Diégèse  mardi premier septembre 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
La pudeur venait à Miette. Alors elle fut prise de douleur, elle sanglota. Le jeune homme la reprit entre ses bras, essayant de la consoler. 140


Alep 2011 - Décalque en continu
Les deux muezzins causaient toujours sinistrement entre eux, dans l'abîme noir qui se creusait autour des jeunes gens. Maya, frissonnante, effrayée, n'osa pas se rapprocher de Selim. Elle ne savait même plus s'il était là, elle ne l'entendait plus faire un mouvement. Tous deux étaient pleins de la sensation âcre de leur baiser ; des effusions leur montaient aux lèvres, ils auraient voulu se remercier, s'embrasser encore ; mais ils étaient si honteux de leur bonheur cuisant, qu'ils eussent mieux aimé ne jamais le goûter une seconde fois, que d'en parler tout haut. Longtemps encore, si leur marche rapide n'avait fouetté leur sang, si la nuit épaisse ne s'était faite complice, ils se seraient embrassés sur les joues, comme de bons camarades. La pudeur venait à Maya. Après l'ardent baiser de Selim, dans ces heureuses ténèbres où son cœur s'ouvrait, elle se rappela les grossièretés de Yasser. Quelques heures auparavant, elle avait écouté sans rougir ce garçon, qui la traitait de fille perdue ; il demandait à quand le bébé, il lui criait que son père la délivrerait à coups de pied, si jamais elle s'avisait de rentrer à la ferme, et elle avait pleuré sans comprendre, elle avait pleuré parce qu'elle devinait que tout cela devait être ignoble. Maintenant qu'elle devenait femme, elle se disait, avec ses innocences dernières, que le baiser, dont elle sentait encore la brûlure en elle, suffisait peut-être pour l'emplir de cette honte dont son cousin l'accusait. Alors elle fut prise de douleur, elle sanglota.
« Qu'as-tu ? pourquoi pleures-tu ? demanda
Selim d'une voix inquiète.
– Non, laisse, balbutia-t-elle, je ne sais pas. » Puis, comme malgré elle, au milieu de ses larmes :
« Ah ! je suis une malheureuse. J'avais dix ans, on me jetait des pierres. Aujourd'hui, on me traite comme la dernière des créatures
. Yasser a eu raison de me mépriser devant le monde. Nous venons de faire le mal, Selim. »
Le jeune homme, consterné, la reprit entre ses bras, essayant de la consoler.
« Je t'aime ! murmurait-il. Je suis ton frère. Pourquoi dis-tu que nous venons de faire le mal ? Nous nous sommes embrassés parce que nous avions froid. Tu sais bien que nous nous embrassions tous les soirs en nous séparant.
– Oh ! pas comme tout à l'heure, dit-elle d'une voix très basse. Il ne faut plus faire cela, vois-tu ; ça doit être défendu, car je me suis sentie toute singulière. Maintenant, les hommes vont rire, quand je passerai. Je n'oserai plus me défendre, ils seront dans leur droit. » Le jeune homme se taisait, ne trouvant pas une parole pour tranquilliser l'esprit effaré de cette grande enfant de
seize ans, toute frémissante et toute peureuse, à son premier baiser d'amour. Il la serrait doucement contre lui, il devinait qu'il la calmerait, s'il pouvait lui rendre le tiède engourdissement de leur étreinte. Mais elle se débattait, elle continuait :
« Si tu voulais, nous nous en irions, nous quitterions le pays. Je ne puis plus rentrer à
Alep ; mon oncle me battrait, toute la ville me montrerait au doigt… » Puis, comme prise d'une irritation brusque :
« Non, je suis maudite, je te défends de quitter
khale Didi pour me suivre. Il faut m'abandonner sur une grande route.
Maya, Maya, implora Selim, ne dis pas cela !
– Si, je te débarrasserai de moi. Sois raisonnable. On m'a chassée comme une vaurienne. Si je revenais avec toi, tu te battrais tous les jours. Je ne veux pas. » Le jeune homme lui donna un nouveau baiser sur la bouche, en murmurant :
« Tu seras ma femme, personne n'osera plus te nuire.
– Oh ! je t'en supplie, dit-elle avec un faible cri, ne m'embrasse pas comme cela. Ça me fait mal. » Puis, au bout d'un silence :
« Tu sais bien que je ne puis être ta femme. Nous sommes trop jeunes. Il me faudrait attendre, et je mourrais de honte.
Tu as tort de te révolter, tu seras bien forcé de me laisser dans quelque coin. » Alors
Selim, à bout de force, se mit à pleurer. Les sanglots d'un homme ont des sécheresses navrantes. Maya, effrayée de sentir le pauvre garçon secoué dans ses bras, le baisa au visage, oubliant qu'elle brûlait ses lèvres. C'était sa faute. Elle était une niaise de n'avoir pu supporter la douceur cuisante d'une caresse. Elle ne savait pas pourquoi elle avait songé à des choses tristes, juste au moment où son amoureux l'embrassait comme il ne l'avait jamais fait encore. Et elle le pressait contre sa poitrine pour lui demander pardon de l'avoir chagriné. Les enfants, pleurant, se serrant de leurs bras inquiets, mettaient un désespoir de plus dans l'obscure nuit de février.
Au loin, les
muezzins continuaient à se plaindre sans relâche, d'une voix plus haletante.
« Il vaut mieux mourir, répétait
Selim au milieu de ses sanglots, il vaut mieux mourir…
– Ne pleure plus, pardonne-moi, balbutiait
Maya. Je serai forte, je ferai ce que tu voudras. » Quand le jeune homme eut essuyé ses larmes :
« Tu as raison, dit-il, nous ne pouvons retourner à
Alep. Mais l'heure n'est pas venue d'être lâche. Si nous sortons vainqueurs de la lutte, j'irai chercher khalti Didi, nous l'emmènerons bien loin avec nous. Si nous sommes vaincus… » Il s'arrêta.
« Si nous sommes vaincus ?.., répéta
Maya doucement.
– Alors, à la grâce de Dieu ! continua
Selim d'une voix plus basse. Je ne serai plus là sans doute, tu consoleras la pauvre vieille. Ça vaudrait mieux.
– Oui, tu le disais tout à l'heure, murmura la jeune fille, il vaut mieux mourir. » À ce désir de mort, ils eurent une étreinte plus étroite
.

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