Diégèse  samedi 6 août 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Combien de fois n'ai-je pas monté cette rue de Florence. Il y a pour tous les quartiers de Paris non seulement une personnalité constituée, mais cette personnalité a une histoire comme nous. Il n'y a pas bien longtemps et pourtant tout date. Déjà. Le propre de l'histoire, c'est ce changement même, cette génération et corruption, cette abolition constante, cette révolution perpétuelle. Cette mort. Il n'y a que quelques années, huit ans, dix ans, et quelle méconnaissance déjà, quelle méconnaissance immobilière. – Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel) ; On demeurait alors dans ce haut de Paris où personne aujourd'hui ne demeure plus. On bâtit tant de maisons partout, boulevard Raspail. M. Salomon Reinach devait demeurer encore 36 ou 38 rue de Lisbonne. Ou un autre numéro. Mais enfin Bernard-Lazare y passait, y pouvait passer comme en voisin, en passant. Le quartier Saint-Lazare. La rue de Rome et la rue de Constantinople. Tout le quartier de l'Europe. Toute l'Europe. Des résonances de noms qui secrètement flattaient leur besoin de voyager, leur aisance à voyager, leur résidence européenne. Un quartier de gare qui flattait leur besoin de chemin de fer, leur goût du chemin de fer, leur aisance en chemin de fer. Tout le monde a déménagé. Quelques-uns dans la mort. Et même beaucoup. Zola demeurait rue de Bruxelles, 81 ou 81 bis ou 83 rue de Bruxelles. Première audience. – Audience du 7 février. – Vous vous appelez Émile Zola ? – Oui, monsieur. – Quelle est votre profession ? – Homme de lettres. – Quel est votre âge ? – Cinquante-huit ans. – Quel est votre domicile ? – 21 bis, rue de Bruxelles. M. Ludovic Halévy ne demeurait-il pas rue de Douai, qui doit être dans le même quartier. 22, rue de Douai, et encore aujourd'hui 62, rue de Rome, 155, boulevard Haussmann, c'étaient des adresses de ce temps-là. Dreyfus même était de ce quartier. Labori seul demeure encore 41 ou 45 rue Condorcet. On me dit qu'il vient seulement d'émigrer 12, rue Pigalle, Paris IXème. Toute une population, tout un peuple demeurait ainsi sur les hauteurs de Paris, dans le flanc des hauteurs de Paris, dans ce haut Paris serré, tout un peuple, amis, ennemis, qui se connaissaient, ne se connaissaient pas, mais se sentaient, se savaient voisins de campagne dans cet immense Paris. Les jeux olympiques de Rio sont ouverts. Les contrôles anti-dopage seront particulièrement serrés, au moins autant que les mesures de sécurité, nous dit-on. Me vient alors une question : un athlète dopé est-il encore un athlète ? Assurément. Que l'on dope un jeune homme ou une jeune femme sans entraînement ni technique et, quelle que soit la drogue et le dosage qui leur seront administrés, peu de chance qu'ils puissent prendre place dans une compétition sportive internationale. En est-il alors de même d'une drogue qui abolit le jugement et qui, en conséquence, autorise celui qui la prend à commettre des actes que la morale commune réprouve, tels foncer dans une foule de femmes et d'enfants avec un camion ou assassiner un vieillard inoffensif à l'arme blanche en filmant son crime. Oui, si l'on considère que la drogue dite du terroriste, c'est-à-dire le captagon, est d'usage courant chez les hommes des pays du golfe et que pour autant ces pays ne sont pas le théâtre de crimes de masse ritualisés,  en tout cas, pas à la hauteur de la quantité de drogue consommée. L'acte terroriste demanderait donc un certain entraînement, comme pour les athlètes des jeux olympiques. Cet entrainement est fourni par des prédicateurs qui vont convaincre a priori que l'abject est licite et qu'il plaît à Dieu. La drogue agirait donc comme un accélérateur, ou un facilitateur, ou encore comme un inhibiteur de morale profane pour que puisse s'épanouir librement une autre morale, religieuse voire mystique, qui obéirait à d'autres règles, celles-là même qui ont conduit Abraham à accepter l'idée de sacrifier son fils.  Non, si l'on considère que les sportifs de haut niveau ont depuis leur plus jeune âge des dispositions à devenir sportifs de haut niveau. Ainsi, à l'évidence, l'auteur de ces lignes aurait pu être soumis à un entraînement physique intensif avec les meilleurs entraîneurs qu'il ne serait pourtant pas parvenu jusqu'aux jeux olympiques. C'est ainsi. Il n'en va pas de même chez ces jeunes qui n'avaient pas plus de prédestination que ce même auteur à commettre des actes aussi tristement épouvantables, sauf, bien sûr, à admettre des théories racistes qui sont d'un autre âge. Et c'est sans doute ce qui est le plus terrifiant : le caractère indifférencié de ceux qui font de leur crime une offrande. Et c'est cela qu'il faut parvenir à penser.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Péguy-Pasolini #14 - Diégèse 2016

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