Diégèse  lundi 8 août 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Combien de fois n'ai-je point monté, dans les jours douloureux, jusqu'à cette rue de Florence. Jours douloureux pour lui et pour moi, ensemble, également, car tout était perdu, que la politique, notre politique, (je veux dire la politique des nôtres), commençait à dévorer notre mystique. Lui le sentait si je puis dire avec plus de renseignement, je le sentais avec plus d'innocence. Mais il avait encore une innocence désarmante. Et j'avais déjà beaucoup de renseignement.
Je puis dire, pour qu'il n'y ait aucun malentendu, je dois dire que pendant ces dernières années, pendant cette dernière période de sa vie je fus son seul ami. Son dernier et son seul ami. Son dernier et son seul confident. À moi seul il disait alors ce qu'il pensait, ce qu'il sentait, ce qu'il savait enfin. Je le rapporterai quelque jour. Je suis forcé d'y insister, je fus son seul ami et son seul confident. J'y insiste parce que quelques amis de contrebande qu'il avait, ou plutôt qu'il avait eus, des amis littéraires enfin, entreprenaient de se faire croire, et de faire croire au monde, qu'ils étaient restés ses amis, même après qu'ils avaient saboté, dénaturé, méconnu, inconnu, empolitiqué sa mystique. Des amis de Quartier enfin, d'anciens amis d'étudiants, peut-être de Sorbonne. Des amis qui tutoient. Et lui il était si bon que par cette incurable, par cette inépuisable bonté il le leur laissait croire aussi, et il le laissait croire au monde. Mais il m'en parlait tout autrement, parce que j'étais son seul confident, parce qu'il me confiait tous les secrets, tout le secret de sa pensée. Il avait de l'amitié non pas une idée mystique seulement, mais un sentiment mystique, mais une expérience d'une incroyable profondeur, une épreuve, une expérience, une connaissance mystique. Il avait cet attachement mystique à la fidélité qui est au cœur de l'amitié. Il faisait un exercice mystique de cette fidélité qui est au cœur de l'amitié. Ainsi naquit entre lui et nous cette amitié, cette fidélité éternelle, cette amitié que nulle mort ne devait rompre, cette amitié parfaitement échangée, parfaitement mutuelle, parfaitement parfaite, nourrie de la désillusion, de toutes les autres, du désabusement de toutes les infidélités. Cette amitié que nulle mort ne rompra.
Il faut donc admettre, provisoirement peut-être, que la conscience morale de tout être humain n'est pas que chimique et admettre aussi que, quand bien même le jugement d'un être se verrait gravement altéré par de la chimie ou la maladie, il resterait là de l'humain, c'est à dire une personne nécessairement baignée dans du culturel. Il faut convenir aussi, et tout autant provisoirement, de ce que la conscience n'est pas située dans une région particulière du cerveau, mais qu'elle se définit par les modes de relations que les différentes régions cervicales entretiennent entre elles, et que la conscience est donc pétrie non pas l'inconscient, mais par les inconscients. Et cela, ce sont les neurosciences qui nous l'enseignent. Nous ne sommes donc pas que chimie, et nous nous manifestons à nous-mêmes par des récits, comme nous nous manifestons aussi aux autres par des récits, qui peuvent être semblables mais qui sont le plus souvent différents. Il y a les moments où la fabrication du récit obéit à la volonté et les fois où elle lui obéit moins bien, et c'est la rumination, et c'est le ressentiment, ou c'est la colère, mais aussi le désir. Il y a les situations, furtives ou durables, où les récits s'entrechoquent. C'est le conflit. Il est intérieur, domestique ou public. Chaque camp politique tente ainsi d'imposer un récit comme récit dominant. Et l'on fait voter les gens sur des récits. Nous ne serions donc que récits et notre conscience serait uniquement narrative ? Et pourtant non, car, à ce moment de la réflexion, il y a d'autres ingrédients qu'il faut réintégrer, et qui me paraissent bien échapper au récit, ne pouvant être saisis par le récit qu'a posteriori, pour les constater. Le plaisir est un de ces ingrédients, et l'on sait, toujours par les neurosciences, que le système de la récompense est actif chez la plupart des vertébrés, et que, pour sophistiqué qu'il soit chez l'espèce humaine, il n'en demeure pas moins vital, et, somme toute rudimentaire. Mais cela ne suffit pas encore. Il demeure un mystère, et ce mystère, c'est le mal. Ce mystère n'a d'autre égal qu'un autre mystère, qui est le bien. Car, à l'évidence, on ne peut se contenter de récits plus ou moins formés qui entreraient en compétition les uns contre les autres... et que le meilleur gagne ! Ce relativisme répugne à la pensée. Il faut alors traquer le mal, et donc aussi le bien, en parcourant les écrits de tous les philosophes ? Certainement. Mais il faudra bien se doter d'un viatique avant d'en avoir terminé la lecture.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Péguy-Pasolini #14 - Diégèse 2016

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