Diégèse  samedi 9 juillet 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Israël1 a fourni des prophètes innombrables, des héros, des martyrs, des guerriers sans nombre. Mais enfin, en temps ordinaire, le peuple d'Israël est comme tous les peuples, il ne demande qu'à ne pas entrer dans un temps extraordinaire. Quand il est dans une période, il est comme tous les peuples, il ne demande qu'à ne pas entrer dans une époque. Quand il est dans une période, il ne demande qu'à ne pas entrer dans une crise. Quand il est dans une bonne plaine, bien grasse, où coulent les ruisseaux de lait et de miel, il ne demande qu'à ne pas remonter sur la montagne, cette montagne fût-elle la montagne de Moïse. Israël a fourni des prophètes innombrables ; plus que cela elle est elle-même prophète, elle est elle-même la race prophétique. Tout entière, en un seul corps, un seul prophète. Mais enfin elle ne demande que ceci : c'est de ne pas donner matière aux prophètes à s'exercer. Elle sait ce que ça coûte. Instinctivement, historiquement, organiquement pour ainsi dire elle sait ce que ça coûte. Sa mémoire, son instinct, son organisme même, son corps temporel, son histoire, toute sa mémoire le lui disent. Toute sa mémoire en est pleine. Vingt, quarante, cinquante siècles d'épreuves le lui disent. Des guerres sans nombre, des meurtres, des déserts, des prises de villes, des exils, des guerres étrangères, des guerres civiles, des captivités sans nombre. Cinquante siècles de misères, quelquefois dorées. Comme les misères modernes. Cinquante siècles de détresses, quelquefois anarchistes, quelquefois masquées de joies, quelquefois masquées, maquillées de voluptés. Cinquante siècles peut-être de neurasthénie. Cinquante siècles de blessures et de cicatrices, des points toujours douloureux, les Pyramides et les Champs-Élysées, les rois d'Égypte et les rois d'Orient, le fouet des eunuques et la lance romaine, le Temple détruit et non rebâti, une inexpiable dispersion leur en ont dit le prix pour leur éternité. Ils savent ce que ça coûte, eux, que d'être la voix charnelle et le corps temporel. Ils savent ce que ça coûte que de porter Dieu et ses agents les prophètes. Ses prophètes les prophètes. Péguy distingue les « périodes », qui sont comme un temps de « bonace », dit-il, un temps calme où, en apparence, il ne se passe rien, et les « époques », qui sont les temps de crise pendant lesquels le monde se modifie. Pasolini, au début des années 1970 fait un constat analogue, s'appuyant notamment pour cela sur la lecture de Gramsci. On sait par ailleurs que Gramsci était lecteur de Péguy, notamment de L'Argent, et que Péguy, quant à lui, lisait Bergson. Admettons ces filiations entre des œuvres qui, à des époques certes différentes, s'attachent à analyser, à disséquer les crises, crises définies d'abord comme des crises culturelles. Quant à notre temps, il n'est pas hasardeux de prétendre que nous sommes de nouveau - si nous en sommes jamais sortis - dans une « époque », qu'il y a bien crise, et que, pour paraphraser la citation surexploitée de Gramsci, « l'ancien ne veut pas mourir et le nouveau ne peut pas naître ». Gramsci précise que c'est pendant les crises que naissent des monstres. Et l'on constate, ô combien, que notre époque voit naître et agir des monstres particulièrement violents et sordides. Comme Péguy, Gramsci, Pasolini, et beaucoup d'autres, constatons aussi que la crise d'aujourd'hui est culturelle et que la culture, ou plutôt, pour éviter trop d'ambiguïtés, la question culturelle en est instrumentalisée. Il y a les partisans de cet « ancien qui ne veut pas mourir » qui revendiquent pour eux-mêmes la « culture », mieux, qui revendiquent d'être la « culture », aidés et armés en cela par les clercs de tout acabit. Ce sont eux qui prêchent une sorte d'implosion temporelle où le passé deviendrait l'avenir. Et puis il y a les propagandistes écervelés du « nouveau »  qui proclament, au nom de ce « nouveau » qu'ils sont eux aussi la culture, pour aujourd'hui et pour demain, et qui passent par dessus bord toutes les vieilleries culturelles qui n'auraient plus cours. Il suffit pour s'en convaincre d'entendre ou de lire certains chantres des technologies, qui sont d'autant plus acculturés qu'ils ignorent même qu'ils le sont et qui partent la fleur au fusil numérique sur les sentiers des technologies balisés par le grand capital. Les deux camps ont chacun leurs monstres, qui peuvent parfois paradoxalement s'entendre quand il s'agit de se partager les profits.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Péguy-Pasolini #13 - Diégèse 2016
1. Il convient ici de rappeler que Péguy écrit Notre jeunesse en 1910, avant de mourir dans les premiers combats de 1914. Il a été l'un des premiers défenseurs de Dreyfus, et Notre jeunesse, pamphlet politique qui oppose la mystique à la politique  se fonde sur le souvenir des luttes pour Dreyfus. Il ne faudrait donc pas lire le texte de Péguy à la lumière des  événements qui se sont déroulés lors de la montée du fascisme et du nazisme et de l'antisémitisme des années 1930, de la shoah et de la création de l'État hébreu. Ce serait évidemment un contresens.

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