci cherchaient à oublier, comme si elle fut morte ; alors il l'aimait davantage, il l'aimait pour lui et pour les autres. S'il avait, par moments, vaguement conscience que Khale Didi expiait d'anciennes fautes, il pensait : « Je suis né pour lui pardonner. » Dans un pareil esprit, ardent et contenu, les idées démocrates s'exaltèrent naturellement. Selim, la nuit, au fond de son taudis, lisait et relisait un volume de Rousseau traduit en arabe, qu'il avait découvert chez le bouquiniste, au milieu de romans. Cette lecture le tenait éveillé jusqu'au matin. Dans le rêve cher aux malheureux du bonheur universel, les mots de liberté, d'égalité, de fraternité, sonnaient à ses oreilles avec ce bruit sonore et sacré de l'appel à la prière lancé du haut des minarets. Aussi, quand il apprit que la Tunisie avait commencé à secouer son joug, crut-il que le monde arabe en son entier allait se libérer des régimes obscurantistes qui l'opprimaient. Sa demi-instruction lui faisait voir plus loin que les autres ouvriers, ses aspirations ne s'arrêtaient pas au pain de chaque jour ; mais ses naïvetés profondes, son ignorance complète des hommes, le maintenaient en plein rêve théorique, au milieu d'un Éden où régnait l'éternelle justice. Son paradis fut longtemps un lieu de délices dans lequel il s'oublia. Quand il crut s'apercevoir que tout n'allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, il éprouva une douleur immense ; il fit un autre rêve, celui de contraindre les hommes à être heureux, même par la force. Chaque acte qui lui parut blesser les intérêts du peuple excita en lui une indignation vengeresse.
D'une douceur d'enfant, il eut des haines politiques farouches. Lui qui n'aurait pas écrasé une mouche, il parlait à toute heure de prendre les armes. La liberté fut sa passion, une passion irraisonnée, absolue, dans laquelle il mit toutes les fièvres de son sang. Aveuglé d'enthousiasme, à la fois trop ignorant et trop instruit pour être tolérant, il ne voulut pas compter avec les hommes ; il lui fallait un gouvernement idéal d'entière justice et d'entière liberté. Ce fut à cette époque que son oncle Marwan songea à le jeter sur les Raqqaoui. Il se disait que ce jeune fou ferait une terrible besogne, s'il parvenait à l'exaspérer convenablement. Ce calcul ne manquait pas d'une certaine finesse.
17 août a Marwan chercha donc à attirer Selim chez lui, en affichant une admiration immodérée pour les idées du jeune homme. Dès le début, il faillit tout compromettre : il avait une façon intéressée de considérer le triomphe de la Révolution, comme une ère d'heureuse fainéantise et de mangeailles sans fin, qui froissa les aspirations purement morales de son neveu. Il comprit qu'il faisait fausse route, il se jeta dans un pathos étrange, dans une enfilade de mots creux et sonores, que Selim accepta comme une preuve suffisante de civisme. Bientôt, l'oncle et le neveu se virent deux et trois fois par semaine. Pendant leurs longues discussions, où le sort du pays était carrément décidé, Marwan essaya de persuader le jeune homme que le salon des Raqqaoui était l'un des principaux obstacles au bonheur de la Syrie.
Mais, de nouveau, il fit fausse route en appelant sa mère « vieille coquine » devant Selim. Il alla jusqu'à lui raconter les anciens scandales de la pauvre vieille. Le jeune homme, rouge de honte, l'écouta sans l'interrompre. Il ne lui demandait pas ces choses, il fut navré d'une pareille confidence, qui le blessait dans ses tendresses respectueuses pour sa grand-mère. À partir de ce jour, il entoura Khale Didi de plus de soins, il eut pour elle de bons sourires et de bons regards de pardon. D'ailleurs, Marwan s'était aperçu qu'il avait commis une bêtise, et il s'efforçait d'utiliser les tendresses de Selim en accusant les Raqqaoui de l'isolement et de la pauvreté d'Oum Kemal. À l'entendre, lui avait toujours été le meilleur des fils, mais son frère s'était conduit d'une façon ignoble ; il avait dépouillé sa mère, et aujourd'hui qu'elle n'avait plus le sou, il rougissait d'elle. C'était, sur ce sujet, des bavardages sans fin. Selim s'indignait contre l'oncle Kemal, au grand contentement de l'oncle Marwan.
17 août b
À chaque visite du jeune homme, les mêmes scènes se reproduisaient. Il arrivait, le soir, pendant le dîner de la famille. Le père avalait quelque ragoût de pommes de terre en grognant. Il triait les morceaux, et suivait des yeux le plat, lorsqu'il passait aux mains de Mounir et de Gina.
« Tu vois, Selim, disait-il avec une rage sourde qu'il cachait mal sous un air d'indifférence ironique, encore des pommes de terre, toujours des pommes de terre ! Nous ne mangeons plus que de ça. La viande, c'est pour les riches. Il devient impossible de joindre les deux bouts, avec des enfants qui ont un appétit de tous les diables. » Gina et Mounir baissaient le nez dans leur assiette, n'osant plus se servir du pain. Selim, vivant au ciel dans son rêve, ne se rendait nullement compte de la situation.
Il prononçait d'une voix tranquille ces paroles grosses d'orage :
« Mais, mon oncle, tu devrais travailler.
– Ah ! oui, ricanait Marwan touché au vif de sa plaie, tu veux que je travaille, n'est-ce pas ? pour que ces gueux de riches spéculent encore sur moi. Je gagnerais peut-être quelques livres à m'exterminer le tempérament. Ça vaut bien la peine !
– On gagne ce qu'on peut, répondait le jeune homme.
mille livres, c'est mille livres, et ça aide dans une maison…
D'ailleurs, tu es un ancien soldat, pourquoi ne cherches-tu pas un emploi de fonctionnaire ? » Yasmine intervenait alors, avec une étourderie dont elle se repentait bientôt.
« C'est ce que je lui répète tous les jours, disait-elle. Ainsi l'inspecteur du marché a besoin d'un aide ; je lui ai parlé de mon mari, il paraît bien disposé pour nous… » Marwan l'interrompait en la foudroyant d'un regard.
« Eh ! tais-toi, grondait-il avec une colère contenue. Ces femmes ne savent pas ce qu'elles disent ! On ne voudrait pas de moi. On connaît trop bien mes opinions. » À chaque place qu'on lui offrait, il entrait ainsi dans une irritation profonde. Il ne cessait cependant de demander des emplois, quitte à refuser ceux qu'on lui trouvait, en alléguant les plus singulières raisons. Quand on le poussait sur ce point, il devenait terrible.
Si Mounir, après le dîner, prenait un journal :
« Tu ferais mieux d'aller te coucher. Demain tu te lèveras tard, et ce sera encore une journée de perdue… Dire que ce galopin-là a rapporté moins la semaine dernière ! Mais j'ai prié son patron de ne plus lui remettre son argent. Je le toucherai moi-même. » Mounir allait se coucher, pour ne pas entendre les récriminations de son père. Il sympathisait peu avec Selim ; la politique l'ennuyait, et il trouvait que son cousin était « toqué ».
18 août a Lorsqu'il ne restait plus que les femmes, si par malheur elles causaient à voix basse, après avoir desservi la table :
« Ah ! les fainéantes ! criait Marwan. Est-ce qu'il n'y a rien à raccommoder ici. Nous sommes tous en loques…
Écoute, Gina, j'ai passé chez ta maîtresse, où j'en ai appris de belles. Tu es une coureuse et une propre à rien. » Gina, grande fille de vingt ans passés, rougissait d'être ainsi grondée devant Selim. Celui-ci, en face d'elle, éprouvait un malaise. Un soir, étant venu tard, pendant une absence de son oncle, il avait trouvé la mère et la fille ivres mortes devant une bouteille vide. Depuis ce moment, il ne pouvait revoir sa cousine sans se rappeler le spectacle honteux de cette enfant, riant d'un rire épais, ayant de larges plaques rouges sur sa pauvre petite figure pâlie. Il était aussi intimidé par les vilaines histoires qui couraient sur son compte. Grandi dans une chasteté de cénobite, il la regardait parfois à la dérobée, avec l'étonnement craintif d'un collégien mis en face d'une fille.
18 août b
Quand les deux femmes avaient pris leur aiguille et se tuaient les yeux à lui raccommoder ses vieilles chemises, Marwan, assis sur le meilleur siège, se renversait voluptueusement, sirotant et fumant, en homme qui savoure sa fainéantise. C'était l'heure où le vieux coquin accusait les riches de boire la sueur du peuple. Il avait des emportements superbes contre ces messieurs des beaux quartiers, qui vivaient dans la paresse et se faisaient entretenir par le pauvre monde. Les lambeaux d'idées communistes qu'il avait pris le matin dans les journaux devenaient grotesques et monstrueux en passant par sa bouche. Il parlait d'une époque prochaine où personne ne serait plus obligé de travailler. Mais il gardait pour les Raqqaoui ses haines les plus féroces. Il n'arrivait pas à digérer les pommes de terre qu'il avait mangées.
18 août c
« J'ai vu, disait-il, cette gueuse de Fatima qui achetait ce matin un poulet à la halle… Ils mangent du poulet, ces voleurs d'héritage !
– Khalti Didi, répondait Selim, prétend que mon oncle Kemal a été bon pour toi, à ton retour du service. N'a-t-il pas dépensé une forte somme pour t'habiller et te loger ?
– Une forte somme ! hurlait Marwan exaspéré. Ta grand-mère est folle !… Ce sont ces brigands qui ont fait courir ces bruits-là, afin de me fermer la bouche. Je n'ai rien reçu. » Yasmine intervenait encore maladroitement, rappelant à son mari ce qu'il avait eu, plus un vêtement complet et une année de loyer. Marwan lui criait de se taire, il continuait avec une furie croissante :
« La belle affaire ! c'est mon dû que je veux. Ah ! oui, parlons du bouge où ils m'ont jeté comme un chien, et du vieux manteau que Kemal m'a donné, parce qu'il n'osait plus la mettre, tant il était sale et troué ! » Il mentait ; mais personne, devant sa colère, ne protestait plus. Puis, se tournait vers Selim :
« Tu es encore bien naïf, toi, de les défendre ! ajoutait-il.
Ils ont dépouillé ta mère, et la brave femme ne serait pas morte, si elle avait eu de quoi se soigner.
– Non, tu n'es pas juste, mon oncle, disait le jeune homme, ma mère n'est pas morte faute de soins, et je sais que jamais mon père n'aurait accepté un sou de la famille de sa femme.
– Kafi ! laisse-moi tranquille ! Ton père aurait pris l'argent tout comme un autre. Nous avons été dévalisés indignement, nous devons rentrer dans notre bien. » Et Marwan recommençait pour la centième fois l'histoire de l'héritage et du reçu. Son neveu, qui la savait par cœur, ornée de toutes les variantes dont il l'enjolivait, l'écoutait avec quelque impatience.
« Si tu étais un homme, disait Marwan en finissant, tu viendrais un jour avec moi, et nous ferions un beau vacarme chez les Raqqaoui. Nous ne sortirions pas sans qu'on nous donnât de l'argent. » Mais Selim devenait grave et répondait d'une voix nette :
« Si ces misérables nous ont dépouillés, tant pis pour eux ! Je ne veux pas de leur argent. Vois-tu, mon oncle, ce n'est pas à nous qu'il appartient de frapper notre famille.
Ils ont mal agi, ils seront terriblement punis un jour.
– Ah ! quel grand innocent ! criait l'oncle. Quand nous serons les plus forts, tu verras si je ne fais pas mes petites affaires moi-même. Le bon Dieu s'occupe bien de nous ! La sale famille, la sale famille que la nôtre ! Je crèverais de faim, que pas un de ces gueux-là ne me jetterait un morceau de pain sec. » Lorsque Marwan entamait ce sujet, il ne tarissait pas. Il montrait à nu les blessures saignantes de son envie. Il voyait rouge, dès qu'il venait à songer que lui seul n'avait pas eu de chance dans la famille, et qu'il mangeait des pommes de terre, quand les autres avaient de la viande à discrétion.
19 août a Tous ses parents, jusqu'à ses petits-neveux, passaient alors par ses mains, et il trouvait des griefs et des menaces contre chacun d'eux.
« Oui, oui, répétait-il avec amertume, ils me laisseraient crever comme un chien. »
Gina, sans lever la tête, sans cesser de tirer son aiguille, disait parfois timidement :
« Pourtant, papa, mon cousin Tarek a été bon pour nous, l'année dernière, quand tu étais malade.
– Il t'a soigné sans jamais demander une livre, reprenait Yasmine, venant au secours de sa fille, et souvent il m'a glissé un peu d'argent pour te faire du bouillon.
– Lui ! il m'aurait fait crever, si je n'avais pas eu une bonne constitution ! s'exclamait Marwan. Taisez-vous, bêtes ! Vous vous laisseriez entortiller comme des enfants.
Ils voudraient tous me voir mort. Lorsque je serai malade, je vous prie de ne plus aller chercher mon neveu, car je n'étais déjà pas si tranquille que ça, de me sentir entre ses mains.
C'est un médecin de rien du tout, il n'a pas une personne comme il faut dans sa clientèle. »
19 août b
Puis Marwan, une fois lancé, ne s'arrêtait plus.
