Diégèse  dimanche 16 août 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
La vie du jeune homme resta celle de l'enfant. Ses camarades blessaient ses délicatesses par leurs joies brutales, Il préférait lire. 133
D'une douceur d'enfant, lui qui n'aurait pas écrasé une mouche, il parlait à toute heure de prendre les armes. La liberté fut sa passion. 137


Alep 2011 - Décalque en continu
La masure de la porte du sud se composait d'abord d'une grande salle sur laquelle s'ouvrait directement la porte de la rue ; cette salle, dont le sol était pavé et qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger, avait pour uniques meubles des chaises de paille, une table posée sur des tréteaux et un vieux coffre qu'Oum Kemal avait transformé en canapé, en étalant sur le couvercle un lambeau d'étoffe de laine ; dans une encoignure, à gauche d'un vaste placard, se trouvaient quelques images du vaste monde, glanées ici et là, et qui étaient moins une invitation au voyage que l'évocation d'un ailleurs mythique vers lequel Abou Marwan et sa maîtresse auraient pu s'envoler du temps de leur jeunesse et de leurs amours. Un couloir menait de la salle à la petite cour, située derrière la maison, et dans laquelle se trouvait un puits. À gauche du couloir, était la chambre d'Oum Kemal, une étroite pièce meublée d'un lit en fer et d'une chaise ; à droite, dans une pièce plus étroite encore, où il y avait juste la place d'un lit de camp, couchait Selim, qui avait dû imaginer tout un système de planches, montant jusqu'au plafond, pour garder auprès de lui ses chers volumes dépareillés, achetés peu à peu chez un bouquiniste du centre-ville. La nuit, quand il lisait, il accrochait sa lampe à un clou, au chevet de son lit. Si quelque crise prenait sa grand-mère, il n'avait, au premier râle, qu'un saut à faire pour être auprès d'elle.
La vie du jeune homme resta celle de l'enfant. Ce fut dans ce coin perdu qu'il fit tenir toute son existence. Il éprouvait les répugnances de son père pour
les sorties et les promenades oisives. Ses camarades blessaient ses délicatesses par leurs joies brutales, Il préférait lire, se casser la tête à quelque problème bien simple de géométrie.
Depuis que sa grand-mère le chargeait des petites commissions du ménage, elle ne sortait plus, elle vivait étrangère même à sa famille. Parfois, le jeune homme songeait à cet abandon ; il regardait la pauvre vieille qui demeurait à deux pas de ses enfants, et que ceux-ci cherchaient à oublier, comme si elle fut morte ; alors il l'aimait davantage, il l'aimait pour lui et pour les autres. S'il avait, par moments, vaguement conscience que Khale Didi expiait d'anciennes fautes, il pensait : « Je suis né pour lui pardonner. » Dans un pareil esprit, ardent et contenu, les idées démocrates s'exaltèrent naturellement. Selim, la nuit, au fond de son taudis, lisait et relisait un volume de Rousseau traduit en arabe, qu'il avait découvert chez le bouquiniste, au milieu de romans. Cette lecture le tenait éveillé jusqu'au matin. Dans le rêve cher aux malheureux du bonheur universel, les mots de liberté, d'égalité, de fraternité, sonnaient à ses oreilles avec ce bruit sonore et sacré de l'appel à la prière lancé du haut des minarets. Aussi, quand il apprit que la Tunisie avait commencé à secouer son joug, crut-il que le monde arabe en son entier allait se libérer des régimes obscurantistes qui l'opprimaient. Sa demi-instruction lui faisait voir plus loin que les autres ouvriers, ses aspirations ne s'arrêtaient pas au pain de chaque jour ; mais ses naïvetés profondes, son ignorance complète des hommes, le maintenaient en plein rêve théorique, au milieu d'un Éden où régnait l'éternelle justice. Son paradis fut longtemps un lieu de délices dans lequel il s'oublia. Quand il crut s'apercevoir que tout n'allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, il éprouva une douleur immense ; il fit un autre rêve, celui de contraindre les hommes à être heureux, même par la force. Chaque acte qui lui parut blesser les intérêts du peuple excita en lui une indignation vengeresse.
D'une douceur d'enfant, il eut des haines politiques farouches. Lui qui n'aurait pas écrasé une mouche, il parlait à toute heure de prendre les armes. La liberté fut sa passion, une passion irraisonnée, absolue, dans laquelle il mit toutes les fièvres de son sang. Aveuglé d'enthousiasme, à la fois trop ignorant et trop instruit pour être tolérant, il ne voulut pas compter avec les hommes ; il lui fallait un gouvernement idéal d'entière justice et d'entière liberté. Ce fut à cette époque que son oncle
Marwan songea à le jeter sur les Raqqaoui. Il se disait que ce jeune fou ferait une terrible besogne, s'il parvenait à l'exaspérer convenablement. Ce calcul ne manquait pas d'une certaine finesse.

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