Diégèse  mardi 4 août 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
La certitude qu'il avait les mains liées rendit Antoine plus menaçant. Il courait les rues, contant son histoire à qui voulait l'entendre. 138


Alep 2011 - Décalque en continu
Quand il fut revenu à Alep, la certitude qu'il avait les mains liées rendit Marwan plus menaçant encore. Pendant un mois, on ne vit que lui dans la ville. Il courait les rues, contant son histoire à qui voulait l'entendre. Lorsqu'il avait réussi à se faire donner quelques livres par sa mère, il allait boire dans quelque tripot, et là criait tout haut que son frère était une canaille qui aurait bientôt de ses nouvelles. En de pareils endroits, la douce fraternité qui règne entre ivrognes lui donnait un auditoire sympathique ; toute la crapule de la ville épousait sa querelle ; c'étaient des invectives sans fin contre ce gueux de Raqqaoui qui laissait sans pain un brave soldat, et la séance se terminait d'ordinaire par la condamnation générale de tous les riches.
Marwan, par un raffinement de vengeance, continuait à se promener avec son képi, son pantalon de militaire et sa vieille veste de velours jaune, bien que sa mère lui eût offert de lui acheter des vêtements plus convenables. Il affichait ses guenilles, les étalait le vendredi, à la vue de tous.
Une de ses plus délicates jouissances fut de passer dix fois par jour devant le magasin de
Kemal. Il agrandissait les trous de la veste avec les doigts, il ralentissait le pas, se mettait parfois à causer devant la porte, pour rester davantage dans la rue. Ces jours-là, il emmenait quelque ivrogne de ses amis, qui lui servait de compère ; il lui racontait le vol de son héritage, accompagnant son récit d'injures et de menaces, à voix haute, de façon à ce que toute la rue l'entendît, et que ses gros mots allassent à leur adresse, jusqu'au fond de la boutique.
« Il finira, disait
Fatima désespérée, par venir mendier devant notre maison. » La vaniteuse petite femme souffrait horriblement de ce scandale. Il lui arriva même, à cette époque, de regretter en secret d'avoir épousé Raqqaoui ; ce dernier avait aussi une famille par trop terrible. Elle eût donné tout au monde pour que Marwan cessât de promener ses haillons. Mais Kemal, que la conduite de son frère affolait, ne voulait seulement pas qu'on prononçât son nom devant lui. Lorsque sa femme lui faisait entendre qu'il vaudrait peut-être mieux s'en débarrasser en donnant quelques livres :
« Non, rien, pas une livre, criait-il avec fureur. Qu'il crève ! » Cependant, il finit lui-même par confesser que l'attitude de
Marwan devenait intolérable. Un jour, Fatima, voulant en finir, appela cet homme, comme elle le nommait en faisant une moue dédaigneuse. « Cet homme » était en train de la traiter de coquine au milieu de la rue, en compagnie d'un sien camarade encore plus déguenillé que lui. Tous deux étaient gris.
« Viens donc, on nous appelle là-dedans », dit
Marwan à son compagnon, d'une voix goguenarde.
Fatima recula en murmurant :
« C'est à toi seul que nous désirons parler.
– Bah ! répondit le jeune homme, le camarade est un bon enfant. Il peut tout entendre. C'est mon témoin. » Le témoin s'assit lourdement sur une chaise. Il ne se découvrit pas et se mit à regarder autour de lui, avec ce sourire hébété des ivrognes et des gens grossiers qui se sentent insolents
. Fatima, honteuse, se plaça devant la porte de la boutique, pour qu'on ne vît pas du dehors quelle singulière compagnie elle recevait. Heureusement que son mari arriva à son secours. Une virulente querelle s'engagea entre lui et son frère. Ce dernier, dont la langue épaisse s'embarrassait dans les injures, répéta à plus de vingt reprises les mêmes griefs. Il finit même par se mettre à pleurer, et peu s'en fallut que son émotion ne gagnât son camarade. Kemal s'était défendu d'une façon très digne.
« Voyons, dit-il enfin
, tu es malheureux et j'ai pitié de toi. Bien que tu m'aies cruellement insulté, je n'oublie pas que nous avons la même mère. Mais si je te donne quelque chose, sachez que je le fais par bonté et non par crainte… Veux-tu dix-mille livres pour te tirer d'affaire ? » Cette offre brusque éblouit le camarade de Marwan. Il regarda ce dernier d'un air ravi qui signifiait clairement : « Du moment que le boutiquier offre de payer, il n'y a plus de sottises à lui dire. » Mais Marwan entendait spéculer sur les bonnes intentions de son frère. Il lui demanda s'il se moquait de lui ; c'était sa part, en entier, qu'il exigeait.
« Tu as tort, tu as tort », bégayait son ami.
Enfin, comme
Kemal impatienté parlait de les jeter tous les deux à la porte, Kemal abaissa ses prétentions, et, d'un coup, ne réclama plus que cent mille livres. Ils se querellèrent encore un grand quart d'heure sur ce chiffre. Fatima intervint. On commençait à se rassembler devant la boutique.
« Écoutez, dit-elle vivement, mon mari te donnera
vingt mille livres, et moi je me charge de t'acheter un vêtement complet et de te louer un logement pour une année. » Raqqaoui se fâcha. Mais le camarade de Marwan, enthousiasmé, cria :
« C'est dit, mon ami accepte. » Et
Marwan déclara, en effet, d'un air rechigné, qu'il acceptait. Il sentait qu'il n'obtiendrait pas davantage. Il fut convenu qu'on lui enverrait l'argent et le vêtement le lendemain, et que peu de jours après, dès que Fatima lui aurait trouvé un logement, il pourrait s'installer chez lui. En se retirant, l'ivrogne qui accompagnait le jeune homme fut aussi respectueux qu'il venait d'être insolent ; il salua plus de dix fois la compagnie, d'un air humble et gauche, bégayant des remerciements vagues, comme si les dons de Raqqaoui lui eussent été destinés.

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