« C'est comme cette petite vipère de Youssef, disait-il, c'est un faux frère, un traître. Est-ce que tu te laisses prendre à ses articles de son blog, toi, Selim ? Tu serais un fameux niais. Ils ne sont pas même écrits en arabe, ses articles. J'ai toujours dit que ce démocrate de contrebande s'entendait avec son digne père pour se moquer de nous. Tu verras comme il retournera sa veste… Et son frère, l'illustre Karim, ce gros bêta dont les Raqqaoui font tant d'embarras ! Est-ce qu'ils n'ont pas le toupet de prétendre qu'il a à Damas une belle position ! Je la connais, moi, sa position. Il est employé dans les services secrets ; c'est un mouchard…
– Qui te l'a dit ! ? Tu n'en sais rien », interrompait Selim, dont l'esprit droit finissait par être blessé des accusations mensongères de son oncle.
« Ah ! je n'en sais rien ? Tu crois cela ? Je te dis que c'est un mouchard… Tu te feras tondre comme un agneau, avec ta bienveillance. Tu n'es pas un homme. Je ne veux pas dire du mal de ton frère Farid ; mais, à ta place, je serais joliment vexé de la façon pingre dont il se conduit à ton égard ; il gagne de l'argent gros comme lui, à Lattaquié, et il ne t'enverrait jamais un petit mandat pour tes menus plaisirs. Si tu tombes un jour dans la misère, je ne te conseille pas de t'adresser à lui.
– Je n'ai besoin de personne, répondait le jeune homme d'une voix fière et légèrement altérée. Mon travail nous suffit à moi et à Khalti Didi. Tu es cruel, mon oncle.
– Moi je dis la vérité, voilà tout… Je voudrais t'ouvrir les yeux. Notre famille est une sale famille ; c'est triste, mais c'est comme ça.
19 août c
« Il n'y a pas jusqu'au petit Mounir, le fils de Youssef, ce mioche de neuf ans, qui ne me tire la langue quand il me rencontre. Cet enfant battra sa mère un jour, et ce sera bien fait. Va, tu as beau dire, tous ces gens là ne méritent pas leur chance ; mais ça se passe toujours ainsi dans les familles : les bons pâtissent et les mauvais font fortune. » Tout ce linge sale que Marwan lavait avec tant de complaisance devant son neveu écœurait profondément le jeune homme. Il aurait voulu remonter dans son rêve. Dès qu'il donnait des signes trop vifs d'impatience, Marwan employait les grands moyens pour l'exaspérer contre leurs parents.
« Défends-les ! défends-les ! disait-il en paraissant se calmer. Moi, en somme, je me suis arrangé de façon à ne plus avoir affaire à eux. Ce que je t'en dis, c'est par tendresse pour ma pauvre mère, que toute cette clique traite vraiment d'une façon révoltante.
– Ce sont des misérables ! murmurait Selim.
– Oh ! tu ne sais rien, tu n'entends rien, toi. Il n'y a pas d'injures que les Raqqaoui ne disent contre la brave femme.
Youssef a défendu à son fils de jamais la saluer. Fatima parle de la faire enfermer dans une maison de folles. » Le jeune homme, pâle comme un linge, interrompait brusquement son oncle.
« Assez, criait-il, je ne veux pas en savoir davantage. Il faudra que tout cela finisse.
– Je me tais, puisque ça te contrarie, reprenait le vieux coquin en faisant le bonhomme. Il y a des choses pourtant que tu ne dois pas ignorer, à moins que tu ne veuilles jouer le rôle d'un imbécile. » Marwan, tout en s'efforçant de jeter Selim sur les Raqqaoui, goûtait une joie exquise à mettre des larmes de douleur dans les yeux du jeune homme. Il le détestait peut-être plus que les autres, parce qu'il était excellent ouvrier et qu'il ne buvait jamais. Aussi aiguisait-il ses plus fines cruautés à inventer des mensonges atroces qui frappaient au cœur le pauvre garçon ; il jouissait alors de sa pâleur, du tremblement de ses mains, de ses regards navrés, avec la volupté d'un esprit méchant qui calcule ses coups et qui a touché sa victime au bon endroit.
19 août d
Puis, quand il croyait avoir suffisamment blessé et exaspéré Selim, il abordait la politique.
« On m'a assuré, disait-il en baissant la voix, que les Raqqaoui préparent un mauvais coup.
– Un mauvais coup ? interrogeait Selim devenu attentif.
– Oui, on doit saisir, une de ces nuits prochaines, tous les bons citoyens de la ville et les jeter en prison. » Le jeune homme commençait par douter. Mais son oncle donnait des détails précis : il parlait de listes dressées, il nommait les personnes qui se trouvaient sur ces listes, il indiquait de quelle façon, à quelle heure et dans quelles circonstances s'exécuterait le complot. Peu à peu, Selim se laissait prendre à ce conte de bonne femme, et bientôt il délirait contre les ennemis de la liberté.
« Ce sont eux, criait-il, que nous devrions réduire à l'impuissance, s'ils continuent à trahir le pays. Et que comptent-ils faire des citoyens qu'ils arrêteront ?
– Ce qu'ils comptent en faire ! répondait Marwan avec un petit rire sec, mais ils les fusilleront dans les basses fosses des prisons. » Et comme le jeune homme, stupide d'horreur, le regardait sans pouvoir trouver une parole :
« Et ce ne sera pas les premiers qu'on y assassinera, continuait-il. Tu n'as qu'à aller rôder le soir, derrière le palais de justice, tu y entendras des coups de feu et des gémissements.
– O les infâmes ! » murmurait Selim.
20 août Alors, l'oncle et le neveu se lançaient dans la haute politique. Yasmine et Gina, en les voyant aux prises, allaient se coucher doucement, sans qu'ils s'en aperçussent. Jusqu'à minuit, les deux hommes restaient ainsi à commenter les nouvelles de Damas, à parler de la lutte prochaine et inévitable. Marwan déblatérait amèrement contre les hommes de son parti ; Selim rêvait tout haut, et pour lui seul, son rêve de liberté idéale. Étranges entretiens, pendant lesquels l'oncle se versait un nombre incalculable de petits verres, et dont le neveu sortait gris d'enthousiasme. Marwan ne put cependant jamais obtenir du jeune homme un calcul perfide, un plan de guerre contre les Raqqaoui ; il eut beau le pousser, il n'entendit sortir de sa bouche que des appels à la justice éternelle, qui tôt ou tard punirait les méchants.
Le généreux enfant parlait bien avec fièvre de prendre les armes et de massacrer les ennemis de la liberté ; mais, dès que ces ennemis sortaient du rêve et se personnifiaient dans son oncle Kemal ou dans toute autre personne de sa connaissance, il comptait sur le ciel pour lui éviter l'horreur du sang versé. Il est à croire qu'il aurait même cessé de fréquenter Marwan, dont les fureurs jalouses lui causaient une sorte de malaise, s'il n'avait goûté la joie de parler librement chez lui de sa chère démocratie. Toutefois, son oncle eut sur sa destinée une influence décisive ; il irrita ses nerfs par ses continuelles diatribes ; il acheva de lui faire souhaiter âprement la lutte armée, la conquête violente du bonheur universel.
Comme Selim atteignait sa seizième année, Marwan le fit entrer dans une organisation secrète qui couvrait tout le nord du pays. Dès ce moment, le jeune homme couva des yeux le fusil de son grand-père, qu'Oum Kemal avait rangé sur le dessus de l'armoire. Une nuit, pendant que sa grand-mère dormait, il le nettoya, le remit en état. Puis il le replaça dans sa cachette et attendit. Et il se berçait dans ses rêveries d'illuminé, il bâtissait des épopées gigantesques, voyant en plein idéal des luttes homériques, des sortes de tournois chevaleresques, dont les défenseurs de la liberté sortaient vainqueurs, et acclamés par le monde entier.
21 août a
Marwan, malgré l'inutilité de ses efforts, ne se découragea pas. Il se dit qu'il suffirait seul à étrangler les Raqqaoui, s'il pouvait jamais les tenir dans un petit coin. Ses rages de fainéant envieux et affamé s'accrurent encore, à la suite d'accidents successifs qui l'obligèrent à se remettre au travail. Vers les premiers jours de l'année 2000, Yasmine mourut presque subitement d'un cancer des poumons, qu'elle avait très certainement attrapé en respirant toute la journée les fumées toxiques de l'espèce de braséro sur lequel elle faisait cuire ses beignets sur le marché de la porte d'Antioche. Cette mort consterna Marwan. Son revenu le plus assuré lui échappait. Quand il vendit, au bout de quelques jours, le chaudron dans lequel sa femme faisait cuire ses beignets et le chevalet qui lui servait à rempailler ses vieilles chaises, il accusa grossièrement le Seigneur de lui avoir pris la défunte, cette forte femme dont il avait eu honte et dont il sentait à cette heure tout le prix. Il se rabattit sur le gain de ses enfants avec plus d'avidité. Mais, un mois plus tard, Gina, lasse de ses continuelles exigences, s'en alla avec ses deux enfants et Lamine, dont la mère était morte. Les amants se réfugièrent à Damas. Marwan, atterré, s'emporta ignoblement contre sa fille, en lui souhaitant de crever à l'hôpital, comme ses pareilles. Ce débordement d'injures n'améliora pas sa situation qui, décidément, devenait mauvaise. Mounir suivit bientôt l'exemple de sa sœur. Il attendit un jour de paie et s'arrangea de façon à toucher lui-même son argent. Il dit en partant à un de ses amis, qui le répéta à Marwan, qu'il ne voulait plus nourrir son fainéant de père, et que si ce dernier s'avisait de le faire ramener par la police, il était décidé à ne plus toucher une scie ni un rabot.
21 août b Le lendemain, lorsque Marwan l'eut cherché inutilement et qu'il se trouva seul, sans un sou, dans le logement où, pendant vingt ans, il s'était fait grassement entretenir, il entra dans une rage atroce, donnant des coups de pied aux meubles, hurlant les imprécations les plus monstrueuses.
Puis il s'affaissa, il se mit à traîner les pieds, à geindre comme un convalescent. La crainte d'avoir à gagner son pain le rendait positivement malade. Quand Selim vint le voir, il se plaignit avec des larmes de l'ingratitude des enfants. N'avait-il pas toujours été un bon père ? Mounir et Gina étaient des monstres qui le récompensaient bien mal de tout ce qu'il avait fait pour eux. Maintenant, ils l'abandonnaient, parce qu'il était vieux et qu'ils ne pouvaient plus rien tirer de lui.
« Mais, mon oncle, dit Selim, tu es encore d'un âge à travailler. » Marwan, toussant, se courbant, hocha lugubrement la tête, comme pour dire qu'il ne résisterait pas longtemps à la moindre fatigue. Au moment où son neveu allait se retirer, il lui emprunta quelques livres. Il vécut un mois, en portant un à un chez le fripier les vieux effets de ses enfants et en vendant également peu à peu tous les menus objets du ménage.
Bientôt il n'eut plus qu'une table, une chaise, son lit et les vêtements qu'il portait. Il finit même par troquer le lit en bois contre un simple lit de camp. Quand il fut à bout de ressources, pleurant de rage, avec la pâleur farouche d'un homme qui se résigne au suicide, il alla chercher le paquet d'osier oublié dans un coin depuis un quart de siècle. En le prenant, il parut soulever une montagne. Et il se remit à tresser des corbeilles et des paniers, accusant le genre humain de son abandon. Ce fut alors surtout qu'il parla de partager avec les riches. Il se montra terrible. Il incendiait de ses discours le café, où ses regards furibonds lui assuraient un crédit illimité. D'ailleurs, il ne travaillait que lorsqu'il n'avait pu soutirer une pièce à Selim ou à un camarade. Il ne fut plus « monsieur » Marwan, cet ouvrier rasé et endimanché tous les jours, qui jouait au bourgeois ; il redevint le grand diable malpropre qui avait spéculé jadis sur ses haillons. Maintenant qu'il se trouvait presque à chaque marché pour vendre ses corbeilles, Fatima n'osait plus aller à la halle. Il lui fit une fois une scène atroce. Sa haine pour les Raqqaoui croissait avec sa misère. Il jurait, en proférant d'effroyables menaces, de se faire justice lui-même, puisque les riches s'entendaient pour le forcer au travail.
22 août Dans ces dispositions d'esprit, il accueillit les « Printemps arabes » avec la joie chaude et bruyante d'un chien qui flaire la curée. Les quelques opposants honorables de la ville n'ayant pu s'entendre et se tenant à l'écart, il se trouva naturellement un des agents les plus en vue des premiers troubles à Alep. Les démocrates, malgré l'opinion déplorable qu'ils avaient fini par avoir de ce paresseux, devaient le prendre à l'occasion comme un drapeau de ralliement. Mais, pendant plusieurs mois, la ville restant paisible, Marwan crut ses plans déjoués. Ce fut seulement à la nouvelle de la première manifestation qu'il se remit à espérer. Pour rien au monde, il n'aurait quitté Alep ; aussi inventa-t-il un prétexte pour ne pas rejoindre les groupes qui commençaient à s'organiser à Idlib. Alors que des actions se préparaient, il était avec quelques fidèles dans un café proche de la citadelle, lorsqu'un camarade accourut les prévenir que des insurgés commençaient à converger vers la ville. Cette nouvelle venait d'être apportée par un partisan de la révolution qui avait quitté Idlib en début de soirée. La consigne était en effet de ne rien diffuser sur l'internet afin de tenter de prendre de court les autorités.
Marwan parut alors délirer d'enthousiasme. L'arrivée imprévue de ces insurgés lui sembla une attention délicate de la Providence à son égard. Et ses mains tremblaient à la pensée qu'il tiendrait bientôt les Raqqaoui à la gorge.
23 août a Cependant, Marwan et ses amis sortirent en hâte du café.
