Diégèse  jeudi 3 septembre 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
C'est ainsi qu'elle refusait la mort si elle devait mourir ignorante. Et, cette rébellion de son sang, elle l'avouait par ses supplications. 140
Puis, se calmant, elle posa la tête sur l'épaule du jeune homme, elle garda le silence. Silvère se baissait et l'embrassait longuement. 135
Miette avait à peine neuf ans, lorsque son père fut envoyé au bagne, pour avoir tué un gendarme. La petite demeurait avec son grand-père. 137
Miette travailla gaiement. La vie en plein air était sa joie et sa santé. Celle-ci eût vécu heureuse sans les taquineries de son cousin. 136


Alep 2011 - Décalque en continu
Quand Maya n'eut plus d'haleine, et qu'elle sentit faiblir le plaisir âcre de la première étreinte :
« Je ne veux pas mourir sans que tu m'aimes, murmura-t-elle ; je veux que tu m'aimes encore davantage… » Les mots lui manquaient, non qu'elle eût conscience de la honte, mais parce qu'elle ignorait ce qu'elle désirait. Elle était simplement secouée par une sourde révolte intérieure et par un besoin d'infini dans la joie.
Elle eût, dans son innocence, frappé du pied comme un enfant auquel on refuse un jouet.
« Je t'aime, je t'aime », répétait
Selim défaillant.
Maya hochait la tête, elle semblait dire que ce n'était pas vrai, que le jeune homme lui cachait quelque chose. Sa nature puissante et libre avait le secret instinct des fécondités de la vie. C'est ainsi qu'elle refusait la mort, si elle devait mourir ignorante. Et, cette rébellion de son sang et de ses nerfs, elle l'avouait naïvement, par ses mains brûlantes et égarées, par ses balbutiements, par ses supplications.
Puis, se calmant, elle posa la tête sur l'épaule du jeune homme, elle garda le silence. Selim se baissait et l'embrassait longuement. Elle goûtait ces baisers avec lenteur, en cherchait le sens, la saveur secrète. Elle les interrogeait, les écoutait courir dans ses veines, leur demandait s'ils étaient tout l'amour, toute la passion. Une langueur la prit, elle s'endormit doucement, sans cesser de goûter dans son sommeil les caresses de Selim. Celui-ci l'avait enveloppée dans la grande abaya rouge, dont il avait également ramené un pan sur lui. Ils ne sentaient plus le froid. Quand Selim, à la respiration régulière de Maya, eut compris qu'elle sommeillait, il fut heureux de ce repos qui allait leur permettre de continuer gaillardement leur chemin. Il se promit de la laisser dormir une heure. Le ciel était toujours noir ; à peine, au levant, une ligne blanchâtre indiquait-elle l'approche du jour. Il devait y avoir, derrière les amants, un bois de pins, dont le jeune homme entendait le réveil musical, aux souffles de l'aube. Et les lamentations des muezzins devenaient plus vibrantes dans l'air frissonnant, berçant le sommeil de Maya, comme elles avaient accompagné ses fièvres d'amoureuse.
Les jeunes gens, jusqu'à cette nuit de trouble, avaient vécu une de ces naïves idylles qui naissent au milieu de la classe ouvrière, parmi ces déshérités, ces simples d'esprit, chez lesquels on retrouve encore parfois les amours primitives des anciens contes grecs
.
Maya avait à peine neuf ans, lorsque son père fut envoyé en prison, pour avoir tué un douanier d'un coup de feu. Le procès de son père était resté célèbre dans le pays. Le contrebandier avoua hautement le meurtre ; mais il jura que le douanier le tenait lui-même au bout de son fusil.
« Je n'ai fait que le prévenir, dit-il ; je me suis défendu ; c'est un duel et non un assassinat. » Il ne sortit pas de ce raisonnement.
Jamais le juge ne parvint à lui faire entendre que, si un
douanier a le droit de tirer sur un contrebandier, un contrebandier n'a pas celui de tirer sur un douanier. Kurdi échappa à la peine capitale, grâce à son attitude convaincue et à ses bons antécédents. Cet homme pleura comme un enfant, lorsqu'on lui amena sa fille, avant son départ pour Tadmor. La petite, qui avait perdu sa mère au berceau, demeurait avec son grand-père dans un village au nord de Azzaz. Quand le contrebandier ne fut plus là, le vieux et la fillette vécurent d'aumônes. Les habitants du village, bien que pauvres, vinrent en aide aux pauvres créatures que le criminel laissait derrière lui. Cependant le vieux mourut de chagrin. Maya, restée seule, aurait mendié sur les routes, si les voisines ne s'étaient souvenues qu'elle avait une tante à Alep. Une âme charitable voulut bien la conduire chez cette tante, qui l'accueillit assez mal.
Oum Yasser, mariée au fermier Idelbi, était une grande diablesse noire et volontaire qui gouvernait au logis.
Elle menait son mari par le bout du nez, disait-on à
Hamdaniye. La vérité était que Idelbi, avare, âpre à la besogne et au gain, avait une sorte de respect pour cette grande diablesse, d'une vigueur peu commune, d'une sobriété et d'une économie rares. Grâce à elle, le ménage prospérait.
Abou Yasser grogna le soir où, en rentrant du travail, il trouva Maya installée.
Mais sa femme lui ferma la bouche, en lui disant de sa voix rude :
« Bah ! la petite est bien constituée ; elle nous servira de servante ; nous la nourrirons et nous économiserons les gages. » Ce calcul sourit à
Idelbi. Il alla jusqu'à tâter les bras de l'enfant, qu'il déclara avec satisfaction très forte pour son âge. Maya avait alors neuf ans. Dès le lendemain, il l'utilisa. Le travail des paysannes, dans les campagnes syriennes, est beaucoup plus doux que dans le Nord. On y voit rarement les femmes occupées à bêcher la terre, à porter les fardeaux, à faire des besognes d'hommes. Elles lient les gerbes, cueillent les olives et les feuilles de mûrier ; leur occupation la plus pénible est d'arracher les mauvaises herbes. Maya travailla gaiement. La vie en plein air était sa joie et sa santé. Tant que sa tante vécut, elle n'eut que des rires. La brave femme, malgré ses brusqueries, l'aimait comme son enfant ; elle lui défendait de faire les gros travaux dont son mari tentait parfois de la charger, et elle criait à ce dernier :
« Ah ! tu es un habile homme ! Tu ne comprends donc pas, imbécile, que si tu la fatigues trop aujourd'hui, elle ne pourra rien faire demain ! » Cet argument était décisif
. Idelbi baissait la tête et portait lui-même le fardeau qu'il voulait mettre sur les épaules de la jeune fille.
Celle-ci eût vécu parfaitement heureuse, sous la protection secrète de sa tante, sans les taquineries de son cousin, alors âgé de seize ans, qui occupait ses paresses à la détester et à la persécuter sourdement. Les meilleures heures de
Yasser étaient celles où il parvenait à la faire gronder par quelque rapport gros de mensonges. Quand il pouvait lui marcher sur les pieds ou la pousser avec brutalité, en feignant de ne pas l'avoir aperçue, il riait, il goûtait cette volupté sournoise des gens qui jouissent béatement du mal des autres. Maya le regardait alors, avec ses grands yeux noirs d'enfant, d'un regard luisant de colère et de fierté muette, qui arrêtait les ricanements du lâche galopin. Au fond, il avait une peur atroce de sa cousine.

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