Diégèse  lundi 7 septembre 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
Le puits était un puits mitoyen. Le mur du Jas-Meiffren le coupait en deux. C'était Silvère qui tirait pour tante Dide l'eau nécessaire. 136
Un jour, la poulie se fendit. Le jeune charron tailla lui même une belle et forte poulie de chêne qu'il posa le soir, après sa journée. 135
L'outil tomba du côté du Jas-Meiffren. Silvère le regarda, se penchant, hésitant à descendre. La paysanne vint ramasser le ciseau à froid. 138
Ils se regardaient d'un air confus et souriant. Elle levait vers lui une adorable tête, des yeux noirs qui l'étonnaient et le remuaient. 136
Jamais il n'avait vu une fille de si près. Il se pencha davantage, et put enfin saisir le ciseau. La paysanne commençait à être embarrassée. 140
Puis ils restèrent là, à se sourire encore, l'enfant en bas, la face toujours levée, le jeune garçon à demi couché sur le chaperon du mur. 138
Le soir, Silvère essaya de questionner tante Dide. Mais le mur était, pour elle, comme un rempart infranchissable, qui murait son passé. 136
Dès qu'il fut arrivé chez son patron, il fit causer ses camarades. Ils lui racontèrent l'histoire du braconnier et de sa fille Miette. 134


Alep 2011 - Décalque en continu
Le puits qui se trouvait dans la cour de la maison habitée par khale Didi et Selim était un puits mitoyen. Le mur de la ferme des Idelbi le coupait en deux. Anciennement, avant que l'enclos des Chaabi fut réuni à la grande propriété voisine, les paysans se servaient journellement de ce puits. Mais depuis l'achat du terrain, comme il était éloigné des communs, les habitants de la ferme, qui avaient à leur disposition de vastes réservoirs, n'y puisaient pas un seau d'eau dans un mois. De l'autre côté, au contraire, chaque matin, on entendait grincer la poulie ; c'était Selim qui tirait pour khale Didi l'eau nécessaire au ménage.
Un jour, la poulie se fendit. Le jeune ouvrier forgea lui même une belle et forte poulie de métal qu'il posa le soir, après sa journée. Il lui fallut monter sur le mur. Quand il eut fini son travail, il resta à califourchon sur le chaperon du mur, se reposant, regardant curieusement la large étendue de la ferme. Une paysanne qui arrachait les mauvaises herbes à quelques pas de lui finit par fixer son attention. On était en juillet, l'air brûlait, bien que le soleil fût déjà au bord de l'horizon. La paysanne avait gardé son hijab. En corsage blanc, un châle de couleur noué sur les épaules, les manches retroussées jusqu'aux coudes, elle était accroupie dans les plis de son vêtement de cotonnade bleue. Elle marchait sur les genoux, arrachant activement l'ivraie qu'elle jetait dans un couffin. Le jeune homme ne voyait d'elle que ses bras nus, brûlés par le soleil, s'allongeant à droite, à gauche, pour saisir quelque herbe oubliée. Il suivait complaisamment ce jeu rapide des bras de la paysanne, goûtant un singulier plaisir à les voir si fermes et si prompts. Elle s'était légèrement redressée en ne l'entendant plus travailler, et avait baissé de nouveau la tête, avant qu'il eût pu même distinguer ses traits. Ce mouvement effarouché le retint. Il se questionnait sur cette femme, en garçon curieux, sifflant machinalement et battant la mesure avec un ciseau à froid qu'il tenait à la main, lorsque le ciseau lui échappa.
L'outil tomba du côté de la ferme, sur la margelle du puits, et alla rebondir à quelques pas de la muraille. Selim le regarda, se penchant, hésitant à descendre. Mais il paraît que la paysanne examinait le jeune homme du coin de l'œil, car elle se leva sans mot dire, et vint ramasser le ciseau à froid qu'elle tendit à Selim. Alors ce dernier vit que la paysanne était une enfant. Il resta surpris et un peu intimidé.
Dans les clartés rouges du couchant, la jeune fille se haussait vers lui. Le mur, à cet endroit, était bas, mais la hauteur se trouvait encore trop grande. Selim se coucha sur le chaperon, la petite paysanne se dressa sur la pointe des pieds.
Ils ne disaient rien, ils se regardaient d'un air confus et souriant. Le jeune homme eût d'ailleurs voulu prolonger l'attitude de l'enfant. Elle levait vers lui une adorable tête, de grands yeux noirs, une bouche rouge, qui l'étonnaient et le remuaient singulièrement
.
