Diégèse
2016



#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -



Zone inculte - Péguy-Pasolini - #23 -



Consolidation du 11 décembre
2 décembre
Dans un texte de 1975, publié chez Flammarion dans le recueil intitulé Écrits corsaires, Pasolini ferraille durement contre plusieurs écrivains italiens, dont Umberto Eco, qui ont réagi tout aussi durement à l'article publié un peu plus tôt dans le Corriere de la sera, sous le titre Pasolini est contre l'avortement. Le hasard de l'écriture et de la lecture fait que ces textes de Pasolini font subitement écho aux débats, que l'on nomme encore politiques, de la scène française en cette fin d'année 2016. Cet écho n'est pas assourdi par le temps et l'on est même abasourdi par l'extrême actualité des propos de Pasolini si bien que l'on se prend à penser que le même texte publié aujourd'hui par une personne aussi célèbre que Pasolini l'était en 1975 provoquerait en France, cette fois, le même lynchage. Bien sûr, le lecteur de 2016 sait que dix mois après ce débat dans la presse, le lynchage de l'auteur n'aura pas été que médiatique et que Pasolini aura été salement assassiné, par ce qu'il nommait « le complot noir », c'est à dire une alliance qui n'était pas une alliance de circonstance, mais bien une alliance structurelle et historique de la vie politique et économique italienne entre la mafia, les composantes les plus réactionnaires de l'Église, les fascistes et néo-fascistes et la démocratie chrétienne, et cette mort tragique et dégueulasse suffit évidemment à modifier notre lecture.
Mais, surtout, nous ne sommes pas dans l'Italie des années 1970, et même, nous n'avons - nous = les Français - jamais été italiens, au sens où les poussées fascisantes en France ne se sont pas construites sur les mêmes alliances qu'en Italie, pour de multiples raisons, qui sont d'abord des raisons culturelles et qui sont ensuite des raisons politiques et historiques. Il n'y a donc pas de rapprochement littéral à effectuer en attribuant à des protagonistes du débat français d'aujourd'hui tel ou tel qualificatif issu de l'Italie d'il y a quarante ans. Mais il y a, en revanche, à observer comment un poète qui exprime publiquement une opinion jugée contraire à la doxa, fût-elle de gauche, est assassiné d'abord par des outils rhétoriques et linguistiques grossiers avant de l'être dans sa chair sur une plage d'Ostie, et d'en tirer quelques conséquences. En effet, au-delà des circonstances historiques et culturelles, au-delà de l'identité des rhéteurs et des polémistes, ce qui s'oppose, et qui s'oppose parfois jusqu'à l'insulte et l'injure, est toujours à l'œuvre, et plus vivace que jamais dans ce qu'il est convenu de nommer la vie politique française, qui n'est souvent que la médiatisation forcenée de coups électoralistes tactiques se fondant sur ce que l'on croit être l'opinion des masses, voire ce que l'on croit devoir être l'opinion de sa famille politique, et ce, jusqu'au mépris des libertés individuelles.
Dans un texte de 1975, publié chez Flammarion dans le recueil intitulé Écrits corsaires, Pasolini ferraille durement contre plusieurs écrivains italiens, dont Umberto Eco, qui ont réagi tout aussi durement à l'article publié un peu plus tôt dans le Corriere de la sera, sous le titre Pasolini est contre l'avortement. Plus de quarante ans plus tard, dans la France de 2016, si un intellectuel, poète, cinéaste progressiste se déclarait de nouveau contre l'avortement, il est certain qu'il provoquerait une polémique et qu'il serait suspecté d'avoir « mal tourné ». Mais là ne sera pas mon propos. Je ne me sens pas le cœur d'écrire sur l'avortement.

Mais, dans l'Italie de 1975, plus qu'une polémique, il s'agit d'un lynchage et c'est ce lynchage que Pasolini dénonce comme tel. Bien sûr, s'agissant de Pasolini, utiliser le terme de
« lynchage » place d'emblée le texte dans une zone tragique, car on sait que dix mois après ce débat, le lynchage de l'auteur n'aura pas été que médiatique et que Pasolini aura été salement assassiné, par ce qu'il nommait « le complot noir », c'est à dire une alliance qui n'était pas une alliance de circonstance, mais bien une alliance structurelle et historique de la vie politique et économique italienne entre la mafia, les composantes les plus réactionnaires de l'Église, les fascistes et néo-fascistes et la démocratie chrétienne, et, cette mort tragique et dégueulasse suffit évidemment à modifier notre lecture.

Certains pourraient avoir la tentation d'utiliser Pasolini pour légitimer les propos de telle personnalité politique française de 2016. Ce serait profondément vulgaire. Nous ne sommes pas dans l'Italie des années 1970, et même, nous n'avons - nous : les Français - jamais été italiens, au sens où les poussées fascisantes en France ne se sont pas construites sur les mêmes alliances qu'en Italie. Il ne peut donc y avoir de rapprochement littéral à effectuer entre la France de maintenant et l'Italie d'hier.
En revanche, il est utile et éclairant d'observer comment un poète qui exprime publiquement une opinion jugée contraire à la doxa, fût-elle de gauche, est assassiné d'abord par des outils rhétoriques et linguistiques grossiers, avant de l'être dans sa chair sur une plage d'Ostie, et d'en tirer toutes les conséquences. En effet, au-delà des circonstances historiques et culturelles, au-delà de l'identité des rhéteurs et des polémistes, ce qui était à l'œuvre dans l'injure est toujours à l'œuvre.