La petite troupe se retrouva bientôt réunie dans plusieurs taxis et minibus de service qui partirent en convoi par la route du sud pour rejoindre Idlib. C'étaient ces voitures que Raqqaoui avait aperçues en courant se cacher chez sa mère. Marwan, quant à lui, était resté en arrière à Alep avec quatre de ses compagnons, grands gaillards de peu de cervelle qu'il dominait de tous ses bavardages de café. Il leur persuada aisément qu'il fallait arrêter sur-le-champ les suppôts déclarés du régime, si l'on voulait éviter les plus grands malheurs. La vérité était qu'il craignait de voir Kemal lui échapper, au milieu du trouble que les manifestations allaient causer. Les quatre grands gaillards le suivirent avec une docilité exemplaire et vinrent heurter violemment à la porte des Raqqaoui. Dans cette circonstance critique, Fatima fut admirable de courage. Elle descendit ouvrir la porte de la rue.
23 août b
« Nous voulons monter chez toi, lui dit brutalement Marwan.
– C'est bien, messieurs, montez », répondit-elle avec une politesse ironique, en feignant de ne pas reconnaître son beau-frère.
En haut, Marwan lui ordonna d'aller chercher son mari.
« Mon mari n'est pas ici, dit-elle de plus en plus calme, il est en voyage pour ses affaires ; il a pris le bus de Lattaquié, ce soir à six heures. »
Marwan, à cette déclaration faite d'une voix nette, eut un geste de rage. Il entra violemment dans le salon, passa dans la chambre à coucher, bouleversa le lit, regardant derrière les rideaux et sous les meubles. Les quatre grands gaillards l'aidaient. Pendant un quart d'heure, ils fouillèrent l'appartement. Fatima s'était paisiblement assise sur le canapé du salon et s'occupait à raccommoder un vieux vêtement, comme une personne qui attend son tour dans un bureau de l'administration, et qui sait que cette attente peut durer indéfiniment.
« C'est pourtant vrai, il s'est sauvé, le lâche ! » bégaya Marwan en revenant dans le salon.
23 août c
Il continua pourtant de regarder autour de lui d'un air soupçonneux. Il avait le pressentiment que Kemal ne pouvait avoir abandonné la partie au moment décisif. Il s'approcha de Fatima qui bâillait.
« Indique-nous l'endroit où ton mari est caché, lui dit-il, et je te promets qu'il ne lui sera fait aucun mal.
– Je vous ai dit la vérité, répondit-elle avec impatience.
Je ne puis pourtant pas vous livrer mon mari, puisqu'il n'est pas ici. Vous avez regardé partout, n'est-ce pas ? Laissez-moi tranquille maintenant. » Marwan, exaspéré par son sang-froid, allait certainement la battre, lorsqu'un bruit sourd monta de la rue. C'était un convoi qui s'engageait dans la rue.
Il dut quitter le salon jaune, après avoir montré le poing à sa belle-sœur, en la traitant de vieille gueuse et en la menaçant de revenir bientôt. Au bas de l'escalier, il prit à part un des hommes qui l'avait accompagné, un terrassier nommé Ahmed, le plus épais des quatre, et lui ordonna de s'asseoir en face de la maison et de n'en pas bouger jusqu'à nouvel ordre.
« Tu viendrais m'avertir, lui dit-il, si tu voyais rentrer la canaille d'en haut. » L'homme s'assit pesamment. Quand il fut sur le trottoir, Marwan, levant les yeux, aperçut Fatima à la fenêtre du salon jaune et regardant curieusement le convoi, comme s'il se fut agi d'un défilé à la gloire du Président, musique en tête. Cette dernière preuve de tranquillité parfaite l'irrita au point qu'il fut tenté de remonter pour jeter la vieille femme dans la rue. Il monta dans une voiture en murmurant d'une voix sourde :
« Oui, oui, regarde-nous passer. Nous verrons si demain tu te montreras encore. »
24 août a Il était près de onze heures du soir, lorsque les insurgés entrèrent dans la ville par le sud et rejoignirent le quartier de l'université. Le chef de la police, prévenu de ce premier rassemblement, n'était cependant pas en mesure de réagir. Il savait d'ailleurs que personne n'attendait de lui qu'il envoyât ses hommes. Si un ordre venait de Damas, il irait vers l'armée ou vers les milices de sécurité, en activité ou dormantes, et principalement formées de jeunes alaouites de la montagne.
24 août b
À la tête de la manifestation, marchaient toujours les étudiants d'Alep, guidant les autres ; Maya, au premier rang, ayant Selim à sa gauche, levait son drapeau avec plus de crânerie, depuis qu'elle sentait, depuis les immeubles environnants, des regards effarés de bourgeois réveillés en sursaut. Les manifestants se réunirent avec prudence ; à chaque carrefour, ils craignaient d'être accueillis à coups de fusil, et surtout, qu'on leur eût préparé une embuscade afin de tuer dans l'œuf le mouvement. Mais la ville semblait morte ; à peine entendait-on aux fenêtres des exclamations étouffées. Cinq ou six fenêtres seulement s'ouvrirent ; quelque vieux militaire se montrait, en vêtement de nuit, se penchant pour mieux voir ; puis, dès que le bonhomme distinguait la grande fille rouge qui paraissait traîner derrière elle cette foule de démons noirs, il refermait précipitamment sa fenêtre, terrifié par cette apparition diabolique.
24 août c
Le silence de la ville endormie tranquillisa les manifestants, qui osèrent s'engager dans les ruelles de la vieille ville, et qui arrivèrent ainsi comme par infiltration, jusqu'à la citadelle et, surtout, au bâtiment du gouvernorat. La porte de la citadelle, majestueuse, se trouvait vivement éclairée par la lune. Le bâtiment du gouvernorat, faisait, au bord du ciel clair, une grande tache d'une blancheur crue. Toutes les portes étaient fermées. Les trois mille manifestants qui se massaient autour de la citadelle allaient bientôt former une colonne discontinue qui pourrait ceindre la citadelle comme si elle était encore une place forte. Elle le reviendra d'ailleurs, plus tard, lorsque les mouvements de libération ayant échoué, la guerre civile s'installera, livrant la ville au pillage et à la violence la plus abjecte. Cette nuit-là, l'ambiance était encore bon-enfant et la citadelle un lieu de visite pour les touristes et les écoliers.
24 août d
L'arrivée de la manifestation, à pareille heure, surprenait l'autorité à l'improviste. Il s'agissait de prendre place pour pouvoir sans encombre manifester le lendemain matin et les hommes, principalement encore des étudiants et quelques étudiantes, s'apprêtaient à passer la nuit en sirotant du thé, en mangeant quelques gâteaux apportés dans les sacs et en chantant des chansons. Quelques uns inventèrent des instruments de percussion. La place du gouvernorat ressemblait ainsi davantage à un rassemblement de jeunes décidés à s'amuser qu'à une insurrection violente qui conduirait au chaos. Il fallait beaucoup d'aveuglement pour y voir alors autre chose qu'un désir de liberté et de démocratie très pacifique.
24 août e
Le gouverneur, apparatchik borné, aurait vivement souhaité de se défendre. Mais c'était un homme prudent qui comprit cela tournerait sans aucun doute au bain de sang et à l'insurrection des quartiers populaires de la ville. La délibération ne fut pas longue. Seul Sakkan s'entêta ; il voulait se battre, il prétendait que vingt hommes avec des fusils mitrailleurs suffiraient pour mettre ces trois mille canailles à la raison. Le gouverneur haussa les épaules et déclara que l'unique parti à prendre était de laisser faire. Il pensait, somme toute, qu'une réaction violente affaiblirait davantage le régime, que de laisser se dérouler cette première manifestation copiée en miniature sur celles qui avaient mobilisé les foules arabes les mois précédents.
24 août f
Le gouverneur décida de descendre dans la foule pour sonder les intentions des chefs et, surtout, pour leur demander de ne pas scander de slogans hostiles au régime, sans quoi il serait obligé de faire donner la troupe. Il était assez avisé pour avoir compris que les printemps arabes s'attaquaient d'abord à la tête de ces régimes corrompus et dictatoriaux en intimant l'ordre à leurs dirigeants de « dégager ». Ces dirigeants payaient d'ailleurs des décennies de culte de la personnalité qui avaient placé partout leur effigie en deux ou trois dimensions, jusqu'à des statues géantes qui occupaient les points stratégiques des villes. On sait que le sort assez courant des statues est d'être déboulonnées. Les images des statues abattues de Saddam Hussein, l'autre dirigeant baathiste de la région, avaient marqué les esprits et personne ne pouvait, déjà, ignorer les ressemblances entre les deux régimes. Certes, le tempérament irakien n'est pas le tempérament syrien et les deux pays ne se ressemblent pas. L'Irak est marqué davantage par le clivage ancestral entre les sunnites et les chiites. Les alaouites syriens ne sont chiites que par raccord et fonctionnent surtout comme un groupe très solidaire davantage constitué par un fait géographique : la montagne syrienne, que par des rites religieux.
24 août g
Jusque-là, le colonel Sakkan avait rongé son frein, en mâchant de sourdes injures. La vue de la place occupée par ces jeunes l'exaspérait ; il faisait des efforts inouïs pour ne pas traiter comme ils le méritaient ces étudiants fainéants qui n'avaient pas même chacun un fusil.
Mais quand il entendit un étudiant crier le slogan tant redouté intimant l'ordre au Président de dégager, il ne put se taire davantage, il cria :
« Mauvais Syriens ! si j'avais seulement quatre hommes et un camion mitrailleur, je vous ferais vite déguerpir pour vous rappeler au respect ! » Il n'en fallait pas tant pour occasionner les plus graves accidents. Un long cri courut dans la foule, qui se rua contre les portes du bâtiment. Le gouverneur, consterné, se hâta de rentrer, en suppliant Sakkan d'être raisonnable, s'il ne voulait que cela tournât au massacre. En deux minutes, les portes cédèrent, le peuple envahit le hall du gouvernorat et déborda les gardes. Les officiels présents furent arrêtés. Sakkan, qui voulut refuser de remettre son arme, dut être protégé par le chef du contingent kurde, homme d'un grand sang-froid, contre l'exaspération de certains manifestants. Quand le bâtiment fut au pouvoir des insurgés, ils conduisirent les prisonniers dans un petit café de la citadelle, où ils furent gardés à vue.
25 août Les manifestants auraient préféré ne pas mener d'action nocturne, mais ils avaient jugé que cela restait la meilleure façon de se faire entendre le lendemain, puis de se disperser sans encombre. C'était cependant un très mauvais calcul qui devait mener le mouvement à sa perte. L'arrivée de nuit dans la ville donnait en effet au mouvement un caractère agressif et dangereux qu'il n'avait pas alors. La manifestation ressemblait ainsi davantage à une insurrection, à un coup de force, et ne pouvait dès lors attendre autre chose des autorités qu'une réaction violente et disproportionnée. Il n'était pas question pour le régime que la population pût rejoindre la citadelle et se joindre aux étudiants pour faire de ce lieu une nouvelle place Tahrir.
Le gouverneur tenta de les dissuader de rester, retournant vers les manifestants, groupe par groupe, pour leur expliquer que ce n'était pas une bonne idée. Ce fonctionnaire montra, en cette circonstance difficile, une intelligence très nette de la situation. Il ne fallait pas qu'Alep, à son réveil, les trouvât encore assis sur les trottoirs de ses rues ; s'ils partaient avant le jour, ils auraient simplement passé au milieu de la ville endormie comme un mauvais rêve, comme un de ces cauchemars que l'aube dissipe. Mais il y avait déjà parmi les étudiants des éléments plus radicaux, qui ne voulaient rien savoir, et même quelques-uns dont on dit, plus tard, que leur accent n'avait rien de syrien.
Vers une heure, les trois mille manifestants, dont certains avaient des armes, continuaient de chanter et de parler, mais avaient abandonné slogans, banderoles et drapeaux. La place était noire de monde et l'ambiance générale demeurait détendue, et même parfois festive. Malgré le froid de la nuit, il y avait des traînées de gaieté dans cette foule, dont les clartés vives de la lune dessinaient vivement les moindres groupes. Du fond des rues voisines, où l'on distinguait de vagues formes noires assises sur le seuil blanc des maisons, venaient aussi des rires brusques qui coulaient de l'ombre et se perdaient dans la grande cohue. Aux fenêtres, les curieuses enhardies, des bonnes femmes coiffées de foulards, regardaient les manifestants, qui allaient de temps en temps prendre du thé dans les échoppes qui, pour l'occasion, n'avaient pas fermé.
26 août a Pendant que le gouvernorat était occupé, un poste de police, situé à deux pas, était encerclé. Les policiers furent surpris et poussés dehors en quelques minutes. Les poussées de la foule avaient entraîné Maya et Selim de ce côté. L'enfant, qui serrait toujours la hampe du drapeau contre sa poitrine, fut collée contre un mur, tandis que le jeune homme, emporté par le flot humain, pénétrait à l'intérieur du poste de police et aidait ses compagnons à arracher aux policiers les armes qu'ils avaient saisies à la hâte. Selim, devenu farouche, grisé par l'élan de la bande, s'attaqua à un grand diable nommé Razzi, avec lequel il lutta quelques instants. Il parvint, d'un mouvement brusque, à lui enlever son fusil.
Le canon de l'arme alla frapper violemment Razzi au visage et lui creva l'œil droit. Le sang coula, des éclaboussures jaillirent sur les mains de Selim, qui fut subitement dégrisé. Il regarda ses mains, il lâcha le fusil ; puis il sortit en courant, la tête perdue, secouant les doigts.
« Tu es blessé ! cria Maya.
