Diégèse  jeudi 21 juillet 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

La méconnaissance des saints par les pécheurs et pourtant le salut des pécheurs par les saints, c'est toute l'histoire chrétienne. La méconnaissance des prophètes par Israël1 n'a d'égale, n'a de comparable, bien que fort différente, que la méconnaissance des saints par les pécheurs. On peut même dire que la méconnaissance des prophètes par Israël est une figure de la méconnaissance des saints par les pécheurs. Quand le prophète passe, Israël croit que c'est un publiciste. Qui sait, peut-être un sociologue. Si on pouvait lui faire une situation en Sorbonne. Ou plutôt à l'École (pratique ( ?) ( !) des Hautes Études. Quatrième section. Ou cinquième. Ou troisième. Enfin section des sciences religieuses. À la Sorbonne, au bout de la galerie des Sciences, escalier E, au premier étage. On pourra toujours. On est si puissant dans l'État français.
L'un des documents les plus effrayants de l'ingratitude humaine, (ici ce fut particulièrement de l'ingratitude juive, mais généralement aussi ce fut l'ingratitude de tant d'autres, sinon la nôtre, une ingratitude commune), fut la situation faite à Bernard-Lazare aussitôt après le déclenchement et le triomphe apparent, le faux triomphe de l'affaire Dreyfus. La méconnaissance totale, l'ignorance même, la solitude, l'oubli, le mépris où on le laissa tomber, où on le fit tomber, où on le fit périr. Où on le fit mourir. – C'est de sa faute aussi s'il est mort, disent-ils dans leur incroyable, dans leur incurable bassesse, dans leur grossière promiscuité révoltante. Il ne faut jamais mourir. On a toujours tort de mourir. – Il faut donc dire, il faut donc écrire, il faut donc publier que comme il avait vécu pour eux, littéralement il est mort par eux et pour eux. Oui, oui, je sais, il est mort de ceci. Et de cela. On meurt toujours de quelque chose. Mais le mal terrible dont il est mort lui eût laissé un délai, dix, quinze, vingt ans de répit sans l'effroyable surmenage qu'il avait assumé pour sauver Dreyfus. Tension nerveuse effrayante et qui dura des années. Effroyable surmenage de corps et de tête. Surmenage de cœur, le pire de tous. Surmenage de tout. On meurt toujours de quelque(s) atteinte(s).
Les médias s'interrogent sur les raisons qui font que la France est plus touchée que ses voisins européens par les attentats djihadistes. Les raisons souvent avancées peuvent paraître évidentes : la politique étrangère française et, notamment, les interventions en Libye, au Mali et en Syrie ; l'interdiction du voile intégral dans l'espace public au nom d'une conception stricte de la laïcité ; son histoire coloniale et les spasmes de la décolonisation... Certes, et c'est en tout cas la thèse de Farhad Khosrokhavar, sociologue et spécialiste de l'islam radical, qui en conclut dans le New-York Times, tel que le traduit le journal Libération, que « la France n'est plus ce qu'elle était et (qu')il est temps qu'elle se fasse à cette idée. » Je n'engagerai pas un débat, même à distance, ni avec un sociologue, ni avec la sociologie. Ce n'est pas mon métier, ce n'est pas mon ouvrage, pourrait dire Péguy, qui n'est que de tenter la littérature, de sonder les imaginaires par approches successives et empiriques. Et poétiques. Mais, quand-même, je m'interroge : on saurait donc ce que la France était pour pouvoir affirmer qu'elle n'est plus ce qu'elle a été ? Cela mérite discussion et au moins quelques précisions. Ce dont il s'agit, c'est de la culture française, qui aurait donc changé. S'agissant de la culture - et non pas des arts - il me semble au contraire que ce qui se passe en France est conforme à sa culture, qui, profondément, est une culture douloureuse et même une culture doloriste. Si la France attache d'ailleurs autant d'importance aux arts, jusqu'à simuler parfois son plaisir, ce n'est pas parce qu'elle est culturellement forte, mais parce que la culture, au sens anthropologique du terme, est toujours dans son histoire un signal faible, comme une indécision, une incertitude. Une bonne partie de l'histoire française peut se lire à l'aune de nécessaires rétablissements culturels, au sens gymnique du terme, après des crises successives. La geste gaullienne en est le dernier exemple, et elle sauve,culturellement deux fois, en 1940 et en 1958, un pays culturellement traumatisé et prêt à tous les renoncements, ceux de la collaboration et de la déportation des Juifs, comme ceux de la torture en Algérie. La défaite de 1870 est un autre épisode traumatique, car, c'est après la perte de l'Alsace et la Lorraine, comme l'aurait écrit Madeleine Rebérioux, que la France glorifie des héros « vainqueurs mais vaincus », tels Vercingétorix et Jeanne d'Arc. On peut donc, considérant cela, aboutir à une conclusion diamétralement opposée à celle du sociologue. J'affirme que ce qui se passe en France depuis 2015, mais certainement depuis plus longtemps et au moins depuis 2005 (si l'on tient à poser des périodes, des époques) est la preuve que la France est toujours culturellement ce qu'elle a été culturellement, c'est à dire un pays où la culture est sensible aux variations des temps, toujours mise en doute, ne dédaignant pas la violence et le conflit pour afficher ensuite de grands rassemblements et de grandes embrassades patriotiques sans trop s'embarrasser de ce qui se passe dans les coins sombres des rues adjacentes. Je ne vois rien dans ce qui se passe depuis janvier 2015 qui démente que la France est bien la France, pour peu que l'on veuille bien s'éloigner de préjugés doxaux et de leurs emballages publicitaires préparés par le personnel politique et vendus par les médias.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - culture versus culture - Péguy-Pasolini #13 - Diégèse 2016
1. Il convient ici de rappeler que Péguy écrit Notre jeunesse en 1910, avant de mourir dans les premiers combats de 1914. Il a été l'un des premiers défenseurs de Dreyfus, et Notre jeunesse, pamphlet politique qui oppose la mystique à la politique  se fonde sur le souvenir des luttes pour Dreyfus. Il ne faudrait donc pas lire le texte de Péguy à la lumière des  événements qui se sont déroulés lors de la montée du fascisme et du nazisme et de l'antisémitisme des années 1930, de la shoah et de la création de l'État hébreu. Ce serait évidemment un contresens.

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