En effet, ce que dit Pasolini dans sa réponse à Umberto Eco et à d'autres éditorialistes italiens de l'époque, c'est que lorsque l'on n'est pas un mâle blanc hétérosexuel, quand on diffère, par son origine géographique ou culturelle, par son orientation sexuelle ou par son genre, par sa religion ou par son histoire, il est impossible de débattre, il est impossible d'entrer dans le débat politique, sans que cette différence, qui est d'abord une différence perçue par l'autre, pèse sur le débat, sans qu'elle détermine le débat, même en arrière-plan, même en sourdine, même de façon subliminale. La vie politique française, dans la terrible phase régressive qu'elle connaît depuis plusieurs années a donné maints exemples de cette stigmatisation sourde et sous-jacente qui, soudain, surgit sous la forme de l'insulte. Les premières victimes en sont toujours les femmes. Dans l'enceinte de l'Assemblée nationale, une femme ministre, une femme députée est, à chacune de ses interventions, susceptible d'être ramenée à une supposée condition féminine qui n'est jamais que le fantasme machiste qui la chosifie, la définissant comme un objet plus ou moins consommable.


On ne sait pas compter le nombre de fois où les cénacles, les arènes et les assemblées ont révélé, parfois crûment, leur machisme archaïque et atavique. On a ainsi pu entendre et voir un député caqueter pendant l'allocution d'une femme députée. On ne sait pas s'il a tenté de faire valoir comme circonstance atténuante le fait que celle-ci fût blonde. Et c'est dans la même assemblée qu'une ministre a pu entendre des lazzi alors qu'elle descendait les escaliers pour aller prendre le micro.

La possibilité d'être soudainement renvoyée à une condition féminine implicitement définie comme invalidante n'est pas réservée au débat politique et peut advenir dans tous les actes de la vie publique. Cela a longtemps pris la forme d'une expression aujourd'hui désuète : « Ah ! Les bonnes-femmes ! ». Il va de soi que cette expression n'était prononcée que pour souligner combien les femmes étaient inaptes à effectuer des travaux réservés à la gente masculine, telle la conduite automobile, ou alors pour dénoncer une attitude supposée typiquement féminine, comme celle de protester contre un acte d'un homme. C'est en fait le prolongement de cette assignation brutale à un genre qui s'actualise en politique. Quand une ministre dénonce les inégalités salariales, les bancs majoritairement mâles des députés de droite s'ébrouent et l'on entendrait presque en écho : « Ah ! Les bonnes-femmes ! ». Nous admettrons cependant qu'il ne s'agit que du niveau 1 du sexisme, car, juste après, il y a l'insulte caractérisée, dont l'exemple le plus fréquent est le fameux « sale conne ! ». On passera sur le fait que linguistiquement, il eût été préférable de se borner au « sale con ! », le « con » désignant le sexe de la femme. Mais comme on s'est pris à traiter de « cons » les hommes, il fallait bien féminiser ce qui était déjà féminin, cette sur-féminisation devant sans doute renforcer l'injure.


Si l'on continue sur la lancée de l'analyse de l'injure « sale con ! », on ne peut que s'étonner que l'usage populaire n'ait pas retenu plutôt « sale bite ! ». Rien qu'en faisant cette supposition, un instant, on s'aperçoit que l'injure apparaît peut-être plus drôle mais beaucoup plus triviale. C'est que la signification littérale de « con » s'est atténuée dans la généralisation de l'injure, quand celle du mot « bite » affleure toujours, même dans un usage figuré.

Mais alors, pourquoi traiter un homme de « sale con ! » ? Eh bien, littéralement, c'est le rendre pénétrable, et, dans le même temps, dénoncer cette pénétration comme dégoûtante. Bref, c'est le traiter d'inverti. Et l'on rejoint ici le propos de Pasolini. Tout homme déclaré comme homosexuel qui entre dans un débat politique, dans une lutte politique, est toujours à la merci de se faire traiter de « sale pédé ! », et ce, que l'injure soit prononcée ou seulement insinuée. On se souviendra ainsi que lors de l'un des premiers débats sur le PACS à l'Assemblée nationale, en 1998, la députée Christine Boutin s'est exclamée, quand l'orateur de la majorité est monté au perchoir : « Oh, qu'il est mignon ! ». En elle-même, l'interjection n'était pas répréhensible et plutôt flatteuse, mais Madame Boutin savait suffisamment ce qu'elle voulait dire pour s'en excuser publiquement quelques semaines plus tard dans un mensuel gay et lesbien lyonnais.

Elle l'avait évidemment ce jour-là traité de « pédé ! ».