– Non, non, répondit-il d'une voix étouffée, c'est un policier que je viens de tuer.
– Est-ce qu'il est mort ! ?
– Je ne sais pas, il avait du sang plein la figure. Viens vite. » Il entraîna la jeune fille. Arrivé à la citadelle, il la fit asseoir sur un banc de pierre. Il lui dit de l'attendre là. Il regardait toujours ses mains, il balbutiait. Maya finit par comprendre, à ses paroles entrecoupées, qu'il voulait aller embrasser sa grand-mère avant de partir.
« Eh bien ! va, dit-elle. Ne t'inquiète pas de moi. Lave tes mains. »
26 août b
Il s'éloigna rapidement, tenant ses doigts écartés, sans songer à les tremper dans les fontaines auprès desquelles il passait. Depuis qu'il avait senti sur sa peau la tiédeur du sang de Razzi, une seule idée le poussait, courir auprès de Khale Didi et se laver les mains dans l'auge du puits, au fond de la petite cour. Là seulement, il croyait pouvoir effacer ce sang. Toute son enfance paisible et tendre s'éveillait, il éprouvait un besoin irrésistible de se réfugier dans les jupes de sa grand-mère, ne fut-ce que pendant une minute. Il arriva haletant. Khale Didi n'était pas couchée, ce qui aurait surpris Selim en tout autre moment. Mais il ne vit pas même, en entrant, son oncle Raqqaoui, assis dans un coin, sur le vieux coffre. Il n'attendit pas les questions de la pauvre vieille.
« Grand-mère, dit-il rapidement, il faut me pardonner…
Je vais partir avec les autres… Tu vois, j'ai du sang… Je crois que j'ai tué un policier.
– Tu as tué un policier ! » répéta khale Didi d'une voix étrange.
Des clartés aiguës s'allumaient dans ses yeux fixés sur les taches rouges.
27 août a Brusquement, elle se tourna vers le placard où l'arme était habituellement rangée.
« Tu as pris le fusil, dit-elle ; où est le fusil ? » Selim, qui avait laissé le fusil auprès de Maya, lui jura que l'arme était en sûreté. Pour la première fois, Oum Kemal fit allusion au contrebandier, le père de Marwan, devant son petit-fils.
« Tu rapporteras le fusil ? Tu me le promets ! dit-elle avec une singulière énergie… C'est tout ce qui me reste de lui…
Tu as tué un policier ; lui, ce sont les douaniers qui l'ont tué. » Elle continuait à regarder Selim fixement, d'un air de cruelle satisfaction, sans paraître songer à le retenir. Elle ne lui demandait aucune explication, elle ne pleurait point, comme ces bonnes grand-mères qui voient leurs petits-enfants à l'agonie pour la moindre égratignure. Tout son être se tendait vers une même pensée, qu'elle finit par formuler avec une curiosité ardente.
« Est-ce que c'est avec le fusil que tu as tué le policier ? » demanda-t-elle.
Sans doute Selim entendit mal ou ne comprit pas.
« Oui, répondit-il… Je vais me laver les mains. »
27 août b
Ce ne fut qu'en revenant du puits qu'il aperçut son oncle.
Kemal avait entendu en pâlissant les paroles du jeune homme. Vraiment, Fatima avait raison, sa famille prenait plaisir à le compromettre. Voilà maintenant qu'un de ses neveux tuait les policiers ! Jamais il n'aurait la place de responsable, s'il n'empêchait ce fou furieux de rejoindre les manifestants. Il se mit devant la porte, décidé à ne pas le laisser sortir.
« Écoute, dit-il à Selim, très surpris de le trouver là, je suis le chef de la famille, je te défends de quitter cette maison. Il y va de ton honneur et du nôtre. Demain, je tâcherai de te faire gagner la frontière. » Selim haussa les épaules.
« Laisse-moi passer, répondit-il tranquillement. Je ne suis pas un mouchard ; je ne ferai pas connaître ta cachette, sois tranquille. » Et comme Raqqaoui continuait de parler de la dignité de la famille et de l'autorité que lui donnait sa qualité d'aîné :
« Est-ce que je suis de ta famille ! continua le jeune homme. Tu m'as toujours renié… Aujourd'hui, la peur t'a poussé ici, parce que tu sens bien que le jour de la justice est venu. Voyons, place ! je ne me cache pas, moi ; j'ai un devoir à accomplir. » Raqqaoui ne bougeait pas. Alors Oum Kemal, qui écoutait les paroles véhémentes de Selim avec une sorte de ravissement, posa sa main sèche sur le bras de son fils.
« Ôte-toi, Kemal, dit-elle, il faut que l'enfant sorte. » Le jeune homme poussa légèrement son oncle et s'élança dehors.
27 août c
Raqqaoui, en refermant la porte avec soin, dit à sa mère d'une voix pleine de colère et de menaces :
« S'il lui arrive malheur, ce sera de ta faute… Tu es une vieille folle, tu ne sais pas ce que tu viens de faire. » Mais Adélaïde ne parut pas l'entendre ; elle alla jeter un peu de charbon dans le feu qui s'éteignait, en murmurant avec un vague sourire :
« Je connais ça… Il restait des mois entiers dehors ; puis il me revenait mieux portant. » Elle parlait sans doute d'Abou Marwan.
28 août a Cependant, Selim regagna la citadelle en courant. Comme il approchait de l'endroit où il avait laissé Maya, il entendit un bruit violent de voix et vit un rassemblement qui lui firent hâter le pas. Une scène cruelle venait de se passer.
Des curieux circulaient dans la foule des manifestants, depuis que ces derniers s'étaient tranquillement mis à manger.
Parmi ces curieux se trouvait Yasser, le fils du fermier Idelbi, un garçon d'une vingtaine d'années, créature chétive et louche qui nourrissait contre sa cousine Maya une haine implacable. Au logis, il lui reprochait le pain qu'elle mangeait, il la traitait comme une misérable ramassée par charité au coin d'une rue. Il est à croire que la jeune femme avait refusé d'être sa maîtresse. Grêle, blafard, les membres trop longs, le visage de travers, il se vengeait sur elle de sa propre laideur et des mépris que la belle et puissante fille avait dû lui témoigner. Son rêve caressé était de la faire jeter à la porte par son père. Aussi l'espionnait-il sans relâche.
28 août b
Depuis quelque temps, il avait surpris ses rendez-vous avec Selim ; il n'attendait qu'une occasion décisive pour tout rapporter à Idelbi. Ce soir-là, l'ayant vue s'échapper de la maison vers huit heures, la haine l'emporta, il ne put se taire davantage. Idelbi, au récit qu'il lui fit, entra dans une colère terrible et dit qu'il chasserait cette coureuse à coups de pied, si elle avait l'audace de revenir. Yasser se coucha, savourant à l'avance la belle scène qui aurait lieu le lendemain. Puis il éprouva un âpre désir de prendre immédiatement un avant-goût de sa vengeance. Il se rhabilla et sortit.
Peut-être rencontrerait-il Maya. Il se promettait d'être très insolent. Ce fut ainsi qu'il assista à l'entrée des manifestants et qu'il les suivit jusqu'à la citadelle, avec le vague pressentiment qu'il allait retrouver les amoureux de ce côté. Il finit, en effet, par apercevoir sa cousine sur le banc où elle attendait Selim. En la voyant vêtue de son abaya et ayant à côté d'elle le drapeau, appuyé contre un mur, il se mit à ricaner, à la plaisanter grossièrement.
28 août c
La jeune fille, saisie à sa vue, ne trouva pas une parole. Elle sanglotait sous les injures. Et tandis qu'elle était toute secouée par les sanglots, la tête basse, se cachant la face, Yasser l'appelait fille de criminel et lui criait que le père Idelbi lui ferait danser une fameuse danse si jamais elle s'avisait de rentrer à la ferme. Pendant un quart d'heure, il la tint ainsi frissonnante et meurtrie. Des gens avaient fait cercle, riant bêtement de cette scène douloureuse. Quelques manifestants intervinrent enfin et menacèrent le jeune homme de lui administrer une correction exemplaire, s'il ne laissait pas Maya tranquille. Mais Yasser, tout en reculant, déclara qu'il ne les craignait pas. Ce fut à ce moment que parut Selim. Le jeune Idelbi, en l'apercevant, fit un saut brusque, comme pour prendre la fuite ; il le redoutait, le sachant beaucoup plus vigoureux que lui. Il ne put cependant résister à la cuisante volupté d'insulter une dernière fois la jeune fille devant son amoureux.
« Ah ! je savais bien, cria-t-il, que le garagiste ne devait pas être loin ! C'est pour suivre ce toqué, n'est-ce pas, que tu nous as quittés ? La malheureuse ! elle n'a pas seize ans ! À quand la naissance ? » Il fit encore quelques pas en arrière, en voyant Selim serrer les poings.
« Et surtout, continua-t-il avec un ricanement ignoble, ne viens pas faire tes couches chez nous. Tu n'aurais pas besoin de sage-femme. Mon père te délivrerait à coups de pied, entends-tu ? » Il se sauva, hurlant, le visage meurtri. Selim, d'un bond, s'était jeté sur lui et lui avait porté en pleine figure un terrible coup de poing. Il ne le poursuivit pas. Quand il revint auprès de Maya, il la trouva debout, essuyant fiévreusement ses larmes avec la paume de sa main. Comme il la regardait doucement, pour la consoler, elle eut un geste de brusque énergie.
« Non, dit-elle, je ne pleure plus, tu vois… J'aime mieux ça. Maintenant, je n'ai plus de remords d'être partie. Je suis libre ! » Elle reprit le drapeau, et ce fut elle qui ramena Selim au milieu des manifestants.
28 août d
Il était alors près de deux heures du matin. Le froid devenait assez vif, que les manifestants s'étaient levés, achevant leur thé debout et cherchant à se réchauffer en dansant en rythme sur place. Les chefs donnèrent enfin l'ordre du départ. La colonne se reforma. Les prisonniers furent placés au milieu ; outre le gouverneur et le colonel Sakkan, les insurgés avaient arrêté et emmenaient Abou Firas, le directeur du Trésor, et plusieurs autres fonctionnaires.
29 août a À ce moment, on vit circuler Youssef parmi les groupes.
Le cher garçon, devant ce soulèvement formidable, avait pensé qu'il était imprudent de ne pas rester l'ami des démocrates ; mais comme, d'un autre côté, il ne voulait pas trop se compromettre avec eux, il était venu leur faire ses adieux, le bras en écharpe, en se plaignant amèrement de cette maudite blessure qui l'empêchait de tenir une arme. Il rencontra dans la foule son frère Tarek, muni d'une trousse et d'une petite caisse de secours. Le médecin lui annonça, de sa voix tranquille, qu'il allait suivre les manifestants. Youssef le traita tout bas de grand innocent. Il finit par s'esquiver, craignant qu'on ne lui demandât un reportage, ce qu'il jugeait singulièrement périlleux.
29 août b
Les manifestants ne pouvaient songer à voir alors Alep se soulever. La ville était animée d'un esprit trop conservateur, pour qu'ils cherchassent même à y établir une commission démocratique, comme ils l'avaient déjà fait ailleurs. Ils se seraient éloignés simplement, si Marwan, poussé et enhardi par ses haines, n'avait offert de tenir la vieille ville en respect, à la condition qu'on laissât sous ses ordres une vingtaine d'hommes déterminés. On lui donna les vingt hommes, à la tête desquels il alla triomphalement occuper une antenne administrative. Pendant ce temps, la colonne descendait le souk et sortait par la porte d'Antioche, laissant derrière elle, silencieuses et désertes, les rues qu'elle avait traversées comme un coup de tempête. Au loin s'étendaient les quartiers gris d'Alep puis la campagne sous la lune. Maya avait refusé le bras de Selim ; elle marchait bravement, ferme et droite, tenant le drapeau à deux mains, sans se plaindre de l'onglée qui lui bleuissait les doigts.


V
30 août a Au loin s'étendaient les routes toutes blanches de lune. La bande des étudiants avait décidé rejoindre Idlib, et de le faire en partie en marchant dans la campagne froide et claire. C'était comme un large courant d'enthousiasme. Le souffle d'épopée qui emportait Maya et Selim, ces grands enfants avides d'amour et de liberté, traversait avec une générosité sainte les honteuses comédies de Marwan et des Raqqaoui. La voix haute du peuple, par intervalles, grondait, entre les bavardages du salon jaune et les diatribes. Et la farce vulgaire, la farce ignoble, tournait au grand drame de l'histoire.
30 août b
Au sortir d'Alep, les étudiants avaient pris la route de Ourem el Kubra. Ils devaient arriver à ce gros bourg vers dix heures du matin. La route traverse de petits villages et longe les murs de grandes propriétés, dans un paysage à peine vallonné. À gauche comme à droite, la plaine, immense tapis vert à cette période de l'année, piquée de loin en loin par les taches grises des villages, dormait. Au loin, parfois, la pureté de l'air permettait d'apercevoir les premiers contreforts des monts Taurus. La frontière turque est toute proche depuis que la France a cédé le Sandjak d'Alexandrette. La route dépasse parfois des rocs de calcaire énormes..
