Diégèse  vendredi 15 juillet 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

En fait et dans le détail même c'est ne pas connaître un mot de l'affaire Dreyfus et du dreyfusisme et notamment de la manière dont elle a commencé que de croire, que de s'imaginer qu'elle est comme une invention, une fabrication, une forgerie du parti juif, de la politique juive, que le parti juif, la politique juive ait vu de bon cœur poindre le commencement de cette affaire. C'est très exactement le contraire. Ils ne savaient pas bien, mais ils se méfiaient. Ils avaient raison de se méfier. Au point de vue des intérêts. Cette affaire, somme toute, et sous des victoires apparentes, sous des aspects de conquête(s), sous des surfaces de triomphe, leur a fait (beaucoup) plus de mal que de bien. Au point où en est tombée aujourd'hui la courbe de l'histoire de cette affaire, nous pouvons dire en effet aujourd'hui qu'une première fois nous fûmes vainqueurs des antidreyfusistes antidreyfusistes ; qu'une deuxième fois nous fûmes vaincus par les antidreyfusistes dreyfusistes ; qu'aujourd'hui enfin nous sommes en train d'être vaincus par les deux ensemble. Ils se méfiaient. Prévoyaient-ils ce tumulte énorme, cet énorme ébranlement ? On ne prévoit jamais tout. En tout cas ils n'aiment pas soulever des tumultes. Quand donc la famille de M. Dreyfus, pour obtenir une réparation individuelle, envisageait un chambardement total de la France, et d'Israël, et de toute la chrétienté, non seulement elle allait contre la politique française, mais elle n'allait pas moins contre la politique juive qu'elle n'allait évidemment contre la politique cléricale. Une mystique peut aller contre toutes les politiques à la fois. L'écriture au jour le jour s'expose au bousculement des événements. Le 14 juillet au soir, le conducteur d'un camion a délibérément fauché des personnes rassemblées sur la Promenade des Anglais à Nice pour le feu d'artifice du 14 juillet, faisant, plus de quatre-vingt morts, avant d'être abattu par la police. Si l'on s'éloigne un peu de l'émotion et de la peine, si l'on s'éloigne aussi des réactions politiciennes du personnel politique, et même de celle du maire de Nice qui, de peur sans doute d'être pris en défaut d'organisation d'un événement dont la police lui incombe de par la loi, se retourne vers l'État dans un mouvement infantile et grossier. Si l'on oublie tout cela, et que l'on met de côté, un instant, la peine et le deuil, que reste-t-il de tout cela ? Tout d'abord, au tout premier plan, une immense inquiétude. Le changement de mode opératoire à chaque attentat et la diversité des profils des assassins approchent un peu chaque fois la crainte de représailles contre les musulmans, c'est à dire, en l'occurrence, contre les Arabes. Et, peu savent que ces représailles, sur fond de pré-guerre civile, sont dans le plan de guerre des commanditaires de ces attentats. Il s'agit bien d'aller vers la guerre civile. Il reste l'effarement que tout homme entre quinze et soixante ans de type nord-africain ou moyen-oriental sera désormais considéré comme un terroriste potentiel. Et cela aussi est inclus dans le plan des terroristes. Les feux d'artifice ne sont pas interdits par l'Islam, mais dans la lutte de l'émotion, ce que j'ai appelé « l'émotionnisme », ils sont un support de choix. Ils sont en effet sans idéologie. La fête nationale, si elle en est le prétexte, n'en est que le prétexte et il n'y a rien qui puisse être jugé comme impie dans cette manifestation joyeuse. L'émotion n'en est que plus grande.
Mais, le plus grave à l'heure où j'écris ces lignes et que l'attentat ne connaît encore aucune revendication, c'est que personne n'a osé supposer que l'auteur de cet acte terrible soit - je n'ose écrire « seulement » - un déséquilibré.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - culture versus culture - Péguy-Pasolini #13 - Diégèse 2016
1. Il convient ici de rappeler que Péguy écrit Notre jeunesse en 1910, avant de mourir dans les premiers combats de 1914. Il a été l'un des premiers défenseurs de Dreyfus, et Notre jeunesse, pamphlet politique qui oppose la mystique à la politique  se fonde sur le souvenir des luttes pour Dreyfus. Il ne faudrait donc pas lire le texte de Péguy à la lumière des  événements qui se sont déroulés lors de la montée du fascisme et du nazisme et de l'antisémitisme des années 1930, de la shoah et de la création de l'État hébreu. Ce serait évidemment un contresens.

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