Diégèse  mardi 6 décembre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Mais ce n'est pas tout. Natalia a été sortie de son sommeil (dont je ne mets pas en doute la sincérité des rêves : mais la sincérité ne suffit pas) par les paroles persuasives de Franco Rodano (Paese sera, 28-1-1975), qui l'ont enthousiasmée. Tellement enthousiasmée qu'elle fait à cet article de Rodano (j'allais, instinctivement, écrire du Père Rodano) des compliments franchement embarrassants : compliments sur son honnêteté, sa propreté morale, sa compréhension, etc. Or, dans cet article, Rodano me traite de « clérical ». C'est-à-dire qu'il viole le code du moindre respect entre personnes convenables. L'accusation lancée à quelqu'un d'être « clérical » est l'une de ces accusations purement nominalistes que l'on peut se renvoyer sans fin. Le langage débonnaire, compréhensif mais pas exempt de la sévérité nécessaire, de Rodano est en effet profondément ecclésiastique : ce qu'il dit est, linguistiquement, purement et simplement une semonce. Italiens (et toi donc aussi Natalia) je vous exhorte à employer une langue correcte ! Que je suis « clérical », cela semble exhaustivement démontré à Rodano par le fait que je suis Vénitien. Et maintenant, où est-elle, l'honnêteté de Rodano tant vantée par Natalia ? Les moralistes sont toujours mal informés. Je suis né à Bologne, Bologne la rouge, et, ce qui compte, dans Bologne la rouge j'ai passé mon adolescence et ma jeunesse, mes années de formation. C'est là que je suis devenu antifasciste, pour avoir lu à seize ans un poème de Rimbaud. C'est là que j'ai écrit mes premières poésies en dialecte frioulan (chose non admise par le fascisme). J'ai dit frioulan, chère Natalia. Et il n'y a rien de commun entre la Vénétie et le Frioul. Absolument rien. J'allais dans le pays frioulan de ma mère un mois chaque été, en vacances (quand nos moyens nous le permettaient). Et, en réalité, je ne savais pas le frioulan. Je me le rappelais mot après mot tandis que je mettais au point mes poésies. Je l'ai appris par la suite, quand, en 1943, j'ai dû « évacuer » à Casarsa. Où j'ai d'abord vécu l'existence réelle de ceux qui le parlaient, c'est-à-dire la paysanne, puis la Résistance, et enfin les luttes politiques des ouvriers agricoles contre la grande propriété foncière. Dans le Frioul, j'ai donc d'abord connu le monde paysan et catholique, qui n'a rien à voir avec le monde vénitien (aujourd'hui, au Frioul, il n'y a pas, n'est pas concevable, un complot noir1.), puis, avec les ouvriers agricoles, je suis devenu communiste. Dans le Frioul, j'ai lu Gramsci et Marx. Voilà pour mon « cléricalisme vénitien ». L'injure qui commence par le terme « sale » admet à la suite un paradigme varié et imagé qui, pour autant, doit être  sociologiquement répertorié sous peine de manquer sa cible.  Ainsi, l'injure « sale lecteur ! », lancée à une personne assise sur un banc en train de lire un roman, ne sera pas interdite par la langue mais peinera à trouver son occurrence. Il faudra lui ajouter l'outil-à-tout-faire « con » pour renforcer sa probabilité, et l'on imagine davantage les circonstances de l'interjection « sale con de lecteur ! », pour peu que le roman suscite l'ire du passant. Cependant, le plus souvent, l'insulte est massive et donne un instantané de l'état de la société. Arrêtons-nous sur l'épithète « sale », qui appartient à la classe de ceux qui changent de sens quand ils sont placés avant ou après le nom. Est-il en vraiment nécessaire de rappeler qu'un  « sale con » signifie tout autre chose qu'un « con sale ». Voila qui est d'évidence. La grammaire nous apprend d'ailleurs que l'antéposition marque l'usage du sens figuré de l'adjectif quand la postposition celui du sens descriptif. Les exemples sont nombreux et l'on sait qu'un « individu triste » ne sera pas nécessairement un « triste individu ». Mais, il y a dans l'usage de l'insulte qui commence par « sale » un fait sémantique plus subtile qui serait de l'ordre d'une contagion ontologique qu'il faut parvenir à distinguer. Ce sera sans doute plus aisé pour un hispanophone ou un hispanisant habitué à discriminer« ser » de « estar », car il saura que « ser » définit un état permanent quand « estar » est réservé aux états temporaires, l'un et l'autre étant traduits en français par « être ». C'est ainsi que « ser mudo », c'est être muet pathologiquement quand « estar mudo » marquera seulement la volonté temporaire de se taire. Les insultes qui commencent par « sale » sont toujours d'ordre ontologi que, elles sont toujours définitives, comme si, de manière imagée l'apposition du mot « sale » suffisait à salir le terme apposé d'une tache indélébile. Les injures racistes sont celles qui dévoilent le mieux, malheureusement, ce phénomène linguistique. Pour quelqu'un qui s'autorise l'usage de l'injure « sale arabe », « arabe » demeurera une insulte, même dépourvu de son épithète. Il en va évidemment de même de « pédé ». On laissera à chacun le soin de retrouver d'autres exemples d'usage courant ou qui l'ont été dans d'autres périodes historiques.
C'est justement ce caractère ontologique sociologiquement admis, que l'insulte soit prononcée ou non, qui va disqualifier a priori telle ou tel dans le débat politique comme dans les actes de la vie courante. Le ou la
« sale quelque chose » vit sous la menace permanente de l'injure.  
Pier Paolo Pasolini - Écrits corsaires - Chiens Péguy-Pasolini #23 - Texte continu
1. D'extrême-droite (n.d.t.)

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