L'injure qui commence par le terme « sale » admet à la suite un paradigme varié et imagé qui, pour autant, doit être sociologiquement répertorié sous peine de manquer sa cible.  Ainsi, l'injure « sale lecteur ! », lancée à une personne assise sur un banc en train de lire un roman, ne sera pas interdite par la langue mais peinera à trouver son occurrence. Il faudra lui ajouter l'outil-à-tout-faire « con » pour renforcer sa probabilité, et l'on imagine mieux les circonstances de l'interjection « sale con de lecteur ! », pour peu que le roman suscite l'ire du passant. Cependant, le plus souvent, l'insulte est massive et donne un instantané de l'état de la société. Arrêtons-nous sur l'épithète « sale », qui appartient à la classe de ceux qui changent de sens quand ils sont placés avant ou après le nom. Est-il en vraiment nécessaire de rappeler qu'un  « sale con » signifie tout autre chose qu'un « con sale ». Voila qui est d'évidence. La grammaire nous apprend d'ailleurs que l'antéposition marque l'usage du sens figuré de l'adjectif quand la postposition celui du sens descriptif. Les exemples sont nombreux et l'on sait qu'un « individu triste » ne sera pas nécessairement un « triste individu ». Mais, il y a dans l'usage de l'insulte qui commence par « sale » un fait sémantique plus subtile qui serait de l'ordre d'une contagion ontologique qu'il faut parvenir à distinguer. Ce sera sans doute plus aisé pour un hispanophone ou un hispanisant habitué à discriminer « ser » de « estar », car il saura que « ser » définit un état permanent quand « estar » est réservé aux états temporaires, l'un et l'autre étant traduits en français par « être ». C'est ainsi que « ser mudo », c'est être muet pathologiquement quand « estar mudo » marquera seulement la volonté temporaire de se taire. Les insultes qui commencent par « sale » sont toujours d'ordre ontologique, elles sont toujours définitives, comme si, de manière imagée l'apposition du mot « sale » suffisait à salir le terme apposé d'une tache indélébile. Les injures racistes sont celles qui dévoilent le mieux, malheureusement, ce phénomène linguistique. Pour quelqu'un qui s'autorise l'usage de l'injure « sale arabe », « arabe » demeurera une insulte, même dépourvu de son épithète. Il en va évidemment de même de« pédé ». On laissera à chacun le soin de retrouver d'autres exemples d'usage courant ou qui l'ont été dans d'autres périodes historiques. C'est justement ce caractère ontologique sociologiquement admis, que l'insulte soit prononcée ou non, qui va disqualifier a priori telle ou tel dans le débat politique comme dans les actes de la vie courante.

Le ou la
« sale quelque chose » vit sous la menace permanente de l'injure.

Moins d'un an avant sa mort, Pasolini dénonçait l'injure sous-jacente dans les critiques émises par ses amis politiques sur sa position sur l'avortement, comme s'il pressentait que ces critiques étaient une sorte de meurtre symbolique qui conduirait au meurtre véritable. En janvier 1975, quand ce débat grondait dans la presse italienne, personne ne pouvait savoir que quelques mois plus tard le meurtre politique de Pasolini serait camouflé comme étant le meurtre crapuleux d'un homme mûr draguant les ragazzi dans les dunes d'Ostie. Soixante-dix ans plus tôt, dans des circonstances historiques et politiques fort différentes Péguy portait une charge littéraire d'une violence inouïe contre Jaurès, ce même Jaurès qui serait assassiné quelques années plus tard, car dénonçant la guerre capitaliste qui arrivait. Péguy, avec le recul du temps, se trompait et il suffit de lire les noms sur les monuments aux morts de chaque petit village de France pour être du côté de Jaurès dans la dénonciation impérative de ce qui allait être une insupportable saignée de la jeunesse.

Le mouvement est le même, un appel au meurtre, même symbolique, qui conduit au meurtre véritable, au meurtre de chair et de sang. Dans les cénacles politiques, les insultes demeurent verbales, même quand leur violence engage dans la parole tout le corps des orateurs, mais dans la rue, ce qui rode, c'est le meurtre, le véritable meurtre, le sordide meurtre et ces meurtres se nourrissent aussi de ces insultes-là.
Il n'y a pas véritablement de rupture, de faille infranchissable entre l'injure et la violence physique, et, de même, il n'y en a pas non plus entre la violence physique et le meurtre. Le mouvement pulsionnel et libidinal est le même. Le « sale arabe » conduit à la ratonnade et la ratonnade aux meurtres institutionnels d'octobre 1961. Le « sale nègre » porte à la fois l'esclavage et le Ku Klux Klan et tous les meurtres racistes depuis que le racisme s'est installé dans les consciences et dans les cultures. Et, évidemment, le « sale juif » conduit à l'épouvante de la shoah. « Salope » est la genèse du viol. Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas là d'une exagération structuraliste, d'une extrapolation littéraire, mais d'un diagnostic clinique de sociétés malades de leur violence. Ainsi, quoi que ses organisateurs en disent, bien qu'ils s'en défendent, il y avait bien au sein de « La Manif pour tous » des slogans racistes et antisémites.

