Diégèse  mercredi 10 août 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Il avait au plus haut degré, au plus profond, cette morale de bande, qui est peut-être la seule morale.
Or pour sa mystique même il avait cette fidélité mystique, cette amitié mystique. Cette amitié, cette morale de bande.
Il avait cette fidélité à soi-même qui est tout de même l'essentiel. Beaucoup peuvent vous trahir. Mais c'est beaucoup, c'est déjà beaucoup que de ne pas se trahir soi-même. Beaucoup de politiques peuvent trahir, peuvent dévorer, peuvent absorber beaucoup de mystiques. C'est beaucoup que les mystiques ne se trahissent point elles-mêmes.
Beaucoup de maréchaux ont pu trahir Napoléon Mais au moins Napoléon ne s'est pas trahi lui-même. Le maréchal Napoléon n'a pas trahi Napoléon empereur.
On peut dire que ses dernières joies, tant qu'il marchait, tant qu'il allait encore, furent de venir comme se réchauffer parmi nous aux Jeudis des cahiers, ou, pour parler plus exactement, le jeudi aux cahiers. Il aimait beaucoup deviser avec M. Sorel. Je dois dire que leurs propos étaient généralement empreints d'un grand désabusement. Il avait un goût secret, très marqué, très profond, et presque très violent, pour M. Sorel. Un goût commun de désabusement ; de gens à qui on n'en contait point. Quand ils riaient ensemble, quand ils éclataient, au même moment, car tous les deux avaient le rire jailli, c'était avec une profondeur d'accord, une complicité incroyable. Cet accord saisissant de l'esprit, du rire, qui n'attend pas, qui ne calcule pas, qui d'un coup atteint au plus profond, au dernier point, éclate et révèle. Qui d'un mot atteint au dernier mot. Tout ce que disait M. Sorel le frappait tellement qu'il m'en parlait encore tous les autres matins de la semaine. Ils étaient comme deux grands complices. Deux grands enfants terribles. Deux grands enfants complices qui eussent très bien connu les hommes.
Ainsi, ce qui s'accomplit dans ces actes terroristes relève à la fois de la sublimation et du passage à l'acte. L'absorption de drogues inhibant le jugement ne serait que secondaire au regard de la puissance stupéfiante de l'endoctrinement et de la promesse. Soit ! Mais il n'en reste pas moins l'horreur. Il demeure ces corps écrasés, déchiquetés, les cris, le sang... De ce que les terroristes supportent cela, on en conclut que ce sont des barbares. C'est une attitude habituelle. Avec un peu de recul, cependant, on conviendra que cette horreur aussi est culturelle et qu'elle n'appartient pas à une culture extraterrestre, ni même à la culture d'un autre fantasmé. Cette horreur appartient à notre culture commune, celle des bourreaux et celle des victimes. Elle est culturelle et historique. Elle est anthropologique. Cette horreur n'est pas plus islamique que juive ou chrétienne. Elle est l'horreur que l'humanité a toujours su produire à des fins jugées supérieures à la morale commune. Et cela porte un nom, au moins depuis Aristote : la catharsis. Pour Aristote, le spectacle de la tragédie a la capacité de purger les passions du spectateur, se substituant ainsi, historiquement, aux rites cathartiques dionysiaques où  se déroulaient des scènes de transe et de possession. Puisqu'il s'agirait de punir des infidèles ou des mécréants, le spectacle de leur agonie ne peut avoir qu'un effet apaisant. S'il n'en était pas ainsi, personne ne regarderait les films de guerre. Il n'y aurait aucun spectateur pour les films d'horreur. Il faut donc admettre que ces crimes, pour horribles qu'ils soient, et tout aussi inacceptables qu'ils soient, ne sont pas anthropologiquement a-culturels et admettre que si culture il y a là dedans, c'est d'abord celle de la guerre, et que les ressorts psychologiques qui sont mis en branle pour autoriser moralement les tueurs à perpétrer leurs crimes sont des ressorts guerriers. Ce ne sont quand-même pas les salafistes qui ont inventé les soldats, qu'ils soient de Dieu ou des hommes. Il faut donc affirmer, et hausser le ton dans cette affirmation, que ce n'est pas en brandissant le fantasme d'un choc des cultures, et encore moins des civilisations, que l'on peut combattre la dérive sectaire et violente qui est source des attentats actuels, car on ne saurait ainsi la comprendre, et sans la comprendre, on ne saurait la contenir.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Sublime chimique - Péguy-Pasolini #14 - Diégèse 2016

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