Diégèse  dimanche 2 août 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
Antoine Macquart revint à Plassans après la chute de Napoléon. Adélaïde lui apprit tranquillement la vente des biens. Il s'emporta. 131


Alep 2011 - Décalque en continu
IV
Marwan revint à Alep après la perte du Golan. Il avait eu l'incroyable chance de ne faire aucune des dernières et meurtrières batailles de la guerre des six jours. Il s'était traîné de dépôt en dépôt, sans que rien le tirât de sa vie hébétée de soldat. Cette vie acheva de développer ses vices naturels. Sa paresse devint raisonnée ; son ivrognerie, qui lui valut un nombre incalculable de punitions, fut dès lors à ses yeux une religion véritable. Mais ce qui fit surtout de lui le pire des garnements, ce fut le beau dédain qu'il contracta pour les pauvres diables qui gagnaient le matin leur pain du soir.
« J'ai de l'argent à
la maison, disait-il souvent à ses camarades ; quand j'aurai fait mon temps, je pourrai vivre tranquille. » Cette croyance et son ignorance crasse l'empêchèrent d'arriver même au grade de sergent.
Depuis son départ, il n'était pas venu passer un seul jour de congé à
Alep, son frère inventant mille prétextes pour l'en tenir éloigné. Aussi ignorait-il complètement la façon adroite dont Kemal s'était emparé de la fortune de leur mère.
Oum Kemal, dans l'indifférence profonde où elle vivait, ne lui écrivit pas trois fois, pour lui dire simplement qu'elle se portait bien. Le silence qui accueillait le plus souvent ses nombreuses demandes d'argent ne lui donna aucun soupçon ; la ladrerie de Kemal suffit pour lui expliquer la difficulté qu'il éprouvait à arracher, de loin en loin, un misérable mandat de quelques livres. Cela ne fit, d'ailleurs, qu'augmenter sa rancune contre son frère, qui le laissait se morfondre au service, malgré sa promesse formelle de le pistonner. Il se jurait, en rentrant au logis, de ne plus obéir en petit garçon et de réclamer carrément sa part de fortune pour vivre à sa guise. Il rêva, dans l'autocar qui le ramenait, une délicieuse existence de paresse. L'écroulement de ses rêves fut terrible. Quand il arriva à Hamdaniye et qu'il ne reconnut plus l'enclos des Chaabi, il resta stupide, Il lui fallut demander la nouvelle adresse de sa mère. Là, il y eut une scène épouvantable. Oum Kemal lui apprit tranquillement la vente des biens. Il s'emporta, allant jusqu'à lever la main.
La pauvre femme répétait :
« Ton frère a tout pris ; il aura soin de toi, c'est convenu. » Il sortit enfin et courut chez
Kemal, qu'il avait prévenu de son retour, et qui s'était préparé à le recevoir de façon à en finir avec lui, au premier mot grossier.
« Écoute, lui dit le marchand de
savon qui affecta de le connaître à peine, ne m'ennuie pas ou je te jette à la porte. Après tout, je ne te connais pas. Nous ne portons pas le même nom. C'est déjà bien assez malheureux pour moi que ma mère se soit mal conduite, sans que ses bâtards viennent ici m'injurier. J'étais bien disposé pour toi ; mais, puisque tu es insolent, je ne ferai rien, absolument rien. » Marwan faillit étrangler de colère.
« Et mon argent, criait-il, me le rendras-tu, voleur, ou faudra-t-il que je te traîne devant les tribunaux ? »
Kemal haussait les épaules :
« Je n'ai pas d'argent à toi, répondit-il, de plus en plus calme. Ma mère a disposé de sa fortune, comme elle l'a entendu. Ce n'est pas moi qui irai mettre le nez dans ses affaires. J'ai renoncé volontiers à toute espérance d'héritage. Je suis à l'abri de tes sales accusations. » Et comme son frère bégayait, exaspéré par ce sang-froid et ne sachant plus que croire, il lui mit sous les yeux le reçu que
Oum Kemal avait signé. La lecture de cette pièce acheva d'accabler Marwan.
« C'est bien, dit-il d'une voix presque calmée, je sais ce qu'il me reste à faire. » La vérité était qu'il ne savait quel parti prendre. Son impuissance à trouver un moyen immédiat d'avoir sa part et de se venger, activait encore sa fièvre furieuse. Il revint chez sa mère, il lui fit subir un interrogatoire honteux. La malheureuse femme ne pouvait que le renvoyer chez
Kemal.
« Est-ce que vous croyez, s'écria-t-il insolemment, que vous allez me faire aller comme une navette ? Je saurai bien qui de vous deux a le magot. Tu l'as peut-être déjà croqué, toi ?… » Et, faisant allusion à son ancienne inconduite, il lui demanda si elle n'avait pas quelque canaille d'homme auquel elle donnait ses derniers sous. Il n'épargna même pas
son père, cet ivrogne, disait-il, qui devait l'avoir grugée jusqu'à sa mort, et qui laissait ses enfants sur la paille. La pauvre femme écoutait, d'un air hébété. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle se défendit avec une terreur d'enfant, répondant aux questions de son fils comme à celles d'un juge, jurant qu'elle se conduisait bien, et répétant toujours avec insistance qu'elle n'avait pas eu un sou, que Kemal avait tout pris. Marwan finit presque par la croire.
« Ah ! quel gueux ! murmura-t-il ; c'est pour cela qu'il ne me rachetait pas. » Il dut coucher chez sa mère, sur une paillasse jetée dans un coin. Il était revenu les poches absolument vides, et ce qui l'exaspérait, c'était surtout de se sentir sans aucune ressource, sans feu ni lieu, abandonné comme un chien sur le pavé, tandis que son frère, selon lui, faisait de belles affaires, mangeait et dormait grassement. N'ayant pas de quoi acheter des vêtements, il sortit le lendemain avec son pantalon et son képi d'ordonnance. Il eut la chance de trouver, au fond d'une armoire, une vieille veste de velours jaunâtre, usée et rapiécée, qui avait appartenu à
son père.

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