Diégèse  jeudi 15 décembre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Pour le mâle, l'avortement a une signification symbolique de libération : être inconditionnellement favorable à l'avortement lui semble être un brevet d'intelligence éclairée, de progressisme, d'absence de préjugés et de capacité de provocation. C'est, en somme, un très beau jouet (qui fait plaisir). Voilà pourquoi l'on a tant de haine pour qui rappelle qu'une grossesse non voulue peut être, sinon toujours coupable, du moins coupable par imprudence. Et que si la pratique conseille à juste titre de dépénaliser l'avortement, ce n'est pas pour cela qu'il cesse d'être une faute pour la conscience. Ce n'est pas l'anticonformisme qui justifie cette idée : et qui d'anticonformiste ne possède qu'un abortisme fanatique, en est à coup sûr irrité et fâché. Il recourt alors aux méthodes les plus archaïques pour se débarrasser d'un adversaire qui le prive du plaisir de se sentir sans préjugés et d'avant-garde. Ces méthodes archaïques, ce sont celles, infâmes, de la « chasse aux sorcières » : l'instigation au lynchage, l'insertion dans la liste des parias, l'offre au mépris public.
La « chasse aux sorcières » est un phénomène typique des cultures intolérantes, c'est-à-dire clérico-fascistes. Dans un contexte répressif, l'objet de la « chasse aux sorcières » (le « différent ») est d'abord destitué de son humanité, ce qui rend, par la suite, licite son exclusion effective de toute fraternité et de toute pitié : et, généralement, dans la pratique, cela précède sa suppression physique (Himmler, les Lager).
Regarder ailleurs, c'est aller aussi chercher les images de la mémoire de cette ville syrienne qui se nommait alors Alep, comme elle se nomme encore aujourd'hui Alep. L'histoire retiendra qu'il n'aura pas fallu beaucoup de temps, quelques années seulement, pour que le sens de ce mot change terriblement. C'est qu'il en aura été d'Alep comme d'autres villes avant elle, dont le nom signifiait le plaisir et la joie avant de rassembler sur leur nom le symbole de toutes les destructions de la guerre civile et militaire. Je me souviens de Beyrouth, dans les années 1980, alors devenue synonyme de champ de bataille, et je me rappelle les images des immeubles au béton ajouré par les tirs, comme je me souviens aussi qu'alors, des Irakiens de Bagdad se souvenaient des fêtes de fin d'année à Beyrouth, dans les années 1970, où ils partaient en voiture à travers la Syrie, fuyant les rigueurs baathistes pour la ville de la fête. Et Bagdad était déjà en guerre.
Les villes détruites par la guerre ne se relèvent jamais entièrement. Leur nom demeure frappé d'opprobre et de peine. Que l'on prononce doucement Sarajevo comme Emmanuelle Riva prononce Hiroshima dans le film de Marguerite Duras, et Sarajevo demeure cette ville assiégée des années 1990, et aucune reconstruction n'y changera rien. Même Dresde ne s'est jamais relevée de son tapis de bombes. La mémoire a ceci de passionnant et d'épuisant qu'elle ne connaît pas la chronologie. Elle feint d'en connaître le sens. Regarder ailleurs, ce n'est pas confronter sa mémoire aux images, ce n'est pas remplacer les images d'aujourd'hui par les images d'hier, c'est mettre le passé en rempart.
Pier Paolo Pasolini - Écrits corsaires - Cœur Regarder ailleurs - Péguy-Pasolini #24 - Texte continu

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