Rien n'est plus sauvage, plus étrangement grandiose, que
ce plateau calcaire habité par les hommes depuis toujours. La nuit surtout, ces lieux ont une horreur sacrée. Sous la lumière pâle, les jeunes s'avançaient comme dans une avenue de ville détruite, ayant aux deux bords des débris de temples ; la lune faisait de chaque rocher un fût de colonne tronqué, un chapiteau écroulé, une muraille trouée de mystérieux portiques. Plus loin, d'autres rochers s'élevaient sur la plaine, à peine blanchie d'une teinte laiteuse, pareille à une immense cité cyclopéenne dont les tours, les obélisques, les maisons aux terrasses hautes, auraient caché une moitié du ciel ; et, au loin, du côté de l'Oronte, se creusait, s'élargissait un océan de clartés diffuses, une étendue vague, sans bornes, où flottaient des nappes de brouillard lumineux. La petite troupe aurait pu croire qu'elle suivait une chaussée gigantesque, un chemin de ronde construit au bord d'une mer phosphorescente et tournant autour d'une Babel inconnue.
30 août c
Cette nuit-là, les manifestants réveillaient les oiseaux, qui s'envolaient en criant avant de se poser plus loin, surpris de ces chants inhabituels. Et, dans les cris affolés des oiseaux, les étudiants distinguaient comme des lamentations. Les villages épars dans la plaine, de l'autre côté de la route, se réveillaient, incrédules, allumant les lampes. Jusqu'au matin, la colonne en marche, qu'une horde de corbeaux funèbres semblait suivre dans la nuit, vit ainsi la nouvelle de leur passage courir le long de la route comme une traînée de poudre. Des feux tachaient l'ombre de points sanglants ; des chants lointains venaient, par souffles affaiblis ; toute la vague étendue, noyée sous les buées blanchâtres de la lune, s'agitait confusément, avec de brusques frissons de colère. Pendant des kilomètres, le spectacle resta le même.
30 août d
Ces hommes, qui marchaient dans l'aveuglement de la fièvre que les Printemps arabes avaient mise dans leurs cœurs, s'exaltaient au spectacle de cette longue bande de terre qu'ils imaginaient toute secouée de révolte. Grisés par l'enthousiasme du soulèvement général qu'ils rêvaient, ils croyaient que le peuple les suivait, ils s'imaginaient voir, au-delà du plateau, dans la vaste mer de clartés diffuses, des files d'hommes interminables qui couraient, comme eux, à la recherche de la liberté. Et leur esprit rude, avec cette naïveté et cette illusion des foules, concevait une victoire facile et certaine. Ils auraient saisi et fusillé comme traître quiconque leur aurait dit, à cette heure, que seuls ils avaient ce courage du devoir, tandis que le reste du pays, écrasé de terreur, se laissait lâchement garrotter.
30 août e
Ils puisaient encore un continuel entraînement de courage dans l'accueil que leur faisaient les quelques bourgs que traversaient la longue route droite. Dès l'approche de la petite troupe, les habitants venaient à leur rencontre ; les femmes accouraient en poussant des youyous de fête ; les hommes, habillés de blanc, se joignaient à eux et suivaient la colonne pendant plus d'un kilomètre. C'était, à chaque village, une nouvelle ovation, des cris de bienvenue, des adieux longuement répétés.
31 août a Vers le matin, la lune disparut à l'horizon ; les manifestants continuèrent leur marche rapide dans le noir épais d'une nuit d'hiver ; ils ne distinguaient plus ni la vallée ni les coteaux ; ils entendaient seulement les voix éraillées des muezzins, battant au fond des ténèbres, comme des plaintes invisibles, cachées ils ne savaient où, et dont les appels désespérés les fouettaient sans relâche.
31 août b Cependant Maya et Selim allaient dans l'emportement de la bande. Vers le matin, la jeune fille était brisée de fatigue. Elle ne marchait plus qu'à petits pas pressés, ne pouvant suivre les grandes enjambées des gaillards qui l'entouraient. Mais elle mettait tout son courage à ne pas se plaindre ; il lui eût trop coûté d'avouer qu'elle n'avait pas la force d'un garçon. Dès les premiers kilomètres, Selim lui avait donné le bras ; puis, voyant que le drapeau glissait peu à peu de ses mains roidies, il avait voulu le prendre, pour la soulager ; et elle s'était fâchée, elle lui avait seulement permis de soutenir le drapeau d'une main, tandis qu'elle continuerait à le porter sur son épaule. Elle garda ainsi son attitude héroïque avec une opiniâtreté d'enfant, souriant au jeune homme chaque fois qu'il lui jetait un regard de tendresse inquiète. Mais quand la lune se cacha, elle s'abandonna dans le noir. Selim la sentait devenir plus lourde à son bras. Il dut porter le drapeau et la prendre à la taille, pour l'empêcher de trébucher. Elle ne se plaignait toujours pas.
« Tu es bien lasse, ma pauvre Maya ? lui demanda son compagnon.
– Oui, un peu lasse, répondit-elle d'une voix oppressée.
– Veux-tu que nous nous reposions ? »
Elle ne dit rien ; seulement il comprit qu'elle chancelait.
Alors il confia le drapeau à un des manifestants et sortit des rangs, en emportant presque l'enfant dans ses bras. Elle se débattit un peu, elle était confuse d'être si petite fille. Mais il la calma, il lui dit qu'il connaissait un chemin de traverse qui abrégeait la route de moitié. Ils pouvaient se reposer une bonne heure et arriver à Ourem el Kubra en même temps que la bande.
31 août c
Il était alors environ six heures. Un léger brouillard devait monter de l'Oronte. La nuit semblait s'épaissir encore. Les jeunes gens grimpèrent à tâtons le long de la pente du talus, jusqu'à un rocher, sur lequel ils s'assirent. Autour d'eux se creusait un abîme de ténèbres. Ils étaient comme perdus sur la pointe d'un récif, au-dessus du vide. Et dans ce vide, quand le roulement sourd de la petite troupe se fut perdu, ils n'entendirent plus que deux muezzins, l'un vibrant appelant sans doute très près d'eux, dans quelque village bâti au bord de la route, l'autre éloigné, étouffé, répondant aux plaintes fébriles de la première voix par de lointains sanglots. On eût dit que ces muezzins se racontaient, dans le néant, la fin sinistre d'un monde.
31 août d
Maya et Selim, échauffés par leur course rapide, ne sentirent pas d'abord le froid. Ils gardèrent le silence, écoutant avec une tristesse indicible ces appels à la prière dont frissonnait la nuit. Ils ne se voyaient même pas. Maya eut peur ; elle chercha la main de Selim et la garda dans la sienne. Après l'élan fiévreux qui, pendant des heures, venait de les emporter hors d'eux-mêmes, la pensée perdue, cet arrêt brusque, cette solitude dans laquelle ils se retrouvaient côte à côte, les laissaient brisés et étonnés, comme éveillés en sursaut d'un rêve tumultueux. Il leur semblait qu'un flot les avait jetés sur le bord de la route et que la mer s'était ensuite retirée. Une réaction invincible les plongeait dans une stupeur inconsciente ; ils oubliaient leur enthousiasme ; ils ne songeaient plus à cette bande d'hommes qu'ils devaient rejoindre ; ils étaient tout au charme triste de se sentir seuls, au milieu de l'ombre farouche, la main dans la main.
« Tu ne m'en veux pas ? demanda enfin la jeune fille. Je marcherais bien toute la nuit avec toi ; mais ils couraient trop fort, je ne pouvais plus souffler.
– Pourquoi t'en voudrais-je ? dit le jeune homme.
– Je ne sais pas. J'ai peur que tu ne m'aimes plus. J'aurais voulu faire de grands pas, comme toi, aller toujours sans m'arrêter. Tu vas croire que je suis une enfant. » Selim eut dans l'ombre un sourire que Maya devina.
Elle continua d'une voix décidée :
« Il ne faut pas toujours me traiter comme une sœur ; je veux être ta femme. » Et, d'elle-même, elle attira Selim contre sa poitrine.
Elle le tint serré entre ses bras, en murmurant :
« Nous allons avoir froid, réchauffons-nous comme cela. »
31 août e
Il y eut un silence. Jusqu'à cette heure trouble, les jeunes gens s'étaient aimés d'une tendresse fraternelle. Dans leur ignorance, ils continuaient à prendre pour une amitié vive l'attrait qui les poussait à se serrer sans cesse entre les bras, et à se garder dans leurs étreintes, plus longtemps que ne se gardent les frères et les sœurs. Mais, au fond de ces amours naïves, grondaient, plus hautement, chaque jour, les tempêtes du sang ardent de Maya et de Selim. Avec l'âge, avec la science, une passion chaude, d'une fougue orientale, devait naître de cette idylle. Toute fille qui se pend au cou d'un garçon est femme déjà, femme inconsciente, qu'une caresse peut éveiller. Quand les amoureux s'embrassent sur les joues, c'est qu'ils tâtonnent et cherchent les lèvres. Un baiser fait des amants. Ce fut par cette noire et froide nuit de février, aux lamentations aigres du muezzin, que Maya et Selim échangèrent un de ces baisers qui appellent à la bouche tout le sang du cœur.
31 août f
Ils restaient muets, étroitement serrés l'un contre l'autre.
Maya avait dit : « Réchauffons-nous comme cela », et ils attendaient innocemment d'avoir chaud. Des tiédeurs leur vinrent bientôt à travers leurs vêtements ; ils sentirent peu à peu leur étreinte les brûler, ils entendirent leurs poitrines se soulever d'un même souffle. Une langueur les envahit, qui les plongea dans une somnolence fiévreuse. Ils avaient chaud maintenant ; des lueurs passaient devant leurs paupières closes, des bruits confus montaient à leur cerveau.
Cet état de bien-être douloureux, qui dura quelques minutes, leur parut sans fin. Et alors ce fut dans une sorte de rêve, que leurs lèvres se rencontrèrent. Leur baiser fut long, avide. Il leur sembla que jamais ils ne s'étaient embrassés.
Ils souffraient, ils se séparèrent. Puis, quand le froid de la nuit eut glacé leur fièvre, ils demeurèrent à quelque distance l'un de l'autre, dans une grande confusion.
1er septembre Les deux muezzins causaient toujours sinistrement entre eux, dans l'abîme noir qui se creusait autour des jeunes gens. Maya, frissonnante, effrayée, n'osa pas se rapprocher de Selim. Elle ne savait même plus s'il était là, elle ne l'entendait plus faire un mouvement. Tous deux étaient pleins de la sensation âcre de leur baiser ; des effusions leur montaient aux lèvres, ils auraient voulu se remercier, s'embrasser encore ; mais ils étaient si honteux de leur bonheur cuisant, qu'ils eussent mieux aimé ne jamais le goûter une seconde fois, que d'en parler tout haut. Longtemps encore, si leur marche rapide n'avait fouetté leur sang, si la nuit épaisse ne s'était faite complice, ils se seraient embrassés sur les joues, comme de bons camarades. La pudeur venait à Maya. Après l'ardent baiser de Selim, dans ces heureuses ténèbres où son cœur s'ouvrait, elle se rappela les grossièretés de Yasser. Quelques heures auparavant, elle avait écouté sans rougir ce garçon, qui la traitait de fille perdue ; il demandait à quand le bébé, il lui criait que son père la délivrerait à coups de pied, si jamais elle s'avisait de rentrer à la ferme, et elle avait pleuré sans comprendre, elle avait pleuré parce qu'elle devinait que tout cela devait être ignoble. Maintenant qu'elle devenait femme, elle se disait, avec ses innocences dernières, que le baiser, dont elle sentait encore la brûlure en elle, suffisait peut-être pour l'emplir de cette honte dont son cousin l'accusait. Alors elle fut prise de douleur, elle sanglota.
« Qu'as-tu ? pourquoi pleures-tu ? demanda Selim d'une voix inquiète.
– Non, laisse, balbutia-t-elle, je ne sais pas. » Puis, comme malgré elle, au milieu de ses larmes :
« Ah ! je suis une malheureuse. J'avais dix ans, on me jetait des pierres. Aujourd'hui, on me traite comme la dernière des créatures. Yasser a eu raison de me mépriser devant le monde. Nous venons de faire le mal, Selim. »
Le jeune homme, consterné, la reprit entre ses bras, essayant de la consoler.
« Je t'aime ! murmurait-il. Je suis ton frère. Pourquoi dis-tu que nous venons de faire le mal ? Nous nous sommes embrassés parce que nous avions froid. Tu sais bien que nous nous embrassions tous les soirs en nous séparant.
– Oh ! pas comme tout à l'heure, dit-elle d'une voix très basse. Il ne faut plus faire cela, vois-tu ; ça doit être défendu, car je me suis sentie toute singulière. Maintenant, les hommes vont rire, quand je passerai. Je n'oserai plus me défendre, ils seront dans leur droit. » Le jeune homme se taisait, ne trouvant pas une parole pour tranquilliser l'esprit effaré de cette grande enfant de seize ans, toute frémissante et toute peureuse, à son premier baiser d'amour. Il la serrait doucement contre lui, il devinait qu'il la calmerait, s'il pouvait lui rendre le tiède engourdissement de leur étreinte. Mais elle se débattait, elle continuait :
« Si tu voulais, nous nous en irions, nous quitterions le pays. Je ne puis plus rentrer à Alep ; mon oncle me battrait, toute la ville me montrerait au doigt… » Puis, comme prise d'une irritation brusque :
« Non, je suis maudite, je te défends de quitter khale Didi pour me suivre. Il faut m'abandonner sur une grande route.
– Maya, Maya, implora Selim, ne dis pas cela !
– Si, je te débarrasserai de moi. Sois raisonnable. On m'a chassée comme une vaurienne. Si je revenais avec toi, tu te battrais tous les jours. Je ne veux pas. » Le jeune homme lui donna un nouveau baiser sur la bouche, en murmurant :
« Tu seras ma femme, personne n'osera plus te nuire.
