Diégèse  mercredi 31 août 2016



ce travail est commencé depuis 6088 jours et son auteur est en vie depuis 20541 jours (3 x 41 x 167 jours) 2016

ce qui représente 29,6383% de la vie de l'auteur

hier  
L'atelier du texte demain
avant-hier
#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Je ne suis pas accusé. Nous ne sommes pas accusés. Notre affaire Dreyfus n'est pas accusée. Sous ce nom commun d'affaire Dreyfus, comme il arrive si souvent en histoire, sous ce nom presque générique il y a eu au moins, dans la réalité, deux affaires parfaitement distinctes, extrêmement différentes. Deux affaires ont couru, ont poussé leur carrière, ont suivi leur fortune. Ont poussé leur chemin. La nôtre n'a rien à se reprocher. Il y a eu des dreyfusistes purs et des dreyfusistes impurs. C'est le niveau de l'humanité. Il y a eu une affaire Dreyfus pure et une affaire Dreyfus impure. C'est le niveau de l'événement. Nous ne souffrirons pas que la première fasse des excuses, donne des pénitences pour la deuxième. Ou si l'on préfère, que la deuxième en fasse et en donne pour la première. Avec la première. Ensemble. Nous n'avons rien à nous faire pardonner. Nous ne souffrirons pas que ceux qui ont à demander pardon, ou qui ont le goût de demander pardon, demandent pardon aussi ensemble pour nous. Nous ne voulons pas du tout qu'on nous pardonne.
Nous qui avons tout sacrifié pour nous opposer notamment à la démagogie combiste, issue de notre dreyfusisme, politique issue de notre mystique, nous ne sommes point dans le dreyfusisme une quantité négligeable, qu'il faille ni que l'on puisse négliger dans les comptes, éliminer et mépriser dans et pour les opérations de l'histoire. C'est nous au contraire qui sommes le centre et le cœur du dreyfusisme, qui le sommes restés, c'est nous qui sommes l'âme. L'axe passe par nous. C'est à notre montre qu'il faudra lire l'heure. Il y a eu, il y a un honneur dreyfusiste. Ceux qui n'ont pas été fidèles à cet honneur, ceux qui n'ont pas suivi cet honneur n'ont point à demander pardon pour ceux qui l'ont suivi, qui le suivent.
Quand de loin en loin je viens en relation avec quelqu'un de ces anciens adversaires, je lui dis : Vous ne nous connaissez pas. Vous ne nous soupçonnez peut-être pas. Vous en avez le droit. Tant des nôtres ne nous connaissent pas. Nos politiciens ont tout fait pour nous dérober à vous, pour nous masquer à vous, pour nous désavouer, pour nous renier, pour nous trahir, notre mystique et nous. Il est tout naturel que placés en face d'eux dans la bataille vous n'ayez vu que le dessus, la politique, qui se manifestait, et que vous ne nous ayez pas vus, que vous n'ayez pas vu le dessous, les profondeurs, qui nourrissaient. Vous avez vu les manifestations et pendant que nous suivions les règles de notre honneur vous n'avez pas vu les forces. C'est la loi même du combat.
Cependant, est-ce que cette photographie est vraiment drôle ou non ?  Si l'on admet, donc, avec Bergson, que, même seul, on rit toujours avec quelqu'un, que le rire est toujours un rire collectif, ce collectif constitué autour du rire, autour d'un rire, se donne toujours des allures d'évidence qui tournent à la tautologie : c'est drôle parce que c'est drôle, et si c'est drôle, c'est que c'est universellement drôle. Bien sûr, il n'en est rien et chacun aura expérimenté, parfois à ses dépens, la blague qui tombe à plat, la scène jugée irrésistible par certains quand d'autres la trouveront pathétique. S'agissant d'une photographie d'une personnalité politique, comme celle du Président Hollande au Kazakhstan, mais d'autres pourraient être choisies dans chacun des camps politiques, il serait intéressant de vérifier que même des sympathisants, même des partisans vont trouver drôle la photographie. Le rire excède toujours sa base... Le rire fait toujours du prosélytisme. Le rire est un sergent recruteur. C'est d'ailleurs ce que l'on constate communément quand on évoque l'effet d'entraînement du rire, au point où, entendant un rire particulièrement communicatif, on rira sans même savoir pourquoi. Ce qui fait rire définit donc le groupe qui en rit tout en agglutinant à ce groupe de nouvelles recrues. C'est en cela une arme politique redoutable et chaque parti en use abondamment. L'expressivité du visage du précédent Président de la République, Nicolas Sarkozy, aura fourni d'innombrables photographies de ce qui, figées par l'appareil, apparaît comme des grimaces. Et la grimace fait rire. Le caricaturiste, par son dessin, ne fait pas autre chose, sinon amplifier ce qui peut sembler encore latent dans le cliché photographique d'une grimace. « Il (le caricaturiste) fait grimacer ses modèles comme ils grimaceraient eux-mêmes s’ils allaient jusqu'au bout de leur grimace. » nous dit Bergson. Ce faisant, si l'homme politique - ou la femme - est « bon client », le rapport entre le visage grimaçant et le visage non grimaçant va s'inverser : ce qui est éphémère par nature - la grimace - va devenir permanent. C'est ainsi que des personnalités politiques sont devenues peu à peu leur propre caricature. On ne les voit plus que « comme ça ». C'est ce qui a fait le succès du spectacle télévisé de marionnettes appelé « Les Guignols ». Et l'on a même vu que ces caricatures tournassent à l'avantage du caricaturé. C'est le tour de force que Jacques Chirac a réussi, faisant de sa marionnette son meilleur agent électoral, celle-ci le rendant sympathique, même auprès de ses adversaires. La caricature, qu'elle soit dessin ou photographie, chosifie la personne. C'est, toujours, Bergson qui affirme « Nous rions toutes les fois qu’une personne nous donne l’impression d’une chose. » Là où il y avait réification, Chirac a fait ressurgir le sujet. Il n'est pas certain que ses successeurs y soient parvenus, ni même qu'ils s'y sont essayés.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Péguy-Pasolini #16 - Diégèse 2016

2009 2008 2007 2006 2005 2004 2003 2002 2001 2000




2015 2014
2013 2012 2011 2010