C'est un autre fait qui peut sembler curieux, que celui du cumul des injures. Si l'on s'exprime à la manière des sondages, on peut parier qu'un homophobe a beaucoup plus de chance d'être aussi raciste et antisémite que quelqu'un qui n'est pas homophobe. Et l'on peut aussi prédire que le raciste sera aussi machiste. On objectera qu'il s'agit de tolérance et que la personne qui fait montre de tolérance le fait pour l'ensemble de ses semblables, sans souci de genre ni d'origine. Certes. Et c'est d'ailleurs ce que l'on pourrait aussi nommer la civilisation. Pour autant, il me semble qu'il y a autre chose, qu'il se passe autre chose, qui s'actualise justement dans cette violence qui converge, et qui n'est pas de l'ordre de l'opinion, qui n'est pas seulement de l'ordre de l'expression, mais qui, anthropologiquement, est de l'ordre de la prédation mue par une libido déviante. Qu'est-ce qu'il y a de commun dans les injures qu'on a citées ? La différence ? Elle est bien sûr pointée, grossie à la loupe, comme pour justifier que la violence existe, même pour, aussitôt, la condamner. Cependant, entre celui qui profère l'injure et celui qui en est l'objet, la différence est ténue comparée à toutes leurs ressemblances. Et ces ressemblances vont bien au-delà de la seule appartenance à une humanité commune. Non, la différence n'est pas la cause première et véritable de l'injure, de la violence, du meurtre « différentistes » . Il s'agit en fait de manifester que l'autre comme autre m'est insupportable et, surtout, qu'il ne me serait supportable que comme objet sexuel. On remarquera d'ailleurs que les groupes sociaux les plus soumis à l'injure sont toujours fantasmés comme ayant une activité sexuelle débridée ou surpuissante.

Le parcours qui va de la violence verbale au meurtre via la violence physique est à ce point balisé que, dans de nombreux pays, des campagnes institutionnelles entendent prévenir et combattre les violences conjugales, l'homophobie, les agressions racistes. S'agissant des campagnes contre les violences conjugales, elles reposent souvent sur des images-choc de femmes au visage tuméfié ou de films qui dénoncent la banalité de ce type de faits ainsi que le silence coupable qui les entoure. Mais, ce qui est frappant, c'est que ces campagnes ne s'adressent jamais vraiment aux hommes auteurs de ces violences. Je n'ai pas vu - cela existe peut-être - de campagne qui dirait : « vous frappez votre femme ? Allez consulter ! ». Ou encore : « vous êtes agité par des pulsions meurtrières quand vous croisez une personne homosexuelle ? Nous pouvons vous soigner ! ». Ou enfin : «  Non soigné, le racisme est une maladie mortelle. » Celui qui insulte, qui frappe, qui tue, semble absent, sinon occulté en tant qu'être humain amendable et, face à ces actes terribles du désir de l'autre altéré, on ne met en scène que l'objet abîmé du désir. Ainsi, par cette occultation, la société dit en quelque sorte : on ne sait pas qui c'est. Ce n'est donc personne. Le désir déviant ainsi exprimé est tellement insupportable comme miroir du désir social qu'il en est implacablement occulté.

Tout cela, Pasolini le savait, car, dans l'Italie des années 1970, il y avait été confronté, et il y sera confronté jusqu'à la dislocation de son corps une nuit de novembre.

On objectera que toute personne qui profère une injure n'est pas un meurtrier en puissance. Certes, il est aisé, il est même réconfortant de considérer et de croire que le « passage à l'acte » est séparé, distinct, et donc protégé, par une barrière psychique qui, si elle peut être franchie, demeure cependant une barrière. Entre celui qui « passe à l'acte » et celui qui profère une injure, il y aurait donc la possibilité d'une catégorisation, celle, sempiternelle, des bons et des méchants. C'est sans doute confortable et réconfortant, puisque l'on peut alors se placer d'emblée soi-même, et jusqu'à preuve du contraire, dans la catégorie du non-passage-à-l'acte.

Bien sûr, tout homme - il s'agit bien d'hommes, de mâles - qui traite une femme de « salope », ou qui traite un homme de « pédé » ne court pas systématiquement le risque du passage à l'acte meurtrier. Ce n'est ni ce que je crois ni ce que j'écris. Mais, il faut s'extraire de la production langagière individuelle pour examiner la production langagière du groupe social, de la société. Et il faut alors parvenir à concevoir que quand un homme profère une telle injure, il y a superposition concomitante, d'une part, de l'expression individuelle déictique de l'individu et, d'autre part, de l'expression sociale, culturelle du groupe. Or, si, dans une perspective freudienne, l'individu est doté d'un « surmoi », la société, dans le meilleur des cas, ne possède que le droit et l'appareil juridique de la répression après-coup. Là où, pour l'individu, le surmoi fait de la prévention, le droit fait de la punition et ne sait faire que de la punition. Le pari, la croyance, qui alimente le pacte social, que le droit vient alimenter le surmoi de chaque individu n'est cependant qu'une croyance. On peut certes le croire, mais dans les périodes troublées, dans les périodes d'anomie, dirait Durkheim, le pari devient de plus en plus risqué. Les meurtres de jeunes hommes et de jeunes femmes homosexuel-le-s par des organisations fanatiques agréées par des foules fanatisées ne sont pas ontologiquement séparées de l'insulte spontanée « sale pédé » proférée dans une rue d'une ville française. Il n'y a pas de différence de nature, mais seulement une différence d'intensité sociale.