– Oh ! je t'en supplie, dit-elle avec un faible cri, ne m'embrasse pas comme cela. Ça me fait mal. » Puis, au bout d'un silence :
« Tu sais bien que je ne puis être ta femme. Nous sommes trop jeunes. Il me faudrait attendre, et je mourrais de honte.
Tu as tort de te révolter, tu seras bien forcé de me laisser dans quelque coin. » Alors Selim, à bout de force, se mit à pleurer. Les sanglots d'un homme ont des sécheresses navrantes. Maya, effrayée de sentir le pauvre garçon secoué dans ses bras, le baisa au visage, oubliant qu'elle brûlait ses lèvres. C'était sa faute. Elle était une niaise de n'avoir pu supporter la douceur cuisante d'une caresse. Elle ne savait pas pourquoi elle avait songé à des choses tristes, juste au moment où son amoureux l'embrassait comme il ne l'avait jamais fait encore. Et elle le pressait contre sa poitrine pour lui demander pardon de l'avoir chagriné. Les enfants, pleurant, se serrant de leurs bras inquiets, mettaient un désespoir de plus dans l'obscure nuit de février.
Au loin, les muezzins continuaient à se plaindre sans relâche, d'une voix plus haletante.
« Il vaut mieux mourir, répétait Selim au milieu de ses sanglots, il vaut mieux mourir…
– Ne pleure plus, pardonne-moi, balbutiait Maya. Je serai forte, je ferai ce que tu voudras. » Quand le jeune homme eut essuyé ses larmes :
« Tu as raison, dit-il, nous ne pouvons retourner à Alep. Mais l'heure n'est pas venue d'être lâche. Si nous sortons vainqueurs de la lutte, j'irai chercher khalti Didi, nous l'emmènerons bien loin avec nous. Si nous sommes vaincus… » Il s'arrêta.
« Si nous sommes vaincus ?.., répéta Maya doucement.
– Alors, à la grâce de Dieu ! continua Selim d'une voix plus basse. Je ne serai plus là sans doute, tu consoleras la pauvre vieille. Ça vaudrait mieux.
– Oui, tu le disais tout à l'heure, murmura la jeune fille, il vaut mieux mourir. » À ce désir de mort, ils eurent une étreinte plus étroite.
2 septembre Maya comptait bien mourir avec Selim ; celui-ci n'avait parlé que de lui, mais elle sentait qu'il l'emporterait avec joie dans la terre. Ils s'y aimeraient plus librement qu'au grand soleil. Khale Didi mourrait, elle aussi, et viendrait les rejoindre. Ce fut comme un pressentiment rapide, un souhait d'une étrange volupté que le ciel, par les voix désolées du muezzin, leur promettait de bientôt satisfaire. Mourir ! mourir ! les muezzins répétaient ce mot avec un emportement croissant, et les amoureux se laissaient aller à ces appels de l'ombre ; ils croyaient prendre un avant-goût du dernier sommeil, dans cette somnolence où les replongeaient la tiédeur de leurs membres et les brûlures de leurs lèvres, qui venaient encore de se rencontrer.
Maya ne se défendait plus. C'était elle, maintenant, qui collait sa bouche sur celle de Selim, qui cherchait avec une muette ardeur, cette joie dont elle n'avait pu d'abord supporter l'amère cuisson. Le rêve d'une mort prochaine l'avait enfiévrée ; elle ne se sentait plus rougir, elle s'attachait à son amant, elle semblait vouloir épuiser, avant de se coucher dans la terre, ces voluptés nouvelles, dans lesquelles elle venait à peine de tremper les lèvres, et dont elle s'irritait de ne pas pénétrer sur-le-champ tout le poignant inconnu. Au delà du baiser, elle devinait autre chose qui l'épouvantait et l'attirait, dans le vertige de ses sens éveillés. Et elle s'abandonnait ; elle eût supplié Selim de déchirer le voile, avec l'impudique naïveté des vierges. Lui, fou de la caresse qu'elle lui donnait, empli d'un bonheur parfait, sans force, sans autres désirs, ne paraissait pas même croire à des voluptés plus grandes.
3 septembre a Quand Maya n'eut plus d'haleine, et qu'elle sentit faiblir le plaisir âcre de la première étreinte :
« Je ne veux pas mourir sans que tu m'aimes, murmura-t-elle ; je veux que tu m'aimes encore davantage… » Les mots lui manquaient, non qu'elle eût conscience de la honte, mais parce qu'elle ignorait ce qu'elle désirait. Elle était simplement secouée par une sourde révolte intérieure et par un besoin d'infini dans la joie.
Elle eût, dans son innocence, frappé du pied comme un enfant auquel on refuse un jouet.
« Je t'aime, je t'aime », répétait Selim défaillant.
Maya hochait la tête, elle semblait dire que ce n'était pas vrai, que le jeune homme lui cachait quelque chose. Sa nature puissante et libre avait le secret instinct des fécondités de la vie. C'est ainsi qu'elle refusait la mort, si elle devait mourir ignorante. Et, cette rébellion de son sang et de ses nerfs, elle l'avouait naïvement, par ses mains brûlantes et égarées, par ses balbutiements, par ses supplications.
3 septembre b
Puis, se calmant, elle posa la tête sur l'épaule du jeune homme, elle garda le silence. Selim se baissait et l'embrassait longuement. Elle goûtait ces baisers avec lenteur, en cherchait le sens, la saveur secrète. Elle les interrogeait, les écoutait courir dans ses veines, leur demandait s'ils étaient tout l'amour, toute la passion. Une langueur la prit, elle s'endormit doucement, sans cesser de goûter dans son sommeil les caresses de Selim. Celui-ci l'avait enveloppée dans la grande abaya rouge, dont il avait également ramené un pan sur lui. Ils ne sentaient plus le froid. Quand Selim, à la respiration régulière de Maya, eut compris qu'elle sommeillait, il fut heureux de ce repos qui allait leur permettre de continuer gaillardement leur chemin. Il se promit de la laisser dormir une heure. Le ciel était toujours noir ; à peine, au levant, une ligne blanchâtre indiquait-elle l'approche du jour. Il devait y avoir, derrière les amants, un bois de pins, dont le jeune homme entendait le réveil musical, aux souffles de l'aube. Et les lamentations des muezzins devenaient plus vibrantes dans l'air frissonnant, berçant le sommeil de Maya, comme elles avaient accompagné ses fièvres d'amoureuse.
Les jeunes gens, jusqu'à cette nuit de trouble, avaient vécu une de ces naïves idylles qui naissent au milieu de la classe ouvrière, parmi ces déshérités, ces simples d'esprit, chez lesquels on retrouve encore parfois les amours primitives des anciens contes grecs.
3 septembre c
Maya avait à peine neuf ans, lorsque son père fut envoyé en prison, pour avoir tué un douanier d'un coup de feu. Le procès de son père était resté célèbre dans le pays. Le contrebandier avoua hautement le meurtre ; mais il jura que le douanier le tenait lui-même au bout de son fusil.
« Je n'ai fait que le prévenir, dit-il ; je me suis défendu ; c'est un duel et non un assassinat. » Il ne sortit pas de ce raisonnement.
Jamais le juge ne parvint à lui faire entendre que, si un douanier a le droit de tirer sur un contrebandier, un contrebandier n'a pas celui de tirer sur un douanier. Kurdi échappa à la peine capitale, grâce à son attitude convaincue et à ses bons antécédents. Cet homme pleura comme un enfant, lorsqu'on lui amena sa fille, avant son départ pour Tadmor. La petite, qui avait perdu sa mère au berceau, demeurait avec son grand-père dans un village au nord de Azzaz. Quand le contrebandier ne fut plus là, le vieux et la fillette vécurent d'aumônes. Les habitants du village, bien que pauvres, vinrent en aide aux pauvres créatures que le criminel laissait derrière lui. Cependant le vieux mourut de chagrin. Maya, restée seule, aurait mendié sur les routes, si les voisines ne s'étaient souvenues qu'elle avait une tante à Alep. Une âme charitable voulut bien la conduire chez cette tante, qui l'accueillit assez mal.
Oum Yasser, mariée au fermier Idelbi, était une grande diablesse noire et volontaire qui gouvernait au logis.
Elle menait son mari par le bout du nez, disait-on à Hamdaniye. La vérité était que Idelbi, avare, âpre à la besogne et au gain, avait une sorte de respect pour cette grande diablesse, d'une vigueur peu commune, d'une sobriété et d'une économie rares. Grâce à elle, le ménage prospérait.
3 septembre d
Abou Yasser grogna le soir où, en rentrant du travail, il trouva Maya installée.
Mais sa femme lui ferma la bouche, en lui disant de sa voix rude :
« Bah ! la petite est bien constituée ; elle nous servira de servante ; nous la nourrirons et nous économiserons les gages. » Ce calcul sourit à Idelbi. Il alla jusqu'à tâter les bras de l'enfant, qu'il déclara avec satisfaction très forte pour son âge. Maya avait alors neuf ans. Dès le lendemain, il l'utilisa. Le travail des paysannes, dans les campagnes syriennes, est beaucoup plus doux que dans le Nord. On y voit rarement les femmes occupées à bêcher la terre, à porter les fardeaux, à faire des besognes d'hommes. Elles lient les gerbes, cueillent les olives et les feuilles de mûrier ; leur occupation la plus pénible est d'arracher les mauvaises herbes. Maya travailla gaiement. La vie en plein air était sa joie et sa santé. Tant que sa tante vécut, elle n'eut que des rires. La brave femme, malgré ses brusqueries, l'aimait comme son enfant ; elle lui défendait de faire les gros travaux dont son mari tentait parfois de la charger, et elle criait à ce dernier :
« Ah ! tu es un habile homme ! Tu ne comprends donc pas, imbécile, que si tu la fatigues trop aujourd'hui, elle ne pourra rien faire demain ! » Cet argument était décisif. Idelbi baissait la tête et portait lui-même le fardeau qu'il voulait mettre sur les épaules de la jeune fille.
Celle-ci eût vécu parfaitement heureuse, sous la protection secrète de sa tante, sans les taquineries de son cousin, alors âgé de seize ans, qui occupait ses paresses à la détester et à la persécuter sourdement. Les meilleures heures de Yasser étaient celles où il parvenait à la faire gronder par quelque rapport gros de mensonges. Quand il pouvait lui marcher sur les pieds ou la pousser avec brutalité, en feignant de ne pas l'avoir aperçue, il riait, il goûtait cette volupté sournoise des gens qui jouissent béatement du mal des autres. Maya le regardait alors, avec ses grands yeux noirs d'enfant, d'un regard luisant de colère et de fierté muette, qui arrêtait les ricanements du lâche galopin. Au fond, il avait une peur atroce de sa cousine.
4 septembre La jeune fille allait atteindre sa onzième année, lorsque sa tante mourut brusquement. Dès ce jour, tout changea au logis. Abou Yasser se laissa peu à peu aller à traiter Maya en valet de ferme. Il l'accabla de besognes grossières, se servit d'elle comme d'une bête de somme. Elle ne se plaignit même pas, elle croyait avoir une dette de reconnaissance à payer. Le soir, brisée de fatigue, elle pleurait sa tante, cette terrible femme dont elle sentait maintenant toute la bonté cachée. D'ailleurs, le travail même dur ne lui déplaisait pas ; elle aimait la force, elle avait l'orgueil de ses gros bras et de ses solides épaules. Ce qui la navrait, c'était la surveillance méfiante de son oncle, ses continuels reproches, son attitude de maître irrité. À cette heure, elle était une étrangère dans la maison. Même une étrangère n'aurait pas été aussi maltraitée qu'elle. Idelbi abusait sans scrupule de cette petite parente pauvre qu'il gardait auprès de lui par une charité bien entendue. Elle payait dix fois de son travail cette dure hospitalité, et il ne se passait pas de journée qu'il ne lui reprochât le pain qu'elle mangeait. Yasser, surtout, excellait à la blesser. Depuis que sa mère n'était plus là, voyant l'enfant sans défense, il mettait tout son mauvais esprit à lui rendre le logis insupportable.
5 septembre La plus ingénieuse torture qu'il inventa fut de parler à Maya de son père. La pauvre fille, ayant vécu hors du monde, sous la protection de sa tante, qui avait défendu qu'on prononçât devant elle les mots de Tadmor et de prison, ne comprenait guère le sens de ces mots. Ce fut Yasser qui le lui apprit, en lui racontant à sa manière le meurtre du douanier et la condamnation de Kurdi. Il ne tarissait pas en détails odieux : les prisonniers étaient entassés dans des cellules sordides, ils travaillaient quinze heures par jour, ils mouraient tous à la peine ; la prison était un lieu sinistre dont il décrivait minutieusement toutes les horreurs. Maya l'écoutait, hébétée, les yeux en larmes. Parfois des violences brusques la soulevaient, et Yasser se hâtait de faire un saut en arrière, devant ses poings crispés. Il savourait en gourmand cette cruelle initiation. Quand son père, pour la moindre négligence, s'emportait contre l'enfant, il se mettait de la partie, heureux de pouvoir l'insulter sans danger. Et si elle essayait de se défendre :
« Va, disait-il, bon sang ne peut mentir : tu finiras en prison, comme ton père. » Maya sanglotait, frappée au cœur, écrasée de honte, sans force.
