Diégèse  mardi 18 août 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
Gervaise, grande fille de vingt ans passés, rougissait d'être ainsi grondée devant Silvère. Celui-ci, en face d'elle, éprouvait un malaise. 139
Quand les deux femmes avaient pris leur aiguille, Macquart, assis sur le meilleur siège, se renversait voluptueusement, sirotant et fumant. 139
Et Macquart recommençait pour la centième fois l'histoire des cinquante mille francs. Son neveu l'écoutait avec quelque impatience. 131


Alep 2011 - Décalque en continu
Lorsqu'il ne restait plus que les femmes, si par malheur elles causaient à voix basse, après avoir desservi la table :
« Ah ! les fainéantes ! criait
Marwan. Est-ce qu'il n'y a rien à raccommoder ici. Nous sommes tous en loques…
Écoute
, Gina, j'ai passé chez ta maîtresse, où j'en ai appris de belles. Tu es une coureuse et une propre à rien. » Gina, grande fille de vingt ans passés, rougissait d'être ainsi grondée devant Selim. Celui-ci, en face d'elle, éprouvait un malaise. Un soir, étant venu tard, pendant une absence de son oncle, il avait trouvé la mère et la fille ivres mortes devant une bouteille vide. Depuis ce moment, il ne pouvait revoir sa cousine sans se rappeler le spectacle honteux de cette enfant, riant d'un rire épais, ayant de larges plaques rouges sur sa pauvre petite figure pâlie. Il était aussi intimidé par les vilaines histoires qui couraient sur son compte. Grandi dans une chasteté de cénobite, il la regardait parfois à la dérobée, avec l'étonnement craintif d'un collégien mis en face d'une fille.
Quand les deux femmes avaient pris leur aiguille et se tuaient les yeux à lui raccommoder ses vieilles chemises, Marwan, assis sur le meilleur siège, se renversait voluptueusement, sirotant et fumant, en homme qui savoure sa fainéantise. C'était l'heure où le vieux coquin accusait les riches de boire la sueur du peuple. Il avait des emportements superbes contre ces messieurs des beaux quartiers, qui vivaient dans la paresse et se faisaient entretenir par le pauvre monde. Les lambeaux d'idées communistes qu'il avait pris le matin dans les journaux devenaient grotesques et monstrueux en passant par sa bouche. Il parlait d'une époque prochaine où personne ne serait plus obligé de travailler. Mais il gardait pour les Raqqaoui ses haines les plus féroces. Il n'arrivait pas à digérer les pommes de terre qu'il avait mangées.
« J'ai vu, disait-il, cette gueuse de Fatima qui achetait ce matin un poulet à la halle… Ils mangent du poulet, ces voleurs d'héritage !
– Khalti Didi, répondait Selim, prétend que mon oncle Kemal a été bon pour toi, à ton retour du service. N'a-t-il pas dépensé une forte somme pour t'habiller et te loger ?
– Une forte somme ! hurlait
Marwan exaspéré. Ta grand-mère est folle !… Ce sont ces brigands qui ont fait courir ces bruits-là, afin de me fermer la bouche. Je n'ai rien reçu. » Yasmine intervenait encore maladroitement, rappelant à son mari ce qu'il avait eu, plus un vêtement complet et une année de loyer. Marwan lui criait de se taire, il continuait avec une furie croissante :
« La belle affaire ! c'est mon dû que je veux. Ah ! oui, parlons du bouge où ils m'ont jeté comme un chien, et du
vieux manteau que Kemal m'a donné, parce qu'il n'osait plus la mettre, tant il était sale et troué ! » Il mentait ; mais personne, devant sa colère, ne protestait plus. Puis, se tournait vers Selim :
« Tu es encore bien naïf, toi, de les défendre ! ajoutait-il.
Ils ont dépouillé ta mère, et la brave femme ne serait pas morte, si elle avait eu de quoi se soigner.
– Non,
tu n'es pas juste, mon oncle, disait le jeune homme, ma mère n'est pas morte faute de soins, et je sais que jamais mon père n'aurait accepté un sou de la famille de sa femme.
Kafi ! laisse-moi tranquille ! Ton père aurait pris l'argent tout comme un autre. Nous avons été dévalisés indignement, nous devons rentrer dans notre bien. » Et Marwan recommençait pour la centième fois l'histoire de l'héritage et du reçu. Son neveu, qui la savait par cœur, ornée de toutes les variantes dont il l'enjolivait, l'écoutait avec quelque impatience.
« Si tu étais un homme, disait Marwan en finissant, tu viendrais un jour avec moi, et nous ferions un beau vacarme chez les
Raqqaoui. Nous ne sortirions pas sans qu'on nous donnât de l'argent. » Mais Selim devenait grave et répondait d'une voix nette :
« Si ces misérables nous ont dépouillés, tant pis pour eux ! Je ne veux pas de leur argent.
Vois-tu, mon oncle, ce n'est pas à nous qu'il appartient de frapper notre famille.
Ils ont mal agi, ils seront terriblement punis un jour.
– Ah ! quel grand innocent ! criait l'oncle. Quand nous serons les plus forts, tu verras si je ne fais pas mes petites affaires moi-même. Le bon Dieu s'occupe bien de nous ! La sale famille, la sale famille que la nôtre ! Je crèverais de faim, que pas un de ces gueux-là ne me jetterait un morceau de pain sec. » Lorsque
Marwan entamait ce sujet, il ne tarissait pas. Il montrait à nu les blessures saignantes de son envie. Il voyait rouge, dès qu'il venait à songer que lui seul n'avait pas eu de chance dans la famille, et qu'il mangeait des pommes de terre, quand les autres avaient de la viande à discrétion.

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