La société ne passe pas à l'acte, elle interprète la langue et, dans la crise, son interprétation met à nu la cruauté des libido contrariées. C'est à cela que Pasolini se confronte jusqu'à en mourir. Quand son amie Natalie Ginzburg utilise pour critiquer son point de vue sur l'avortement le terme « sordide » pour qualifier les pratiques sexuelles homosexuelles, elle s'allie, socialement sinon politiquement aux meurtriers de la plage d'Ostie.

« Le sexe, avec ses féroces intolérances, est une zone inculte de notre conscience et de notre savoir » écrit Pasolini. Il l'est en effet, mais il faut ajouter : individuellement et socialement. Jusqu'au tournant des années 2000, environ, nous ne disposions pas d'instrument de captation et de mesure de l'expression langagière instantanée de la société. Celle-ci était filtrée, médiatisée par ce que l'on nomme justement les médias, et ceux-ci, même dans leur apparente instantanéité, étaient toujours différés. Maintenant, les réseaux sociaux sont à la fois cet instrument de captation mais ils sont de fait aussi des instruments d'amplification instantanée. Les différentes fonctionnalités qui, par simples algorithmes, ou  par choix délibéré de l'utilisateur, permettent de se regrouper, de faire groupe et donc de qualifier le groupe,  donnent l'apparence du majoritaire au minoritaire, l'apparence de l'admissible à l'inadmissible. « Vous n'êtes plus seul-e ! » C'est la nouvelle promesse, et c'est en cela que les réseaux sociaux ne sont pas des médias, mais des instruments de « dé-médiatisation », que, par jeu, on pourrait nommer des « dé-médias ». Il n'y a dans ce propos aucune espèce de jugement de valeur, mais une ébauche d'analyse des conséquences que cela emporte sur notre humanité commune. Cette expression « dé médiatisée »  ne vient pas cultiver cette « zone inculte de notre conscience et de notre savoir », mais seulement l'exhiber et la légitimer jusque dans ses aspects les plus dangereux. Cette « dé médiatisation » massive a pour conséquence le raccourcissement critique du parcours social entre l'injure et le meurtre. L'étape suivante sera la modification du droit pour rendre cette légitimation licite, ce que, dans une interprétation déviante de textes religieux certains fondamentalistes de tout poil ont déjà effectué.

S'agissant des démocraties occidentales, l'élection de Donald Trump en est le symptôme avéré.

