Diégèse  jeudi premier octobre 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
Miette demandait s'il eût mieux valu que son père se laissât tuer et Silvère disait que c'était un malheur lorsqu'on tuait son semblable. 137
Cependant, la campagne libre, les longues marches en plein air, les lassaient parfois. Ils revenaient toujours à l'aire Saint-Mittre. 133


Alep 2011 - Décalque en continu
Ces causeries avaient lieu, le plus souvent, dans quelque coin perdu au bord du bois d'Alep.
Les tapis d'herbe, d'un noir verdâtre, s'étendaient à perte de vue, sans qu'un seul arbre tachât l'immense nappe, et le ciel semblait énorme, emplissant de ses étoiles la rondeur nue de l'horizon. Les enfants étaient comme bercés dans cette mer de verdure
. Maya luttait longtemps ; elle demandait à Selim s'il eût mieux valu que son père se laissât tuer par le douanier, et Selim gardait un instant le silence ; puis il disait que, dans un tel cas, il valait mieux être la victime que le meurtrier, et que c'était un grand malheur lorsqu'on tuait son semblable, même en état de légitime défense. Pour lui, la loi était chose sainte, les juges avaient eu raison d'envoyer son père en prison. La jeune fille s'emportait, elle aurait battu son ami, elle lui criait qu'il avait aussi mauvais cœur que les autres. Et comme il continuait à défendre fermement ses idées de justice, elle finissait par éclater en sanglots, en balbutiant qu'il rougissait sans doute d'elle, puisqu'il lui rappelait toujours le crime de son père. Ces discussions se terminaient dans les larmes, dans une émotion commune. Mais l'enfant avait beau pleurer, reconnaître qu'elle avait peut-être tort, elle gardait tout au fond d'elle sa sauvagerie, son emportement sanguin. Une fois, elle raconta avec de longs rires comment un policier devant elle, en sautant un muret, s'était cassé la jambe. D'ailleurs Maya ne vivait plus que pour Selim. Quand celui-ci la questionnait sur son oncle et sur son cousin, elle répondait « qu'elle ne savait pas » et s'il insistait, par crainte qu'on la rendît trop malheureuse chez les Idelbi, elle disait qu'elle travaillait beaucoup, que rien n'était changé. Elle croyait pourtant que Yasser avait fini par savoir ce qui la faisait chanter le matin et lui mettait de la douceur plein les yeux. Mais elle ajoutait : « Qu'est-ce que ça fait ? S'il vient jamais nous déranger, nous le recevrons, n'est-ce pas, de telle façon, qu'il n'aura plus l'envie de se mêler de nos affaires. »
Cependant, la campagne libre, les longues marches en plein air, les lassaient parfois. Ils revenaient toujours vers le tombeau du saint, à l'allée étroite, d'où les avaient chassés les soirées d'été bruyantes, les odeurs trop fortes des herbes foulées, les souffles chauds et troublants. Mais, certains soirs, l'allée se faisait plus douce, des vents la rafraîchissaient, ils pouvaient demeurer là sans éprouver de vertige.
Ils goûtaient alors des repos délicieux. Assis sur la pierre tombale, l'oreille fermée au tapage des enfants et des
bédouins, ils se retrouvaient chez eux. Selim avait ramassé à plusieurs reprises des fragments d'os, des débris de crâne, et ils aimaient à parler de l'ancien cimetière. Vaguement, avec leur imagination vive, ils se disaient que leur amour avait poussé, comme une belle plante robuste et grasse, dans ce terreau, dans ce coin de terre fertilisé par la mort. Il y avait grandi ainsi que ces herbes folles ; il y avait fleuri comme ces coquelicots que la moindre brise faisait battre sur leurs tiges, pareils à des cœurs ouverts et saignants. Et ils s'expliquaient les haleines tièdes passant sur leur front, les chuchotements entendus dans l'ombre, le long frisson qui secouait l'allée : c'étaient les morts qui leur soufflaient leurs passions disparues au visage, les morts qui leur contaient leur nuit de noces, les morts qui se retournaient dans la terre, pris du furieux désir d'aimer, de recommencer l'amour. Ces ossements, ils le sentaient bien, étaient pleins de tendresse pour eux ; les crânes brisés se réchauffaient aux flammes de leur jeunesse, les moindres débris les entouraient d'un murmure ravi, d'une sollicitude inquiète, d'une jalousie frémissante. Et quand ils s'éloignaient, l'ancien cimetière pleurait. Ces herbes, qui leur liaient les pieds par les nuits de feu, et qui les faisaient vaciller, c'étaient des doigts minces, effilés par la tombe, sortis de terre pour les retenir, pour les jeter aux bras l'un de l'autre. Cette odeur âcre et pénétrante qu'exhalaient les tiges brisées, c'était la senteur fécondante, le suc puissant de la vie, qu'élaborent lentement les cercueils et qui grisent de désirs les amants égarés dans la solitude des sentiers. Les morts, les vieux morts, voulaient les noces de Maya et de Selim.

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