Diégèse  vendredi 25 décembre 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
Félicité se leva et vint se pencher à l'oreille d'Aristide : « Et Silvère ? » lui demanda-t-elle. « Il est mort, répondit-il à voix basse. » 140


Alep 2011 - Décalque en continu
Mais les invités regardaient la table. Kemal fit asseoir ces messieurs. Ce fut une béatitude. Avant que chacun ne commence, Sakkan, d'un geste, demanda un moment de répit. Il se leva, et gravement :
« Messieurs, dit-il, je veux, au nom de la société, dire à notre hôte combien nous sommes heureux des récompenses que lui ont values son courage et son patriotisme. Je reconnais que
Raqqaoui a eu une inspiration du ciel en restant à Alep, tandis que les rebelles nous traînaient sur les grandes routes. Aussi j'applaudis des deux mains aux décisions du gouvernement… Laissez-moi achever ; vous féliciterez ensuite notre ami… Sachez donc que notre ami, brave parmi les braves de la patrie, va en outre être nommé à un poste de haut responsable. » Il y eut un cri de surprise. On s'attendait à une petite place. Quelques-uns grimacèrent un sourire ; mais, la vue de la table aidant, les compliments recommencèrent de plus belle.
Sakkan réclama de nouveau le silence.
« Attendez donc, reprit-il, je n'ai pas fini… Rien qu'un mot… Il est à croire que nous garderons notre ami parmi nous, grâce à la mort
d'Abou Firas. » Tandis que les convives s'exclamaient, Fatima éprouva un élancement au cœur. Sakkan lui avait déjà conté la mort d'Abou Firas à Ariha ; mais, rappelée au début de ce dîner triomphal, cette mort subite et affreuse lui fit passer un petit souffle froid sur le visage. Elle se rappela son souhait ; c'était elle qui avait tué cet homme. Et, avec la musique claire des plats en inox, les convives fêtaient le repas. À Alep, on mange beaucoup et bruyamment. Avant la viande, ces messieurs parlaient tous à la fois ; ils donnaient le coup de pied de l'âne aux vaincus, se jetaient des flatteries à la tête, faisaient des commentaires désobligeants sur l'absence du prince ; les étrangers étaient d'un commerce impossible ; Jisri finit même par laisser entendre que le prince s'était fait excuser, parce que la peur des rebelles lui avait donné la jaunisse. Au second service, ce fut une curée. Les marchands d'huile, les marchands de savon, sauvaient la Syrie. On trinqua à la gloire des Raqqaoui. Ghali, très rouge, commençait à balbutier, et Garo, très pâle, était complètement gris ; mais Sakkan versait toujours, tandis qu'Amira, qui avait déjà trop mangé, se faisait des verres de thé très sucrés. La joie d'être sauvés, de ne plus trembler, de se retrouver dans ce salon jaune, autour d'une bonne table, sous la clarté vive des deux candélabres et du lustre, qu'ils voyaient pour la première fois allumé de toutes ses lampes incandescentes, donnait à ces messieurs un épanouissement de sottise, une plénitude de jouissance large et épaisse. Dans l'air chaud, leurs voix montaient grasses, plus louangeuses à chaque plat, s'embarrassant au milieu des compliments, allant jusqu'à dire – ce fut un ancien maître tanneur retiré qui trouva ce joli mot – que le dîner « était un vrai festin de paradis ».
Kemal rayonnait, sa grosse face pâle suait le triomphe.
Fatima, aguerrie, disait qu'ils loueraient sans doute le logement de ce pauvre Abou Firas, en attendant qu'ils pussent acheter une petite maison dans le Chahba ; et elle distribuait déjà son mobilier futur dans les pièces du directeur.
Elle entrait dans son
palais. À un moment, comme le bruit des voix devenait assourdissant, elle parut prise d'un souvenir subit ; elle se leva et vint se pencher à l'oreille de Youssef :
« Et
Selim ? » lui demanda-t-elle.
Le jeune homme, surpris par cette question, tressaillit.
« Il est mort, répondit-il à voix basse. J'étais là quand le
policier lui a cassé la tête d'un coup de pistolet. » Fatima eut à son tour un léger frisson. Elle ouvrait la bouche pour demander à son fils pourquoi il n'avait pas empêché ce meurtre, en réclamant l'enfant ; mais elle ne dit rien, elle resta là, interdite. Youssef, qui avait lu sa question sur ses lèvres tremblantes, murmura :
« Tu comprends, je n'ai rien dit… Tant pis pour lui, aussi ! J'ai bien fait. C'est un bon débarras. » Cette franchise brutale déplut à
Fatima. Youssef, comme son père, comme sa mère, avait son cadavre. Sûrement, il n'aurait pas avoué avec une telle carrure qu'il flânait vers Hamdaniye et qu'il avait laissé casser la tête à son cousin, si les vins de l'hôtel Cham et les rêves qu'il bâtissait sur sa prochaine arrivée à Damas ne l'eussent fait sortir de sa sournoiserie habituelle. La phrase lâchée, il se dandina sur sa chaise. Kemal, qui de loin suivait la conversation de sa femme et de son fils, comprit, échangea avec eux un regard de complice implorant le silence. Ce fut comme un dernier souffle d'effroi qui courut entre les Raqqaoui, au milieu des éclats et des chaudes gaietés de la table. En venant reprendre sa place, Fatima aperçut de l'autre côté de la rue, derrière une vitre, un imam qui passait; on veillait le corps d'Abou Firas, rapporté le matin de Ariha. Elle s'assit, en sentant, derrière elle, cet imam qui chantait les prières pour les morts.
Mais les rires montaient, le salon jaune s'emplit d'un cri de ravissement, lorsque
les desserts parurent.

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