Jamais il n'avait vu une fille de si près ; il ignorait qu'une bouche et des yeux pussent être si plaisants à regarder. Tout lui paraissait avoir un charme inconnu, le châle de couleur, le corsage blanc, le vêtement de cotonnade bleue tendu par le mouvement des épaules. Son regard glissa le long du bras qui lui présentait l'outil ; jusqu'au coude, le bras était d'un brun doré, comme vêtu de hâle ; mais plus loin, dans l'ombre de la manche de chemise retroussée, Selim apercevait une rondeur nue, d'une blancheur de lait. Il se troubla, se pencha davantage, et put enfin saisir le ciseau. La petite paysanne commençait à être embarrassée.
Puis ils restèrent là, à se sourire encore, l'enfant en bas, la face toujours levée, le jeune garçon à demi couché sur le chaperon du mur. Ils ne savaient comment se séparer. Ils n'avaient pas échangé une parole. Selim oubliait même de dire merci.
« Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il.
Kurdi, répondit la paysanne ; mais tout le monde m'appelle Maya. » Elle se haussa légèrement, et, de sa voix nette :
« Et toi ? demanda-t-elle à son tour.
– Moi, je m'appelle
Selim », répondit le jeune ouvrier.
Il y eut un silence, pendant lequel ils parurent écouter complaisamment la musique de leurs noms.
« Moi, j'ai quinze ans, reprit
Selim. Et toi ! ?
– Moi, dit
Maya, j'aurai quatorze ans bientôt. » Le jeune ouvrier fit un geste de surprise.
« Ah ! bien, dit-il en riant, moi qui t'avais prise pour une femme !… Tu as de gros bras. » Elle se mit à rire, elle aussi, en baissant les yeux sur ses bras. Puis ils ne se dirent plus rien. Ils demeurèrent encore un bon moment, à se regarder et à se sourire. Comme
Selim semblait n'avoir plus de questions à lui adresser, Maya s'en alla tout simplement et se remit à arracher les mauvaises herbes, sans lever la tête. Lui, resta un instant sur le mur. Le soleil se couchait ; une nappe de rayons obliques coulait sur les terres jaunes des Idelbi ; les terres flambaient, on eût dit un incendie courant au ras du sol. Et, dans cette nappe flambante, Selim regardait la petite paysanne accroupie et dont les bras nus avaient repris leur jeu rapide ; le vêtement de cotonnade bleue blanchissait, des lueurs couraient le long des bras cuivrés. Il finit par éprouver une sorte de honte à rester là. Il descendit du mur.
Le soir, Selim, préoccupé de son aventure, essaya de questionner khale Didi. Peut-être saurait-elle qui était cette Maya qui avait des yeux si noirs et une bouche si rouge. Mais, depuis qu'elle habitait la maison de l'impasse, khale Didi n'avait plus jeté un seul coup d'œil derrière le mur de la petite cour. C'était, pour elle, comme un rempart infranchissable, qui murait son passé. Elle ignorait, elle voulait ignorer ce qu'il y avait maintenant de l'autre côté de cette muraille, dans cet ancien enclos des Chaabi, où elle avait enterré son amour, son cœur et sa chair. Aux premières questions de Selim, elle le regarda avec un effroi d'enfant.
Allait-il donc lui aussi remuer les cendres de ces jours éteints et la faire pleurer comme son fils
Marwan ?
« Je ne sais, dit-elle d'une voix rapide, je ne sors plus, je ne vois personne
… »
Selim attendit le lendemain avec quelque impatience.
Dès qu'il fut arrivé chez son patron, il fit causer ses camarades d'atelier. Il ne raconta pas son entrevue avec
Maya ; il parla vaguement d'une fille qu'il avait aperçue de loin, dans la ferme.
« Eh ! c'est la fille
Kurdi ! » cria un des ouvriers.
Et, sans que
Selim eût besoin de les interroger, ses camarades lui racontèrent l'histoire du contrebandier Kurdi et de sa fille Maya, avec cette haine aveugle des foules contre les parias. Ils traitèrent surtout cette dernière d'une sale façon ; et toujours l'insulte de fille de prisonnier leur venait aux lèvres, comme une raison sans réplique qui condamnait la chère innocente à une éternelle honte.
Le
garagiste Kader, un brave et digne homme, finit par leur imposer silence.
« Eh ! taisez-vous, mauvaises langues ! dit-il en lâchant
une aile de voiture qu'il examinait. N'avez-vous pas honte de vous acharner après une enfant ? Je l'ai vue, moi, cette petite. Elle a un air très honnête. Puis on m'a dit qu'elle ne boudait pas devant le travail et qu'elle faisait déjà la besogne d'une femme de trente ans. Il y a ici des fainéants qui ne la valent pas. Je lui souhaite pour plus tard un bon mari qui fasse taire les méchants propos. » Selim, que les plaisanteries et les injures grossières des ouvriers avaient glacé, sentit les larmes lui monter aux yeux, à cette dernière parole de Kader. D'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres. Il reprit son maillet, qu'il avait posé auprès de lui, et se mit à taper de toutes ses forces sur une carosserie défoncée qu'il redressait.

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