Diégèse  mercredi 30 septembre 2015



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#ZOLA - #FortunedesRougon
Il ne resta dans l'esprit de Silvère, du danger que venaient de courir leurs amours, qu'une admiration pour la vigueur physique de Miette. 138
Il y avait encore dans l'amour de Silvère, outre son admiration pour la crânerie de son amoureuse, les douceurs de son cœur aux malheureux. 139
Silvère lui expliquait le code comme il le comprenait, avec des commentaires étranges qui auraient fait bondir toute la magistrature. 133


Alep 2011 - Décalque en continu
Ils reprirent leurs longues causeries. Il ne resta dans l'esprit de Selim, du danger que venaient de courir leurs amours ignorantes, qu'une grande admiration pour la vigueur physique de Maya. En quinze jours, elle avait appris à nager, et souvent, quand ils luttaient de vitesse, il l'avait vue couper le courant d'un bras aussi rapide que le sien. Lui, qui adorait la force, les exercices corporels, se sentait le cœur attendri en la voyant si forte, si puissante et si adroite de corps. Il entrait, dans son cœur, une estime singulière pour ses gros bras. Un soir, après un de ces premiers bains qui les laissaient si rieurs, ils s'étaient empoignés par la taille, sur une bande de sable, et pendant de longues minutes, ils avaient lutté, sans que Selim parvînt à renverser Maya ; puis le jeune homme, ayant perdu l'équilibre, c'était l'enfant qui était restée debout. Son amoureux la traitait en garçon, et ce furent ces marches forcées, ces courses folles à travers les prés, ces nids dénichés à la cime des arbres, ces luttes, tous ces jeux violents, qui les protégèrent si longtemps et les empêchèrent de salir leurs tendresses.
Il y avait encore dans l'amour de Selim, outre son admiration pour la crânerie de son amoureuse, les douceurs de son cœur tendre aux malheureux. Lui qui ne pouvait voir un être abandonné, un pauvre homme, un enfant marchant nu-pieds dans la poussière des routes, sans éprouver à la gorge un serrement de pitié, il aimait Maya, parce que personne ne l'aimait, parce qu'elle menait une existence rude de paria. Quand il la voyait rire, il était profondément ému de cette joie qu'il lui donnait. Puis, l'enfant était une sauvage comme lui, ils s'entendaient dans la haine des commères du faubourg. Le rêve qu'il faisait, lorsque, dans la journée, il démontait chez son patron les roues des taxis, à grands coups de masse, était plein de folie généreuse. Il pensait à Maya en rédempteur. Toutes ses lectures lui remontaient au cerveau ; il voulait épouser un jour son amie pour la relever aux yeux du monde ; il se donnait une mission sainte, le rachat, le salut de la fille du meurtirer. Et il avait la tête tellement bourrée de certains plaidoyers, qu'il ne se disait pas ces choses simplement ; il s'égarait en plein mysticisme social, il imaginait des réhabilitations d'apothéose, il voyait Maya assise sur un trône, à la porte de la grande mosquée, et toute la ville s'inclinant, demandant pardon, chantant des louanges. Heureusement qu'il oubliait ces belles choses, dès que Maya sautait son mur et qu'elle lui disait sur la grande route : « Courons, veux-tu ? je parie que tu ne m'attraperas pas. »
Mais si le jeune homme rêvait tout éveillé la glorification de son amoureuse, il avait de tels besoins de justice, qu'il la faisait souvent pleurer en lui parlant de son père. Malgré les attendrissements profonds que l'amitié de Selim avait mis en elle, elle avait encore, de loin en loin, des réveils brusques, des heures mauvaises, où les entêtements, les rébellions de sa nature sanguine la roidissaient, les yeux durs, les lèvres serrées. Alors, elle soutenait que son père avait bien fait de tuer le douanier, que la terre appartient à tout le monde, qu'on a le droit de tirer des coups de fusil où l'on veut et quand on veut. Et Selim, de sa voix grave, lui expliquait le code comme il le comprenait, avec des commentaires étranges qui auraient fait bondir toute la magistrature de Syrie.

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