Diégèse  lundi 25 avril 2016



ce travail est commencé depuis 5960 jours et son auteur est en vie depuis 20413 jours (137 x 149 jours) 2016

ce qui représente 29,1971% de la vie de l'auteur

hier  
L'atelier du texte demain
avant-hier




Je connais, je pourrais citer moi tout seul, moi tout petit cent cinquante professeurs de l'enseignement secondaire qui font tout, qui risquent tout, qui bravent tout, même et surtout l'ennui, le plus grand risque, la petite fin de carrière, pour maintenir, pour sauver tout ce qui peut encore être sauvé. On trouverait difficilement cinquante maîtres de l'enseignement supérieur, et même trente, et même quinze, qui se proposent autre chose (outre la carrière, et l'avancement, et pour commencer précisément d'être de l'enseignement supérieur) qui se proposent autre chose que d'ossifier, que de momifier la réalité, les réalités qui leur sont imprudemment confiées, que d'ensevelir dans le tombeau des fiches la matière de leur enseignement. Je citerais cent cinquante professeurs de l'enseignement secondaire qui font tout ce qu'ils peuvent, et même plus, pour essayer seulement de sauvegarder un peu, dans ce vieux pays, un peu de bon goût, un peu de tenue, un peu d'ancien goût, un peu des anciennes mœurs de l'esprit, un peu de ce vieil esprit de la liberté de l'esprit. Les instituteurs ne font point tant partie du parti intellectuel. Ni tant qu'ils le croient. Ni tant qu'ils le voudraient bien. Ils ont tant d'autres attaches encore dans le pays réel, quoi qu'ils fassent. Ils sont beaucoup plus les agents de la culture qu'ils ne le voudraient. Les professeurs de l'enseignement secondaire n'en font pour ainsi dire aucunement partie, excepté les politiciens, les quelques-uns qui ont chauffé leur avancement, leur rapide acheminement sur Paris. Autrement, pour tout le reste, pour tous les autres, pour tout le corps, on peut dire, il faut dire que l'enseignement secondaire, tout démantelé qu'il soit, tout défait que l'on l'ait fait, est encore la citadelle, le réduit de la culture en France. Cet abrasement du langage n'est ni sans but ni sans raison : plus on s'exprime par messages courts, plus on est préparé à recevoir et à faire siens les slogans de toute sorte : publicitaires ou politiques. L'usage intensif de messages courts est donc à l'évidence une préparation tout aussi intensive à la consommation de masse. Les inventeurs et détenteurs des réseaux sociaux ne s'y sont pas trompés. Il est plus facile pour cibler les bonnes publicités, de caler des algorithmes sur des textes de moins de 140 caractères. On assiste même à une forme de renversement par lequel le slogan publicitaire se fait plus sophistiqué que l'analyse politique, que le discours politique. C'est que le slogan, lui, et l'image publicitaire, elle, sont produits par des professionnels du langage et par des professionnels de l'image. Alors que l'immense majorité de la classe politique veut ignorer et mépriser les humanités, les agences de publicité recrutent des sémanticiens, des linguistes, des sémioticiens, des sociologues, des ethnologues, des historiens... Alors que les ministres de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur successifs tendent à réduire la place de ces mêmes humanités - qu'ils méprisent et qu'ils ignorent - dans les enseignements, pour la raison supposée qu'elles ne prépareraient pas à ce qu'ils nomment « l'emploi », ces agences recrutent des philosophes et même des artistes.
Ainsi, croyant être de son temps, le personnel politique ne fait qu'alimenter et favoriser le ciblage publicitaire de la population. Certes, on mesurait déjà l'audience des émissions télévisées politiques avant l'avènement des réseaux sociaux ; et le personnel politique fournissait déjà les médias en petites phrases bien préparées par leur service de communication. Tout cela est vrai. Mais c'était déjà une mauvaise tendance et il aurait été préférable de ne pas l'amplifier.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Chronite aiguë - Diégèse 2016 - Péguy-Pasolini #09

2009 2008 2007 2006 2005 2004 2003 2002 2001 2000




2015 2014
2013 2012 2011 2010