Diégèse  mercredi 19 août 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
Tous ses parents, jusqu'à ses petits-neveux, passaient alors par ses mains, et il trouvait des griefs et des menaces contre chacun d'eux. 137
Puis Macquart, une fois lancé, ne s'arrêtait plus. Moi je dis la vérité, voilà tout…  Notre famille est une sale famille ; c'est comme ça. 138
Tout ce linge sale que Macquart lavait devant son neveu écœurait le jeune homme. Antoine employait les grands moyens pour l'exaspérer. 134
Puis, quand il croyait avoir suffisamment blessé Silvère, il abordait la politique. On m'a assuré, que les Rougon préparent un mauvais coup. 140


Alep 2011 - Décalque en continu
Tous ses parents, jusqu'à ses petits-neveux, passaient alors par ses mains, et il trouvait des griefs et des menaces contre chacun d'eux.
« Oui, oui, répétait-il avec amertume, ils me laisseraient crever comme un chien. »
Gina, sans lever la tête, sans cesser de tirer son aiguille, disait parfois timidement :
« Pourtant, papa, mon cousin
Tarek a été bon pour nous, l'année dernière, quand tu étais malade.
– Il t'a soigné sans jamais demander
une livre, reprenait Yasmine, venant au secours de sa fille, et souvent il m'a glissé un peu d'argent pour te faire du bouillon.
– Lui ! il m'aurait fait crever, si je n'avais pas eu une bonne constitution ! s'exclamait
Marwan. Taisez-vous, bêtes ! Vous vous laisseriez entortiller comme des enfants.
Ils voudraient tous me voir mort. Lorsque je serai malade, je vous prie de ne plus aller chercher mon neveu, car je n'étais déjà pas si tranquille que ça, de me sentir entre ses mains.
C'est un médecin de
rien du tout, il n'a pas une personne comme il faut dans sa clientèle. »
Puis Marwan, une fois lancé, ne s'arrêtait plus.
« C'est comme cette petite vipère de
Youssef, disait-il, c'est un faux frère, un traître. Est-ce que tu te laisses prendre à ses articles de son blog, toi, Selim ? Tu serais un fameux niais. Ils ne sont pas même écrits en arabe, ses articles. J'ai toujours dit que ce démocrate de contrebande s'entendait avec son digne père pour se moquer de nous. Tu verras comme il retournera sa veste… Et son frère, l'illustre Karim, ce gros bêta dont les Raqqaoui font tant d'embarras ! Est-ce qu'ils n'ont pas le toupet de prétendre qu'il a à Damas une belle position ! Je la connais, moi, sa position. Il est employé dans les services secrets ; c'est un mouchard…
– Qui te l'a dit ! ?
Tu n'en sais rien », interrompait Selim, dont l'esprit droit finissait par être blessé des accusations mensongères de son oncle.
« Ah ! je n'en sais rien ? Tu crois cela ? Je te dis que c'est un mouchard… Tu te feras tondre comme un agneau, avec ta bienveillance. Tu n'es pas un homme. Je ne veux pas dire du mal de ton frère
Farid ; mais, à ta place, je serais joliment vexé de la façon pingre dont il se conduit à ton égard ; il gagne de l'argent gros comme lui, à Lattaquié, et il ne t'enverrait jamais un petit mandat pour tes menus plaisirs. Si tu tombes un jour dans la misère, je ne te conseille pas de t'adresser à lui.
– Je n'ai besoin de personne, répondait le jeune homme d'une voix fière et légèrement altérée. Mon travail nous suffit à moi et à
Khalti Didi. Tu es cruel, mon oncle.
– Moi je dis la vérité, voilà tout… Je voudrais t'ouvrir les yeux. Notre famille est une sale famille ; c'est triste, mais c'est comme ça
.
« Il n'y a pas jusqu'au petit Mounir, le fils de Youssef, ce mioche de neuf ans, qui ne me tire la langue quand il me rencontre. Cet enfant battra sa mère un jour, et ce sera bien fait. Va, tu as beau dire, tous ces gens là ne méritent pas leur chance ; mais ça se passe toujours ainsi dans les familles : les bons pâtissent et les mauvais font fortune. » Tout ce linge sale que Marwan lavait avec tant de complaisance devant son neveu écœurait profondément le jeune homme. Il aurait voulu remonter dans son rêve. Dès qu'il donnait des signes trop vifs d'impatience, Marwan employait les grands moyens pour l'exaspérer contre leurs parents.
« Défends-les ! défends-les ! disait-il en paraissant se calmer. Moi, en somme, je me suis arrangé de façon à ne plus avoir affaire à eux. Ce que je t'en dis, c'est par tendresse pour ma pauvre mère, que toute cette clique traite vraiment d'une façon révoltante.
– Ce sont des misérables ! murmurait
Selim.
– Oh ! tu ne sais rien, tu n'entends rien, toi. Il n'y a pas d'injures que les
Raqqaoui ne disent contre la brave femme.
Youssef a défendu à son fils de jamais la saluer. Fatima parle de la faire enfermer dans une maison de folles. » Le jeune homme, pâle comme un linge, interrompait brusquement son oncle.
« Assez, criait-il, je ne veux pas en savoir davantage. Il faudra que tout cela finisse.
– Je me tais, puisque ça te contrarie, reprenait le vieux coquin en faisant le bonhomme. Il y a des choses pourtant que tu ne dois pas ignorer, à moins que tu ne veuilles jouer le rôle d'un imbécile. »
Marwan, tout en s'efforçant de jeter Selim sur les Raqqaoui, goûtait une joie exquise à mettre des larmes de douleur dans les yeux du jeune homme. Il le détestait peut-être plus que les autres, parce qu'il était excellent ouvrier et qu'il ne buvait jamais. Aussi aiguisait-il ses plus fines cruautés à inventer des mensonges atroces qui frappaient au cœur le pauvre garçon ; il jouissait alors de sa pâleur, du tremblement de ses mains, de ses regards navrés, avec la volupté d'un esprit méchant qui calcule ses coups et qui a touché sa victime au bon endroit.
Puis, quand il croyait avoir suffisamment blessé et exaspéré Selim, il abordait la politique.
« On m'a assuré, disait-il en baissant la voix, que les
Raqqaoui préparent un mauvais coup.
– Un mauvais coup ? interrogeait Selim devenu attentif.
– Oui, on doit saisir, une de ces nuits prochaines, tous les bons citoyens de la ville et les jeter en prison. » Le jeune homme commençait par douter. Mais son oncle donnait des détails précis : il parlait de listes dressées, il nommait les personnes qui se trouvaient sur ces listes, il indiquait de quelle façon, à quelle heure et dans quelles circonstances s'exécuterait le complot. Peu à peu
, Selim se laissait prendre à ce conte de bonne femme, et bientôt il délirait contre les ennemis de la liberté.
« Ce sont eux, criait-il, que nous devrions réduire à l'impuissance, s'ils continuent à trahir le pays. Et que comptent-ils faire des citoyens qu'ils arrêteront ?
– Ce qu'ils comptent en faire ! répondait
Marwan avec un petit rire sec, mais ils les fusilleront dans les basses fosses des prisons. » Et comme le jeune homme, stupide d'horreur, le regardait sans pouvoir trouver une parole :
« Et ce ne sera pas les premiers qu'on y assassinera, continuait-il. Tu n'as qu'à aller rôder le soir, derrière le palais de justice, tu y entendras des coups de feu et des gémissements.
– O les infâmes ! » murmurait
Selim.

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