Diégèse  dimanche 17 juillet 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Ceux qui apprennent l'histoire ailleurs que dans les polémiques, ceux qui essaient de la suivre dans les réalités, dans la réalité même, savent que c'est en Israël1 que la famille Dreyfus, que l'affaire Dreyfus naissante, que le dreyfusisme naissant rencontra d'abord les plus vives résistances. La sagesse est aussi une vertu d'Israël. S'il y a les Prophètes il y a l'Ecclésiaste. Beaucoup disaient à quoi bon. Les sages voyaient surtout qu'on allait soulever un tumulte, instituer un commencement dont on ne verrait peut-être jamais la fin, dont surtout on ne voyait pas quelle serait la fin. Dans les familles, dans le secret des familles on traitait communément de folie cette tentative. Une fois de plus la folie devait l'emporter, dans cette race élue de l'inquiétude. Plus tard, bientôt tous, ou presque tous, marchèrent, parce que quand un prophète a parlé en Israël, tous le haïssent, tous l'admirent, tous le suivent. Cinquante siècles d'épée dans les reins les forcent à marcher. Ils reconnaissent l'épreuve avec un instinct admirable, avec un instinct de cinquante siècles. Ils reconnaissent, ils saluent le coup. C'est encore un coup de Dieu. La ville encore sera prise, le Temple détruit, les femmes emmenées. Une captivité vient, après tant de captivités. De longs convois traîneront dans le désert. Leurs cadavres jalonneront les routes d'Asie. Très bien, ils savent ce que c'est. Ils ceignent leurs reins pour ce nouveau départ. Puisqu'il faut y passer ils y passeront encore. Dieu est dur, mais il est Dieu. Il punit, et il soutient. Il mène. Eux qui ont obéi, impunément, à tant de maîtres extérieurs, temporels, ils saluent enfin le maître de la plus rigoureuse servitude, le Prophète, le maître intérieur.
Le prophète, en cette grande crise d'Israël et du monde, fut Bernard-Lazare. Saluons ici l'un des plus grands noms des temps modernes, et après Darmesteter l'un des plus grands parmi les prophètes d'Israël. Pour moi, si la vie m'en laisse l'espace, je considérerai comme une des plus grandes récompenses de ma vieillesse de pouvoir enfin fixer, restituer le portrait de cet homme extraordinaire. J'avais commencé d'écrire un portrait de Bernard-Lazare. Mais pour ces hommes de cinquante siècles il faut bien peut-être un recul de cinquante ans. D'énormes quantités d'imbéciles, et en Israël et en Chrétienté, croient encore que Bernard-Lazare fut un jeune homme, un homme jeune, on ne sait pas bien, un jeune écrivain, venu à Paris comme tant d'autres, pour s'y pousser, pour y faire sa fortune, dans les lettres, comme on disait encore alors, dans le théâtre, dans les contes, dans les nouvelles, dans le livre, dans la nouvelle, dans le recueil, dans le conte, dans le fatras, dans le journal, dans la politique, dans toute la misère temporelle, venu au Quartier, comme tous les jeunes gens de ces pays-là, un jeune juif du Midi, d'Avignon et de Vaucluse, ou des Bouches du Rhône, ou plutôt du Gard et de l'Hérault. Un jeune juif de Nîmes ou de Montpellier. Je ne serais pas surpris, j'ai même la certitude que le jeune Bernard-Lazare le croyait lui-même. Le prophète d'abord ne se connaît point.
Encore quelques réflexions sur l'attentat de Nice. Il faut bien. Il faut bien s'étonner de l'étonnement. L'homme qui a commis l'attentat, nous dit-on, n'était connu des services de police que pour des actes de violence et ne l'était pas non plus par les services de renseignement, pour des faits de radicalisation religieuse. Et l'on invoque alors un « terrorisme de troisième génération ». Il faut prendre garde aux fantasmes, surtout quand ils sont collectifs. Quel serait ce « terrorisme de troisième génération » ? Celui d'agents dormants menant des vies « occidentalisées », allant jusqu'à ne pas pratiquer leur religion, jusqu'au moment de passer à l'acte contre leurs voisins-mêmes. Il ne faut pas ajouter de la déraison à la déraison. L'énonciation qui précède suffit à la qualifier de fiction. Ce genre de scénario peut produire un film d'épouvante, or, les événements de Nice ne sont pas fictifs. Ils sont réels et ils n'ont pas été perpétrés par un acteur, mais par une personne véritable. Il faut bien prendre conscience qu'en avalisant ce type de scénario, on avalise aussi un autre scénario qui a eu de riches heures tragiques : le scénario de « l'ennemi de l'intérieur ». En affirmant que le tueur « s'est radicalisé très rapidement », on laisse croire que c'est donc possible et que, potentiellement, tendanciellement, n'importe quel homme ou femme musulman-e ou vaguement musulman-e d'origine peut se révéler soudainement un tueur abominable, et qu'il y a donc du Mr. Hyde derrière tout Jekyll musulman. Sur l'impossibilité de déceler par son habitus le terroriste potentiel, je renvoie encore une fois à Pasolini s'interrogeant sur les terroristes déclarés fascistes du massacre de Brescia du 28 mai 1974, place de la Loggia. D'eux il écrivait ceci : « En effet, ils sont en tout semblables à l'énorme majorité des jeunes de leur âge. Rien ne les distingue culturellement, psychologiquement et — je le répète — somatiquement. Seule, une « décision » abstraite et pleine d'apriorisme les distingue, et pour la connaître, il faut qu'elle soit dite. » Dans un autre texte, s'adressant à Moravia, Pasolini écrit encore ceci de ces jeunes terroristes fascistes : « Quand ils sont devenus des adolescents capables de choisir, d'après qui sait quelles raisons et quelles nécessités, personne ne leur a gravé dans le dos de façon raciste la marque des fascistes. C'est une forme atroce de désespoir et de névrose qui pousse un jeune à un tel choix ; et peut-être une seule petite expérience différente dans sa vie, une simple rencontre, aurait-elle suffi pour que son destin fût autre. » Qu'il soit sous-tendu ou non par une idéologie religieuse totalitaire et fasciste, l'attentat de Nice est déshumanisant, mais il a été commis par un humain, qui, dans une désespérance inouïe cherchait son salut. C'est difficile à penser tant cette question du salut a été éradiquée de notre quotidien occidental. C'est ce que rappelle avec une grande clarté Jean Birnbaum2 dans « Un Silence religieux », ou encore Régis Debray quand il explique que nous sommes passés d'une économie du salut à une économie de la réussite, et que cela entraîne des conséquences que nous n'avions pas prévues, ce même Régis Debray qui sur France-Culture qualifiait très justement le tueur de Nice d'halluciné.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - culture versus culture - Péguy-Pasolini #13 - Diégèse 2016
1. Il convient ici de rappeler que Péguy écrit Notre jeunesse en 1910, avant de mourir dans les premiers combats de 1914. Il a été l'un des premiers défenseurs de Dreyfus, et Notre jeunesse, pamphlet politique qui oppose la mystique à la politique  se fonde sur le souvenir des luttes pour Dreyfus. Il ne faudrait donc pas lire le texte de Péguy à la lumière des  événements qui se sont déroulés lors de la montée du fascisme et du nazisme et de l'antisémitisme des années 1930, de la shoah et de la création de l'État hébreu. Ce serait évidemment un contresens. 1. Un Silence religieux (la gauche face au djihadisme) - Jean Birnbaum - Le Seuil - Janvier 2016

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