3 décembre Ce que dit Pasolini dans sa réponse à Umberto Eco et à d'autres éditorialistes italiens de l'époque, c'est que lorsque l'on diffère, par son origine géographique ou culturelle, par son orientation sexuelle ou par son genre, par sa religion ou par son histoire, il est impossible de débattre, il est impossible d'entrer dans le débat politique sans que cette différence, qui est d'abord une différence perçue par l'autre, pèse sur le débat, sans qu'elle détermine le débat, même en arrière-plan, même en sourdine, même de façon subliminale. La vie politique française, dans la terrible phase régressive qu'elle connaît depuis plusieurs années, depuis plus d'une décennie, a donné maints exemples de cette stigmatisation sourde et sous-jacente qui, soudain, surgit sous la forme de l'insulte. Les premières victimes en sont toujours les femmes. Dans l'enceinte de l'Assemblée nationale, une femme ministre, une femme députée est, à chacune de ses interventions, susceptible d'être ramenée à une supposée condition féminine qui n'est jamais que le fantasme machiste qui la chosifie, la définissant comme un objet plus ou moins consommable.
4 décembre On ne sait pas compter le nombre de fois où les cénacles, les arènes et les assemblées ont révélé, parfois crûment, leur machisme archaïque et atavique. On a ainsi pu entendre et voir un député caqueter pendant l'allocution d'une femme députée. On ne sait pas s'il a tenté de faire valoir comme circonstance atténuante le fait que celle-ci fût blonde. Et c'est dans la même assemblée qu'une ministre a pu entendre des lazzi alors qu'elle descendait les escaliers pour aller prendre le micro.
La possibilité d'être soudainement renvoyée à une condition féminine implicitement définie comme invalidante n'est pas réservée au débat politique et peut advenir dans tous les actes de la vie publique. Cela a longtemps pris la forme d'une expression aujourd'hui désuète : « Ah ! Les bonnes-femmes ! » Il va de soi que cette expression n'était prononcée que pour souligner combien les femmes étaient inaptes à effectuer des travaux réservés à la gente masculine, telle la conduite automobile, ou alors pour dénoncer une attitude supposée typiquement féminine, comme celle de protester contre un acte d'un homme. C'est en fait le prolongement de cette assignation brutale à un genre qui s'actualise en politique. Quand une ministre dénonce les inégalités salariales, les bancs majoritairement mâles des députés de droite s'ébrouent et l'on entendrait presque en écho : « Ah ! Les bonnes-femmes ! ». Nous admettrons cependant qu'il ne s'agit que du niveau 1 du sexisme, car, juste après, il y a l'insulte caractérisée dont l'exemple le plus fréquent est le fameux « sale conne ! ». On passera sur le fait que linguistiquement, il eût été préférable de se borner au « sale con ! », le « con » désignant le sexe de la femme. Mais comme on s'est pris à traiter de « cons » les hommes, il fallait bien féminiser ce qui était déjà féminin, cette sur-féminisation devant sans doute renforcer l'injure.
5 décembre Si l'on continue sur la lancée de l'analyse de l'injure « sale con ! », on ne peut que s'étonner que l'usage populaire n'ait pas retenu plutôt « sale bite ! ». Rien qu'en faisant cette supposition, un instant, on s'aperçoit que l'injure apparaît peut-être plus drôle mais beaucoup plus triviale. C'est que la signification littérale de « con » s'est atténuée dans la généralisation de l'injure quand celle du mot « bite » affleure toujours, même dans un usage figuré. Mais alors, pourquoi traiter un homme de « sale con ! » ? Eh bien, littéralement, c'est le rendre pénétrable, et, dans le même temps, dénoncer cette pénétration comme dégoûtante. Bref, c'est le traiter d'inverti. Et l'on rejoint ici le propos de Pasolini. Tout homme déclaré comme homosexuel qui entre dans un débat politique, dans une lutte politique, est toujours à la merci de se faire traiter de « sale pédé ! », et ce que l'injure soit prononcée ou seulement insinuée. On se souviendra ainsi que lors de l'un des premiers débats sur le PACS à l'Assemblée nationale, en 1998, la députée Christine Boutin s'est exclamée quand l'orateur de la majorité est monté au perchoir : « Oh, qu'il est mignon ! ». En elle-même, l'interjection n'était pas répréhensible et plutôt flatteuse, mais Madame Boutin savait suffisamment ce qu'elle voulait dire pour s'en excuser publiquement quelques semaines plus tard dans un mensuel gay et lesbien. Elle l'avait ce jour-là évidemment traité de « pédé ! ».
6 décembre L'injure qui commence par le terme « sale » admet à la suite un paradigme varié et imagé qui, pour autant, doit être sociologiquement répertorié sous peine de manquer sa cible.  Ainsi, l'injure « sale lecteur ! », lancée à une personne assise sur un banc en train de lire un roman, ne sera pas interdite par la langue mais peinera à trouver son occurrence. Il faudra lui ajouter l'outil-à-tout-faire « con » pour renforcer sa probabilité, et l'on imagine davantage les circonstances de l'interjection « sale con de lecteur ! », pour peu que le roman suscite l'ire du passant. Cependant, le plus souvent, l'insulte est massive et donne un instantané de l'état de la société. Arrêtons-nous sur l'épithète « sale », qui appartient à la classe de ceux qui changent de sens quand ils sont placés avant ou après le nom. Est-il en vraiment nécessaire de rappeler qu'un  « sale con » signifie tout autre chose qu'un « con sale ». Voila qui est d'évidence. La grammaire nous apprend d'ailleurs que l'antéposition marque l'usage du sens figuré de l'adjectif quand la postposition celui du sens descriptif. Les exemples sont nombreux et l'on sait qu'un « individu triste » ne sera pas nécessairement un « triste individu ». Mais, il y a dans l'usage de l'insulte qui commence par « sale » un fait sémantique plus subtile qui serait de l'ordre d'une contagion ontologique qu'il faut parvenir à distinguer. Ce