6 septembre a À cette époque, Maya devenait femme déjà. D'une puberté précoce, elle résista au martyre avec une énergie extraordinaire. Elle s'abandonnait rarement, seulement aux heures où ses fiertés natives mollissaient sous les outrages de son cousin. Bientôt elle supporta d'un œil sec les blessures incessantes de cet être lâche, qui la surveillait en parlant, de peur qu'elle ne lui sautât au visage. Puis, elle savait le faire taire, en le regardant fixement. Elle eut, à plusieurs reprises, l'envie de se sauver de la ferme. Mais elle n'en fit rien, par courage, pour ne pas s'avouer vaincue sous les persécutions qu'elle endurait. En somme, elle gagnait son pain, elle ne volait pas l'hospitalité des Idelbi ; cette certitude suffisait à son orgueil. Elle resta ainsi pour lutter, se roidissant, vivant dans une continuelle pensée de résistance. Sa ligne de conduite fut de faire sa besogne en silence et de se venger des mauvaises paroles par un mépris muet.
6 septembre b
Elle savait que son oncle avait trop besoin d'elle pour écouter aisément les insinuations de Yasser, qui rêvait de la faire jeter à la porte. Aussi, mettait-elle une sorte de défi à ne pas s'en aller d'elle-même. Ses longs silences volontaires furent pleins d'étranges rêveries. Passant ses journées dans l'enclos, séparée du monde, elle grandit en révoltée, elle se fit des opinions qui auraient singulièrement effarouché les gens des beaux quartiers. La destinée de son père l'occupa surtout. Toutes les mauvaises paroles de Yasser lui revinrent ; elle finit par accepter l'accusation d'assassinat, par se dire que son père avait bien fait de tuer le douanier qui voulait le tuer. Elle connaissait l'histoire vraie de la bouche d'un terrassier qui avait travaillé à la ferme. À partir de ce moment, elle ne tourna même plus la tête, les rares fois qu'elle sortait, lorsque les vauriens de Hamdaniye la suivaient en criant :
« Eh ! Bint Kurdi ! » Elle pressait le pas, les lèvres serrées, les yeux d'un noir farouche. Quand elle refermait la grille, en rentrant, elle jetait un seul et long regard sur la bande des galopins. Elle serait devenue mauvaise, elle aurait glissé à la sauvagerie cruelle des parias, si parfois toute son enfance ne lui était revenue au cœur. Ses treize ans la jetaient à des faiblesses de petite fille qui la soulageaient. Alors, elle pleurait, elle était honteuse d'elle et de son père. Elle courait se cacher au fond d'une écurie pour sangloter à l'aise, comprenant que, si l'on voyait ses larmes, on la martyriserait davantage. Et quand elle avait bien pleuré, elle allait baigner ses yeux dans la cuisine, elle reprenait son visage muet. Ce n'était pas son intérêt seul qui la faisait se cacher ; elle poussait l'orgueil de ses forces précoces jusqu'à ne plus vouloir paraître une enfant. À la longue, tout devait s'aigrir en elle. Elle fut heureusement sauvée, en retrouvant les tendresses de sa nature aimante.
7 septembre a Le puits qui se trouvait dans la cour de la maison habitée par khale Didi et Selim était un puits mitoyen. Le mur de la ferme des Idelbi le coupait en deux. Anciennement, avant que l'enclos des Chaabi fut réuni à la grande propriété voisine, les paysans se servaient journellement de ce puits. Mais depuis l'achat du terrain, comme il était éloigné des communs, les habitants de la ferme, qui avaient à leur disposition de vastes réservoirs, n'y puisaient pas un seau d'eau dans un mois. De l'autre côté, au contraire, chaque matin, on entendait grincer la poulie ; c'était Selim qui tirait pour khale Didi l'eau nécessaire au ménage.
7 septembre b
Un jour, la poulie se fendit. Le jeune ouvrier forgea lui même une belle et forte poulie de métal qu'il posa le soir, après sa journée. Il lui fallut monter sur le mur. Quand il eut fini son travail, il resta à califourchon sur le chaperon du mur, se reposant, regardant curieusement la large étendue de la ferme. Une paysanne qui arrachait les mauvaises herbes à quelques pas de lui finit par fixer son attention. On était en juillet, l'air brûlait, bien que le soleil fût déjà au bord de l'horizon. La paysanne avait gardé son hijab. En corsage blanc, un châle de couleur noué sur les épaules, les manches retroussées jusqu'aux coudes, elle était accroupie dans les plis de son vêtement de cotonnade bleue. Elle marchait sur les genoux, arrachant activement l'ivraie qu'elle jetait dans un couffin. Le jeune homme ne voyait d'elle que ses bras nus, brûlés par le soleil, s'allongeant à droite, à gauche, pour saisir quelque herbe oubliée. Il suivait complaisamment ce jeu rapide des bras de la paysanne, goûtant un singulier plaisir à les voir si fermes et si prompts. Elle s'était légèrement redressée en ne l'entendant plus travailler, et avait baissé de nouveau la tête, avant qu'il eût pu même distinguer ses traits. Ce mouvement effarouché le retint. Il se questionnait sur cette femme, en garçon curieux, sifflant machinalement et battant la mesure avec un ciseau à froid qu'il tenait à la main, lorsque le ciseau lui échappa.
7 septembre c
L'outil tomba du côté de la ferme, sur la margelle du puits, et alla rebondir à quelques pas de la muraille. Selim le regarda, se penchant, hésitant à descendre. Mais il paraît que la paysanne examinait le jeune homme du coin de l'œil, car elle se leva sans mot dire, et vint ramasser le ciseau à froid qu'elle tendit à Selim. Alors ce dernier vit que la paysanne était une enfant. Il resta surpris et un peu intimidé.
7 septembre d
Dans les clartés rouges du couchant, la jeune fille se haussait vers lui. Le mur, à cet endroit, était bas, mais la hauteur se trouvait encore trop grande. Selim se coucha sur le chaperon, la petite paysanne se dressa sur la pointe des pieds.
Ils ne disaient rien, ils se regardaient d'un air confus et souriant. Le jeune homme eût d'ailleurs voulu prolonger l'attitude de l'enfant. Elle levait vers lui une adorable tête, de grands yeux noirs, une bouche rouge, qui l'étonnaient et le remuaient singulièrement.
7 septembre e
Jamais il n'avait vu une fille de si près ; il ignorait qu'une bouche et des yeux pussent être si plaisants à regarder. Tout lui paraissait avoir un charme inconnu, le châle de couleur, le corsage blanc, le vêtement de cotonnade bleue tendu par le mouvement des épaules. Son regard glissa le long du bras qui lui présentait l'outil ; jusqu'au coude, le bras était d'un brun doré, comme vêtu de hâle ; mais plus loin, dans l'ombre de la manche de chemise retroussée, Selim apercevait une rondeur nue, d'une blancheur de lait. Il se troubla, se pencha davantage, et put enfin saisir le ciseau. La petite paysanne commençait à être embarrassée.
7 septembre f
Puis ils restèrent là, à se sourire encore, l'enfant en bas, la face toujours levée, le jeune garçon à demi couché sur le chaperon du mur. Ils ne savaient comment se séparer. Ils n'avaient pas échangé une parole. Selim oubliait même de dire merci.
« Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il.
– Kurdi, répondit la paysanne ; mais tout le monde m'appelle Maya. » Elle se haussa légèrement, et, de sa voix nette :
« Et toi ? demanda-t-elle à son tour.
– Moi, je m'appelle Selim », répondit le jeune ouvrier.
Il y eut un silence, pendant lequel ils parurent écouter complaisamment la musique de leurs noms.
« Moi, j'ai quinze ans, reprit Selim. Et toi ! ?
– Moi, dit Maya, j'aurai quatorze ans bientôt. » Le jeune ouvrier fit un geste de surprise.
« Ah ! bien, dit-il en riant, moi qui t'avais prise pour une femme !… Tu as de gros bras. » Elle se mit à rire, elle aussi, en baissant les yeux sur ses bras. Puis ils ne se dirent plus rien. Ils demeurèrent encore un bon moment, à se regarder et à se sourire. Comme Selim semblait n'avoir plus de questions à lui adresser, Maya s'en alla tout simplement et se remit à arracher les mauvaises herbes, sans lever la tête. Lui, resta un instant sur le mur. Le soleil se couchait ; une nappe de rayons obliques coulait sur les terres jaunes des Idelbi ; les terres flambaient, on eût dit un incendie courant au ras du sol. Et, dans cette nappe flambante, Selim regardait la petite paysanne accroupie et dont les bras nus avaient repris leur jeu rapide ; le vêtement de cotonnade bleue blanchissait, des lueurs couraient le long des bras cuivrés. Il finit par éprouver une sorte de honte à rester là. Il descendit du mur.
7 septembre g
Le soir, Selim, préoccupé de son aventure, essaya de questionner khale Didi. Peut-être saurait-elle qui était cette Maya qui avait des yeux si noirs et une bouche si rouge. Mais, depuis qu'elle habitait la maison de l'impasse, khale Didi n'avait plus jeté un seul coup d'œil derrière le mur de la petite cour. C'était, pour elle, comme un rempart infranchissable, qui murait son passé. Elle ignorait, elle voulait ignorer ce qu'il y avait maintenant de l'autre côté de cette muraille, dans cet ancien enclos des Chaabi, où elle avait enterré son amour, son cœur et sa chair. Aux premières questions de Selim, elle le regarda avec un effroi d'enfant.
Allait-il donc lui aussi remuer les cendres de ces jours éteints et la faire pleurer comme son fils Marwan ?
« Je ne sais, dit-elle d'une voix rapide, je ne sors plus, je ne vois personne… »
7 septembre h
Selim attendit le lendemain avec quelque impatience.
Dès qu'il fut arrivé chez son patron, il fit causer ses camarades d'atelier. Il ne raconta pas son entrevue avec Maya ; il parla vaguement d'une fille qu'il avait aperçue de loin, dans la ferme.
« Eh ! c'est la fille Kurdi ! » cria un des ouvriers.
Et, sans que Selim eût besoin de les interroger, ses camarades lui racontèrent l'histoire du contrebandier Kurdi et de sa fille Maya, avec cette haine aveugle des foules contre les parias. Ils traitèrent surtout cette dernière d'une sale façon ; et toujours l'insulte de fille de prisonnier leur venait aux lèvres, comme une raison sans réplique qui condamnait la chère innocente à une éternelle honte.
Le garagiste Kader, un brave et digne homme, finit par leur imposer silence.
« Eh ! taisez-vous, mauvaises langues ! dit-il en lâchant une aile de voiture qu'il examinait. N'avez-vous pas honte de vous acharner après une enfant ? Je l'ai vue, moi, cette petite. Elle a un air très honnête. Puis on m'a dit qu'elle ne boudait pas devant le travail et qu'elle faisait déjà la besogne d'une femme de trente ans. Il y a ici des fainéants qui ne la valent pas. Je lui souhaite pour plus tard un bon mari qui fasse taire les méchants propos. » Selim, que les plaisanteries et les injures grossières des ouvriers avaient glacé, sentit les larmes lui monter aux yeux, à cette dernière parole de Kader. D'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres. Il reprit son maillet, qu'il avait posé auprès de lui, et se mit à taper de toutes ses forces sur une carrosserie défoncée qu'il redressait.
8 septembre Le soir, dès qu'il fut rentré du garage, il courut grimper sur le mur. Il trouva Maya à sa besogne de la veille. Il l'appela. Elle vint à lui, avec son sourire embarrassé, son adorable sauvagerie d'enfant grandie dans les larmes.
« Tu es la fille Kurdi, n'est-ce pas ? » lui demanda-t-il brusquement.
Elle recula, elle cessa de sourire, et ses yeux devinrent d'un noir dur, luisant de défiance. Ce garçon allait donc l'insulter comme les autres ! Elle tournait le dos sans répondre, lorsque Selim, consterné du subit changement de son visage, se hâta d'ajouter :
« Reste, je t'en prie… Je ne veux pas te faire de la peine… J'ai tant de choses à te dire ! » Elle revint, méfiante encore. Selim, dont le cœur était plein et qui s'était promis de le vider longuement, resta muet, ne sachant par où commencer, craignant de commettre quelque nouvelle maladresse. Tout son cœur se mit enfin dans une phrase :
« Veux-tu que je sois ton ami ? » dit-il d'une voix émue.
Et comme Maya, toute surprise, levait vers lui ses yeux redevenus humides et souriants, il continua avec vivacité :
« Je sais qu'on te fait du chagrin. Il faut que cela cesse. C'est moi qui te défendrai maintenant. Veux-tu ? » L'enfant rayonnait. Cette amitié qui s'offrait à elle la tirait de tous ses mauvais rêves de haines muettes. Elle hocha la tête, elle répondit :
« Non, je ne veux pas que tu te battes pour moi. Tu aurais trop à faire. Puis il est des gens contre lesquels tu ne peux me défendre. » Selim voulut crier qu'il la défendrait contre le monde entier, mais elle lui ferma la bouche, d'un geste câlin, en ajoutant :
« Il me suffit que tu sois mon ami. » Alors ils causèrent quelques minutes, en baissant la voix le plus possible. Maya parla à Selim de son oncle et de son cousin. Pour rien au monde, elle n'aurait voulu qu'ils les vissent ainsi à califourchon sur le chaperon du mur. Yasser serait implacable s'il avait une arme contre elle. Elle disait ses craintes avec l'effroi d'une écolière qui rencontre une amie que sa mère lui a défendu de fréquenter. Selim comprit seulement qu'il ne pourrait voir Maya à son aise. Cela l'attrista beaucoup. Il promit cependant de ne plus remonter sur le mur. Ils cherchaient tous deux un moyen pour se revoir, lorsque Maya le supplia de s'en aller ; elle venait d'apercevoir Yasser qui traversait la propriété, en se dirigeant du côté du puits. Selim se hâta de descendre. Quand il fut dans la petite cour, il resta au pied du mur, prêtant l'oreille, irrité de sa fuite. Au bout de quelques minutes, il se hasarda à grimper de nouveau et à jeter un coup d'œil dans la ferme des Idelbi ; mais il vit Yasser qui causait avec Maya, il retira vite la tête. Le lendemain, il ne put voir son amie, pas même de loin ; elle devait avoir fini sa besogne dans cette partie de l'enclos.
