Diégèse  mercredi 6 juillet 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Généralisons maintenant à des millions de personnes ces quelques cas particuliers. Des millions d'Italiens ont fait des choix (assez schématiques) : par exemple, plusieurs millions d'Italiens ont choisi le marxisme, d'autres (millions) le clérico-fascisme. Comme c'est toujours la règle, ces choix se sont greffés sur une culture, qui est précisément la culture des Italiens. Mais cette culture des Italiens a entre-temps complètement changé. Non pas dans les idées exprimées, à l'école, dans les valeurs consciemment véhiculées ; par exemple, un fasciste « très moderne », c'est-à-dire manœuvré par l'expansion économique italienne et étrangère, lit encore Evola. La culture italienne a changé dans le vécu, dans l'existentiel, dans le concret. Ce changement réside en ceci que la vieille culture de classe (avec ses divisions nettes : culture de la classe dominée, ou populaire, culture de la classe dominante, ou bourgeoise, culture des élites) a été remplacée par une nouvelle culture interclassiste et qui s'exprime dans le mode de vie des Italiens, à travers la nouvelle qualité de leur vie. Les choix politiques qui se greffaient sur le vieil humus culturel étaient une chose, ceux qui se greffent sur le nouvel humus en sont une autre. Un ouvrier ou un paysan marxiste des années quarante ou cinquante, aurait, dans l'hypothèse d'une victoire révolutionnaire, changé le monde d'une certaine façon ; aujourd'hui, dans la même hypothèse, il le changerait d'une autre façon. Je n'entends pas faire de prophétie, mais je ne cache pas que je suis désespérément pessimiste. Ce qui a manipulé et radicalement (anthropologiquement) transformé les grandes masses ouvrières et paysannes d'Italie, c'est un nouveau pouvoir qu'il m'est difficile de définir mais dont je suis certain qu'il est le plus violent et le plus totalitaire qu'il y ait eu, car il change la nature des gens, il entre au plus profond des consciences. Sous les choix conscients, il y a donc un choix forcé, « comme désormais à tous les Italiens », et le dernier ne peut que déformer les premiers. Les plus acharnés à prendre la partie pour le tout, et, tendanciellement, la plus petite partie pour le plus grand tout, sont naturellement les journalistes qui font profession de commenter ce que l'on nomme les politiques culturelles. Il faudrait un jour pouvoir les interroger de façon serrée pour savoir s'ils croient vraiment, du fond de leur conscience, que la « culture » se borne au périmètre de la rubrique du même nom dans le journal ou le magazine pour lequel ils travaillent. Ainsi, je lis, dans un magazine spécialisé dans l'art, ce titre pour le moins curieux :« La France veut prendre la tête de la lutte pour la culture au Moyen-Orient ». Ce type d'approximation linguistique qui frôle un coupable ridicule me rappelle une réunion sur la célébration du demi-siècle du ministère de la Culture, il y a quelques années, lorsqu'un un spécialiste de la communication - donc acculturé - voulait pendre sur les monuments historiques de France des calicots imprimés du slogan « 50 ans de culture ». Un haut-fonctionnaire, sans doute moins sensible au calicot qu'à ses anciennes humanités avait alors interjeté : « Vous n'allez quand-même pas écrire « 50 ans de culture » sur les cathédrales ! ». L'article en question, en fait, annonce qu'il s'agit de susciter des mesures coordonnées au nouveau international afin de lutter contre la destruction du patrimoine et le trafic des antiquités. Le projet est donc juste. Il est même ardemment urgent. Ce n'est que le titre qui est ridicule, qui laisserait penser au lecteur inattentif ou - faussement - naïf que la France veut revenir au mandat qu'elle a exercé sur la Syrie de 1923 à 1943, quand la Grande-Bretagne, enfin libérée de l'Europe, pourrait se réinstaller en Irak.
C'est qu'il ne faudrait utiliser le mot « culture » qu'avec la plus précautionneuse parcimonie, tant son usage hâtif conduit le plus souvent, directement au contresens. En l'occurrence, il n'y a évidemment rien de néo-colonialiste dans le vœu de sauver le patrimoine du Levant, qui est le patrimoine de toute l'humanité. Or, ceux qui le détruisent considèrent qu'il s'agit là d'un colonialisme ancestral et impie. Alors, pourquoi utiliser une formule qui, linguistiquement, leur donne raison ?
Enrichissement de l’ « essai » sur la révolution anthropologique en Italie - Pier Paolo Pasolini
Écrits corsaires
Péguy-Pasolini #13 - Diégèse 2016

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