sera sans doute plus aisé pour un hispanophone ou un hispanisant habitué à discriminer « ser » de « estar », car il saura que « ser » définit un état permanent quand « estar » est réservé aux états temporaires, l'un et l'autre étant traduits en français par « être ». C'est ainsi que « ser mudo », c'est être muet pathologiquement quand « estar mudo » marquera seulement la volonté temporaire de se taire. Les insultes qui commencent par « sale » sont toujours d'ordre ontologique, elles sont toujours définitives, comme si, de manière imagée l'apposition du mot « sale » suffisait à salir le terme apposé d'une tache indélébile. Les injures racistes sont celles qui dévoilent le mieux, malheureusement, ce phénomène linguistique. Pour quelqu'un qui s'autorise l'usage de l'injure « sale arabe », « arabe » demeurera une insulte, même dépourvu de son épithète. Il en va évidemment de même de « pédé ». On laissera à chacun le soin de retrouver d'autres exemples d'usage courant ou qui l'ont été dans d'autres périodes historiques.
C'est justement ce caractère ontologique sociologiquement admis, que l'insulte soit prononcée ou non, qui va disqualifier a priori telle ou tel dans le débat politique comme dans les actes de la vie courante. Le ou la
« sale quelque chose » vit sous la menace permanente de l'injure.
7 décembre Moins d'un an avant sa mort, Pasolini dénonçait l'injure sous-jacente dans les critiques émises par ses amis politiques sur sa position sur l'avortement comme s'il pressentait que ces critiques étaient une sorte de meurtre symbolique qui conduirait au meurtre véritable. En janvier 1975, quand ce débat grondait dans la presse italienne, personne ne pouvait savoir que quelques mois plus tard le meurtre politique de Pasolini serait camouflé comme le meurtre crapuleux d'un homme mûr draguant les ragazzi dans les dunes d'Ostie. Soixante-dix ans plus tôt, dans des circonstances historiques fort différentes, dans des circonstances politiques fort différentes, et aussi des circonstances culturelles qui ne se ressemblent pas, Péguy porte une charge littéraire d'une violence inouïe contre Jaurès, ce même Jaurès qui sera assassiné quelques années plus tard, car dénonçant la guerre capitaliste qui arrivait. Péguy, avec le recul du temps, se trompait certainement et il suffit de lire les noms sur les monuments aux morts de chaque petit village de France pour être du côté de Jaurès dans la dénonciation impérative de ce qui allait être une insupportable saignée de la jeunesse. Le mouvement est le même, un appel au meurtre, même symbolique, peut conduire au meurtre véritable, au meurtre de chair et de sang.
Ainsi, dans les cénacles politiques, les insultes demeurent verbales, même quand leur violence engage dans la parole tout le corps des orateurs, mais dans la rue, ce qui rode, c'est le meurtre, le véritable meurtre, le sordide meurtre et ces meurtres se nourrissent aussi de ces insultes-là.
8 décembre Il n'y a pas véritablement de rupture, de faille infranchissable entre l'injure et la violence physique, et, de même, il n'y en a pas non plus entre la violence physique et le meurtre. Le mouvement pulsionnel et libidinal est le même. Le « sale arabe » conduit à la ratonnade et la ratonnade aux meurtres institutionnels d'octobre 1961. Le « sale nègre » porte à la fois l'esclavage et le Ku Klux Klan et tous les meurtres racistes depuis que le racisme s'est installé dans les consciences et dans les cultures. Et, évidemment, le « sale juif » conduit à l'épouvante de la shoah. « Salope » est la genèse du viol. Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas là d'une exagération structuraliste, d'une extrapolation littéraire, mais d'un diagnostic clinique de sociétés malades de leur violence. Ainsi, quoi que ses organisateurs en disent, bien qu'ils s'en défendent, il y avait bien au sein de « La Manif pour tous » des slogans racistes et antisémites et ces défenseurs supposés de la famille supposée défendent une vision profondément aliénée du rôle de la femme jusque dans la conception, jusque dans l'amour.
C'est un autre fait qui peut sembler curieux, que celui du cumul des injures. Si l'on s'exprime à la manière des sondages, on peut parier qu'un homophobe a beaucoup plus de chance d'être aussi raciste et antisémite que quelqu'un qui n'est pas homophobe. Et l'on peut aussi prédire que le raciste sera aussi machiste. On objectera bien qu'il s'agit de tolérance et que la personne qui fait montre de tolérance le fait pour l'ensemble de ses semblables, sans souci de genre ni d'origine. Certes. Et c'est d'ailleurs ce que l'on pourrait aussi nommer la civilisation. Pour autant, il me semble qu'il y a autre chose, qu'il se passe autre chose, qui s'actualise justement dans cette violence qui converge, et qui n'est pas de l'ordre de l'opinion, qui n'est pas seulement de l'ordre de l'expression, mais qui, anthropologiquement, est de l'ordre de la prédation mue par une libido déviante. Qu'est-ce qu'il y a de commun dans les injures qu'on a citées ? La différence ? Elle est bien sûr pointée, grossie à la loupe, comme pour justifier que la violence existe, même pour, aussitôt, la condamner. Cependant, entre celui qui profère l'injure et celui qui en est l'objet, la différence est ténue comparée à toutes leurs ressemblances. Et ces ressemblances vont bien au-delà de la seule appartenance à une humanité commune. Non, la différence n'est pas la cause première et véritable de l'injure, de la violence, du meurtre « différentistes » . Il s'agit en fait de manifester que l'autre comme autre m'est insupportable et, surtout, qu'il ne me serait supportable que comme objet sexuel. On remarquera d'ailleurs que les groupes sociaux les plus soumis à l'injure sont toujours fantasmés comme ayant une activité sexuelle débridée ou surpuissante.