9 septembre Huit jours se passèrent ainsi, sans que les deux camarades eussent l'occasion d'échanger une seule parole.
Selim était désespéré ; il songeait à aller carrément demander Maya chez les Idelbi.
Le puits mitoyen était un grand puits très peu profond. De chaque côté du mur, les margelles s'arrondissaient en un large demi-cercle. L'eau se trouvait à trois ou quatre mètres, au plus. Cette eau dormante reflétait les deux ouvertures du puits, deux demi-lunes que l'ombre de la muraille séparait d'une raie noire. En se penchant, on eût cru apercevoir, dans le jour vague, deux glaces d'une netteté et d'un éclat singuliers. Par les matinées de soleil, lorsque l'égouttement des cordes ne troublait pas la surface de l'eau, ces glaces, ces reflets du ciel se découpaient, blancs sur l'eau verte, en reproduisant avec une étrange exactitude les feuilles d'un pied de lierre qui avait poussé le long de la muraille, au dessus du puits.
Un matin, de fort bonne heure, Selim, en venant tirer la provision d'eau d'Oum Kemal, se pencha machinalement, au moment où il saisissait la corde. Il eut un tressaillement, il resta courbé, immobile. Au fond du puits, il avait cru distinguer une tête de jeune fille qui le regardait en souriant ; mais il avait ébranlé la corde, l'eau agitée n'était plus qu'un miroir trouble sur lequel rien ne se reflétait nettement. Il attendit que l'eau se fut rendormie, n'osant bouger, le cœur battant à grands coups. Et à mesure que les rides de l'eau s'élargissaient et se mouraient, il vit l'apparition se reformer. Elle oscilla longtemps dans un balancement qui donnait à ses traits une grâce vague de fantôme. Elle se fixa, enfin. C'était le visage souriant de Maya, avec son buste, son foulard de couleur, son corsage blanc.
Selim s'aperçut à son tour dans l'autre glace. Alors, sachant tous deux qu'ils se voyaient, ils firent des signes de tête. Dans le premier moment, ils ne songèrent même pas à parler.
10 septembre a Puis ils se saluèrent.
« Bonjour, Selim.
– Bonjour, Maya. » Le son étrange de leurs voix les étonna. Elles avaient pris une sourde et singulière douceur dans ce trou humide. Il leur semblait qu'elles venaient de très loin, avec ce chant léger des voix entendues le soir dans la campagne. Ils comprirent qu'il leur suffirait de parler bas pour s'entendre. Le puits résonnait au moindre souffle. Accoudés aux margelles, penchés et se regardant, ils causèrent. Maya dit combien elle avait eu du chagrin depuis huit jours. Elle travaillait à l'autre bout de la ferme et ne pouvait s'échapper que le matin de bonne heure. En disant cela, elle faisait une moue de dépit que Selim distinguait parfaitement, et à laquelle il répondait par un balancement de tête irrité. Ils se faisaient leurs confidences, comme s'ils se fussent trouvés face à face, avec les gestes et les expressions de physionomie que demandaient les paroles. Peu leur importait le mur qui les séparait, maintenant qu'ils se voyaient là-bas, dans ces profondeurs discrètes.
10 septembre b
« Je savais, continua Maya avec une mine futée, que tu tirais de l'eau chaque jour à la même heure. J'entends, de la maison, grincer la poulie. Alors j'ai inventé un prétexte, j'ai prétendu que l'eau de ce puits cuisait mieux les légumes. Je me disais que je viendrais en puiser tous les matins en même temps que toi, et que je pourrais te dire bonjour, sans que personne s'en doutât. » Elle eut un rire d'innocente qui s'applaudit de sa ruse, et elle termina en disant :
« Mais je ne m'imaginais pas que nous nous verrions dans l'eau. » C'était là, en effet, la joie inespérée qui les ravissait. Ils ne parlaient guère que pour voir remuer leurs lèvres, tant ce jeu nouveau amusait l'enfance qui était encore en eux.
Aussi se promirent-ils sur tous les tons de ne jamais manquer au rendez-vous matinal. Quand Maya eut déclaré qu'il lui fallait s'en aller, elle dit à Selim qu'il pouvait tirer son seau d'eau. Mais Selim n'osait remuer la corde : Maya était restée penchée, il voyait toujours son visage souriant, et il lui en coûtait trop d'effacer ce sourire. À un léger ébranlement qu'il donna au seau, l'eau frémit, le sourire de Maya pâlit. Il s'arrêta, pris d'une étrange crainte : il s'imaginait qu'il venait de la contrarier et qu'elle pleurait. Mais l'enfant lui cria : « Va donc ! va donc ! » avec un rire que l'écho lui renvoyait plus prolongé et plus sonore. Et elle fit elle-même descendre un seau bruyamment. Il y eut une tempête. Tout disparut sous l'eau noire. Selim alors se décida à remplir ses deux cruches, en écoutant les pas de Maya, qui s'éloignait, de l'autre côté de la muraille.
11 septembre À partir de ce jour, les jeunes gens ne manquèrent pas une fois de se trouver au rendez-vous. L'eau dormante, ces glaces blanches où ils contemplaient leur image, donnaient à leurs entrevues un charme infini qui suffit longtemps à leur imagination joueuse d'enfants. Ils n'avaient aucun désir de se voir face à face, cela leur semblait bien plus amusant de prendre un puits pour miroir et de confier à son écho leur bonjour matinal. Ils connurent bientôt le puits comme un vieil ami. Ils aimaient à se pencher sur la nappe lourde et immobile, pareille à de l'argent en fusion. En bas, dans un demi-jour mystérieux, des lueurs vertes couraient, qui paraissaient changer le trou humide en une cachette perdue au fond des taillis. Ils s'apercevaient ainsi dans une sorte de nid verdâtre, tapissé de mousse, au milieu de la fraîcheur de l'eau et du feuillage. Et tout l'inconnu de cette source profonde, de cette tour creuse sur laquelle ils se courbaient, attirés, avec de petits frissons, ajoutait à leur joie de se sourire une peur inavouée et délicieuse. Il leur prenait la folle idée de descendre, d'aller s'asseoir sur une rangée de grosses pierres qui formaient une espèce de banc circulaire, à quelques centimètres de la nappe ; ils tremperaient leurs pieds dans l'eau, ils causeraient pendant des heures, sans qu'on s'avisât jamais de les venir chercher en cet endroit. Puis, quand ils se demandaient ce qu'il pouvait bien y avoir là-bas, leurs frayeurs vagues revenaient, et ils pensaient que c'était assez déjà d'y laisser descendre leur image, tout au fond, dans ces lueurs vertes qui moiraient les pierres d'étranges reflets, dans ces bruits singuliers qui montaient des coins noirs. Ces bruits surtout, venus de l'invisible, les inquiétaient ; souvent il leur semblait que des voix répondaient aux leurs ; alors ils se taisaient, et ils entendaient mille petites plaintes qu'ils ne s'expliquaient pas : travail sourd de l'humidité, soupirs de l'air, gouttes d'eau glissant sur les pierres et dont la chute avait la sonorité grave d'un sanglot. Pour se rassurer, ils se faisaient des signes de tête affectueux. L'attrait qui les retenait accoudés aux margelles avait ainsi, comme tout charme poignant, sa pointe d'horreur secrète.
12 septembre a Mais le puits restait leur vieil ami. Il était un si excellent prétexte à leur rendez-vous ! Jamais Yasser, qui espionnait chaque pas de Maya, ne se défia de son empressement à aller tirer de l'eau, le matin. Parfois il la regardait de loin se pencher, s'attarder. « Ah ! la fainéante ! murmurait-il, dire qu'elle s'amuse à faire des ronds ! » Comment soupçonner que, de l'autre côté du mur, il y avait un galant qui regardait dans l'eau le sourire de la jeune fille, en lui disant : « Si cet âne rouge de Yasser te maltraite, dis-le-moi, il aura de mes nouvelles ! »
12 septembre b
Pendant plus d'un mois, ce jeu dura. On était en juillet ; les matinées brûlaient, blanches de soleil, et c'était une volupté d'accourir là, dans ce coin humide. Il faisait bon de recevoir au visage l'haleine glacée du puits, de s'aimer dans cette eau de source, à l'heure où l'incendie du ciel s'allumait. Maya arrivait tout essoufflée, traversant les chaumes ; dans sa course, les petits cheveux de son front et de ses tempes s'échevelaient ; elle prenait à peine le temps de poser sa cruche ; elle se penchait, rouge, décoiffée, vibrante de rires. Et Selim, qui se trouvait presque toujours le premier au rendez-vous, éprouvait, en la voyant apparaître dans l'eau, avec cette rieuse et folle hâte, la sensation vive qu'il aurait ressentie, si elle s'était jetée brusquement dans ses bras, au détour d'un sentier. Autour d'eux, les gaietés de la radieuse matinée chantaient, un flot de lumière chaude, toute sonore d'un bourdonnement d'insectes, battait la vieille muraille, les piliers et les margelles. Mais eux ne voyaient plus la matinale ondée de soleil, n'entendaient plus les mille bruits qui montaient du sol : ils étaient au fond de leur cachette verte, sous la terre, dans ce trou mystérieux et vaguement effrayant, s'oubliant à jouir de la fraîcheur et du demi-jour avec une joie frissonnante.
12 septembre c Certains matins, Maya, dont le tempérament ne s'accommodait pas d'une longue contemplation, se montrait taquine ; elle remuait la corde, elle faisait tomber exprès des gouttes d'eau qui ridaient les clairs miroirs et déformaient les images. Selim la suppliait de se tenir tranquille. Lui, d'une ardeur plus concentrée, ne connaissait pas de plus vif plaisir que de regarder le visage de son amie, réfléchi dans toute la pureté de ses traits. Mais elle ne l'écoutait pas, elle plaisantait, elle faisait la grosse voix, une voix de croque-mitaine, à laquelle l'écho donnait une douceur rauque.
« Non, non, grondait-elle, je ne t'aime pas aujourd'hui, je te fais la grimace ; vois comme je suis laide. » Et elle s'égayait à voir les formes bizarres que prenaient leurs figures élargies, dansantes sur l'eau.
12 septembre d
Un matin, elle se fâcha pour tout de bon. Elle ne trouva pas Selim au rendez-vous, et elle l'attendit près d'un quart d'heure, en faisant vainement grincer la poulie. Elle allait s'éloigner, exaspérée, lorsqu'il arriva enfin. Dès qu'elle l'aperçut, elle déchaîna une véritable tempête dans le puits ; elle agitait le seau d'une main irritée, l'eau noirâtre tourbillonnait avec des jaillissements sourds contre les pierres.
Selim eut beau lui expliquer que Oum Kemal l'avait retenu.
À toutes les excuses, elle répondait :
« Tu m'as fait de la peine, je ne veux pas te voir. » Le pauvre garçon interrogeait avec désespoir ce trou sombre, plein de bruits lamentables, où l'attendait, les autres jours, une si claire vision, dans le silence de l'eau morte, Il dut se retirer sans avoir vu Maya. Le lendemain, ayant devancé l'heure du rendez-vous, il regardait mélancoliquement dans le puits, n'entendant rien, se disant que la mauvaise tête ne viendrait peut-être pas, lorsque l'enfant, qui était déjà de l'autre côté, où elle guettait sournoisement son arrivée, se pencha tout d'un coup, en éclatant de rire.
Tout fut oublié.
12 septembre e
Il y eut ainsi des drames et des comédies dont le puits fut complice. Ce bienheureux trou, avec ses glaces blanches et son écho musical, hâta singulièrement leur tendresse. Ils lui donnèrent une vie étrange, ils l'emplirent à tel point de leurs jeunes amours que, longtemps après, lorsqu'ils ne vinrent plus s'accouder aux margelles, Selim, chaque matin, en tirant de l'eau, croyait y voir apparaître la figure rieuse de Maya, dans le demi-jour, frissonnant et ému encore de toute la joie qu'ils avaient mise là.
13 septembre a Ce mois de tendresse joueuse sauva Maya de ses désespoirs muets. Elle sentit se réveiller ses affections, ses insouciances heureuses d'enfant, que la solitude haineuse où elle vivait avait comprimées en elle. La certitude qu'elle était aimée par quelqu'un, qu'elle ne se trouvait plus seule au monde, lui rendit tolérables les persécutions de Yasser et des gamins de Hamdaniye. Il y avait maintenant une chanson dans son cœur qui l'empêchait d'entendre les huées. Elle pensait à son père avec une pitié attendrie, elle ne s'abandonnait plus aussi souvent à des rêveries d'implacable vengeance.
13 septembre b
Ses amours naissantes étaient une aube fraîche dans laquelle se calmaient ses mauvaises fièvres. Et en même temps une rouerie de fille amoureuse lui venait. Elle s'était dit qu'elle devait garder son attitude muette et révoltée, si elle voulait que Yasser n'eût aucun soupçon. Mais, malgré ses efforts, lorsque ce garçon la blessait, il lui restait de la douceur plein les yeux ; elle ne savait plus où prendre le regard noir et dur d'autrefois. Il l'entendait aussi chantonner entre ses dents, le matin, au déjeuner.
« Eh ! tu es bien gaie, Oum Youssef ! lui disait-il avec méfiance, en l'examinant de son air louche. Je parie que tu as fait quelqu