Diégèse  samedi 26 décembre 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
Rengade se tourna vers l'officier. « Ce gredin m'a crevé l'œil, lui dit-il en montrant Silvère. Donnez-le-moi. » L'officier se retira. 134


Alep 2011 - Décalque en continu
Et, à cette heure, Hamdaniye était encore tout frissonnant du drame qui venait d'ensanglanter la porte du sud. Le retour des troupes, après le carnage de la plaine d'Idlib, fut marqué par d'atroces représailles. Des hommes furent assommés à coups de crosse derrière un pan de mur, d'autres eurent la tête cassée au fond d'un ravin par le pistolet d'un milicien. Pour que l'horreur fermât les lèvres, les soldats semaient les morts sur la route. On les eût suivis à la trace rouge qu'ils laissaient. Ce fut un long égorgement.
À chaque étape, on massacrait quelques
rebelles. On en tua deux à Ariha, trois à Saraqib, un à Maara. Quand la troupe eut campé à Alep, sur la route de Damas, il fut décidé qu'on fusillerait encore un des prisonniers, le plus compromis. Les vainqueurs jugeaient bon de laisser derrière eux ce nouveau cadavre, afin d'inspirer à la ville le respect du régime vainqueur. Mais les soldats étaient las de tuer ; aucun ne se présenta pour la sinistre besogne. Les prisonniers, jetés sur les poutres du chantier comme sur un lit de camp, liés par les poings, deux à deux, écoutaient, attendaient, dans une stupeur lasse et résignée.
À ce moment, le policier
Razzi écarta brusquement la foule des curieux. Dès qu'il avait appris que la troupe revenait avec plusieurs centaines de rebelles, il s'était levé, grelottant de fièvre, risquant sa vie dans ce froid noir de février. Dehors, sa blessure se rouvrit, le bandeau qui cachait son orbite vide se tacha de sang ; il y eut des filets rouges qui coulèrent sur sa joue et sur sa moustache.
Effrayant, avec sa colère muette, sa tête pâle enveloppée d'un linge ensanglanté, il courut regarder chaque prisonnier au visage, longuement. Il suivit ainsi les poutres, se baissant, allant et revenant, faisant tressaillir les plus stoïques par sa brusque apparition. Et, tout d'un coup :
« Ah ! le bandit, je le tiens ! » cria-t-il.
Il venait de mettre la main sur l'épaule de
Selim. Selim, accroupi sur une poutre, la face morte, regardait au loin, devant lui, dans le crépuscule blafard, d'un air doux et stupide. Depuis son départ d'Ariha, il avait eu ce regard vide. Le long de la route, pendant les longs kilomètres, lorsque]es soldats activaient la marche du convoi à coups de crosse, il s'était montré d'une douceur d'enfant. Couvert de poussière, mourant de soif et de fatigue, il marchait toujours, sans une parole, comme une de ces bêtes dociles qui vont en troupeaux sous le fouet des vachers. Il songeait à Maya. Il la voyait étendue dans le drapeau, sous les arbres, les yeux en l'air. Depuis trois jours, il ne voyait qu'elle. À cette heure, au fond de l'ombre croissante, il la voyait encore.
Razzi se tourna vers l'officier, qui n'avait pu trouver parmi les soldats les hommes nécessaires à une exécution.
« Ce gredin m'a crevé l'œil, lui dit-il en montrant
Selim. Donnez-le-moi… Ce sera autant de fait pour vous. » L'officier, sans répondre, se retira d'un air indifférent, en faisant un geste vague. Le policier comprit qu'on lui donnait son homme.
« Allons, lève-toi ! » reprit-il en le secouant.
Selim, comme tous les autres prisonniers, avait un compagnon de chaîne. Il était attaché par un bras à un paysan de Azzaz, un nommé Maher, homme de cinquante ans, dont les grands soleils et le dur métier de la terre avaient fait une brute. Déjà voûté, les mains roidies, la face plate, il clignait des yeux, hébété, avec cette expression entêtée et méfiante des animaux battus. Il était parti, armé d'une carabine, parce que tout son village partait ; mais il n'aurait jamais pu expliquer ce qui le jetait ainsi sur les grandes routes. Depuis qu'on l'avait fait prisonnier, il comprenait encore moins. Il croyait vaguement qu'on le ramenait chez lui. L'étonnement de se voir attaché, la vue de tout ce monde qui le regardait, l'ahurissaient, l'abêtissaient davantage. Comme il ne parlait et n'entendait que le kurde, il ne put deviner ce que voulait le policier. Il levait vers lui sa face épaisse, faisant effort ; puis, s'imaginant qu'on lui demandait le nom de son pays, il dit de sa voix rauque :
« Je suis de
Azzaz. » Un éclat de rire courut dans la foule, et des voix crièrent ! « Détachez le paysan.
– Bah ! répondit
Razzi ; plus on en écrasera, de cette vermine, mieux ça vaudra. Puisqu'ils sont ensemble, ils y passeront tous les deux. »
Il y eut un murmure
.

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