9 décembre Le parcours qui va de la violence verbale au meurtre via la violence physique est à ce point balisé que, dans de nombreux pays, des campagnes institutionnelles entendent prévenir et combattre les violences conjugales, l'homophobie, les agressions racistes. S'agissant des campagnes contre les violences conjugales, elles reposent souvent sur des images-choc de femmes au visage tuméfié ou de films qui dénoncent la banalité de ce type de faits ainsi que le silence coupable qui les entoure. Mais, ce qui est frappant, c'est que ces campagnes ne s'adressent jamais vraiment aux hommes auteurs de ces violences. Je n'ai pas vu - cela existe peut-être - de campagne qui dirait : « vous frappez votre femme ? Allez consulter ! ». Ou encore : « vous êtes agité par des pulsions meurtrières quand vous croisez une personne homosexuelle ? Nous pouvons vous soigner ! ». Ou enfin : «  Non soigné, le racisme est une maladie mortelle. » Celui qui insulte, qui frappe, qui tue, semble absent, sinon occulté en tant qu'être humain amendable et, face à ces actes terribles du désir de l'autre altéré, on ne met en scène que l'objet abîmé du désir. Ainsi, par cette occultation, la société dit en quelque sorte : on ne sait pas qui c'est. Ce n'est donc personne.
10 décembre Tout cela, Pasolini le savait, car, dans l'Italie des années 1970, il y avait été confronté, et il y sera confronté jusqu'à la dislocation de son corps une nuit de novembre. Il est aisé, il est même réconfortant de penser le « passage à l'acte » comme séparé, distinct, et donc protégé, par une barrière psychique qui, certes, peut être franchie, mais qui, cependant, demeure une barrière. Entre celui qui « passe à l'acte » et celui qui profère une injure, il y aurait donc la possibilité d'une catégorisation, celle, sempiternelle, des bons et des méchants. C'est confortable et réconfortant, puisque l'on peut alors se placer d'emblée soi-même, jusqu'à preuve du contraire, dans la catégorie du non-passage-à-l'acte. Bien sûr, tout homme - il s'agit bien d'hommes, de mâles - qui traite une femme de « salope », ou qui traite un homme de « pédé » ne court pas systématiquement le risque du passage à l'acte meurtrier. Ce n'est pas ce que je crois et ce n'est pas non plus ce que j'écris. Mais, il faut s'extraire de la production langagière individuelle pour examiner la production langagière du groupe social, de la société. Et il faut alors parvenir à concevoir que quand un homme profère une telle injure, il y a superposition concomitante de l'expression individuelle déictique de l'individu et de l'expression sociale, culturelle du groupe. Cette superposition définit la doxa et l'écart plus ou moins affirmé entre cette expression et la doxa. Or, si, dans une perspective freudienne, l'individu est doté d'un « surmoi », la société, dans le meilleur des cas, n'a que le droit et l'appareil juridique de la répression de l'après-coup. Là où, pour l'individu, le surmoi fait de la prévention, le droit fait de la punition et ne sait faire que de la punition. Le pari, la croyance, qui alimente le pacte social, que le droit vient alimenter le surmoi de chaque individu n'est cependant qu'une croyance. On peut certes le croire, mais dans les périodes troublées, dans les périodes d'anomie, dirait Durkheim, le pari devient de plus en plus risqué. Les meurtres de jeunes hommes et de jeunes femmes homosexuel-le-s par des organisations fanatiques agréées par des foules fanatisées ne sont pas ontologiquement séparées de l'insulte spontanée proférée de « sale pédé ». Il n'y a pas de différence de nature, mais seulement par une différence d'intensité sociale. Car, la société ne passe pas à l'acte, elle interprète la langue et, dans la crise, son interprétation met à nu la cruauté des libido contrariées. C'est à cela que Pasolini se confronte jusqu'à en mourir. Quand son amie Natalie Ginzburg utilise pour critiquer son point de vue sur l'avortement le terme « sordide » pour qualifier les pratiques sexuelles homosexuelles, elle s'allie, socialement sinon politiquement aux meurtriers de la plage d'Ostie.
« Le sexe, avec ses féroces intolérances, est une zone inculte de notre conscience et de notre savoir » écrit Pasolini. Il l'est en effet, mais il faut ajouter : individuellement et socialement. Jusqu'au tournant des années 2000, environ, nous ne disposions pas d'instrument de captation et de mesure de l'expression langagière instantanée de la société. Celle-ci était filtrée, médiatisée par ce que l'on nomme justement les médias, et ceux-ci, même dans leur apparente instantanéité, étaient toujours différés. Maintenant, les réseaux sociaux sont à la fois cet instrument de captation mais ils sont de fait aussi des instruments d'amplification instantanée. les différentes fonctionnalités qui, par simples algorithmes, ou  par choix délibéré de l'utilisateur, permettent de se regrouper, de faire groupe et donc de qualifier le groupe,  donnent l'apparence du majoritaire au minoritaire, l'apparence de l'admissible à l'inadmissible. « Vous n'êtes plus seul-e ! » C'est la nouvelle promesse, et c'est en cela que les réseaux sociaux ne sont pas des médias, mais des instruments de « dé-médiatisation », que, par jeu, on pourrait nommer des « dé-médias ». Il n'y a dans ce propos aucune espèce de jugement de valeur, mais une ébauche d'analyse des conséquences que cela emporte sur notre humanité commune. Cette expression « dé médiatisée »  ne vient pas cultiver cette « zone inculte de notre conscience et de notre savoir », mais seulement l'exhiber et la légitimer jusque dans ses aspects les plus dangereux. Cette « dé médiatisation » massive a pour conséquence le raccourcissement critique du parcours social entre l'injure et le meurtre. L'étape suivante sera la modification du droit pour rendre cette légitimation licite, ce que, dans une interprétation déviante de textes religieux certains fondamentalistes de tout poil ont déjà effectué. S'agissant des démocraties occidentales, l'élection de Donald Trump en est le symptôme avéré.