Diégèse
2016
#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -


#13 b

Métonymie de la culture

Les médias s'interrogent sur les raisons qui font que la France est plus touchée que ses voisins européens par les attentats djihadistes. Les commentateurs avancent une première série de raisons politiques et historiques telles : la politique étrangère française ; une conception stricte de la laïcité ; son histoire coloniale et les spasmes de la décolonisation... Mais, au-delà de ces raisons presque conjoncturelles, pointe une autre question que l'on pourrait définir comme la question « culturelle ». Le sociologue Farhad Khosrokhavar, spécialiste de l'islam radical, conclut ainsi dans le New-York Times, tel que le traduit le journal Libération dans son édition du 20 juillet 2016, que « la France n'est plus ce qu'elle était et (qu')il est temps qu'elle se fasse à cette idée. » On lirait volontiers, même si le mot n'est pas utilisé, que « culturellement » la France n'est plus ce qu'elle était.
Alors, je m'interroge : on saurait donc, d'une part, ce que la France était « culturellement » pour pouvoir distinguer un changement, mesurer ce changement et le décrire ? Cela mérite discussion et au moins quelques précisions.
S'agissant de la culture - et non pas des arts - il me semble au contraire que ce qui se passe en France est conforme à sa culture, et j'ajouterai en parodiant Péguy, que c'est malheureusement conforme à sa culture malheureuse. Car, profondément, la culture de la France est une culture douloureuse, et même une culture doloriste. Si la France attache d'ailleurs autant d'importance aux arts, jusqu'à simuler parfois son plaisir, ce n'est pas parce qu'elle a foi en sa culture, mais au contraire, parce que la culture, au sens anthropologique du terme, est toujours dans son histoire un signal faible, comme une indécision, une incertitude. Une bonne partie de l'histoire française peut se lire à l'aune de nécessaires rétablissements culturels après des crises d'affaiblissement successives, et « rétablissement » est ici pris au sens gymnique du terme. La geste gaullienne en est l'exemple le plus récent. De Gaulle, non pas le De Gaulle vivant, mais le De Gaulle historique, sauve « culturellement » la France deux fois, en 1940 et en 1958. Il sauve un pays culturellement traumatisé et prêt à tous les renoncements, ceux de la collaboration et de la déportation des Juifs, comme ceux de la torture en Algérie. La défaite de 1870 est un autre épisode traumatique qui ne cesse d'entraîner des tentatives de rétablissement. C'est après la perte de l'Alsace et la Lorraine, comme l'aurait écrit Madeleine Rebérioux, que la France glorifie des héros « vainqueurs mais vaincus », tels Vercingétorix et Jeanne d'Arc. On peut analyser le combat dreyfusiste comme un rétablissement moral et culturel de la France, et c'est d'ailleurs ainsi que le décrit Péguy dans Notre Jeunesse.
On peut donc, considérant la culture française comme un signal qui s'affaiblit par cycles successifs avant d'être relancé dans la souffrance et dans la crise, aboutir à une conclusion diamétralement opposée à celle de notre sociologue. Ce qui se passe en France depuis 2015, mais certainement depuis plus longtemps, et au moins depuis 2005 (si l'on tient à poser des périodes, des époques) serait la preuve que la France est « culturellement » ce qu'elle a toujours été « culturellement », c'est à dire un pays où la culture est sensible aux variations des temps, toujours mise en doute, ne dédaignant pas la violence et le conflit, frôlant la guerre civile, pour afficher ensuite de grands rassemblements et de grandes embrassades patriotiques sans trop s'embarrasser de ce qui se passe dans les coins sombres des rues adjacentes. Je ne vois rien dans ce qui se passe depuis janvier 2015 qui démente que la France demeure la France, pour peu que l'on veuille bien s'éloigner de préjugés doxaux et de leurs emballages publicitaires préparés par le personnel politique et vendus par les médias.
En juillet 1974, Pasolini revient dans le journal Il Mondo sur ce qu'il appelle « une révolution anthropologique en Italie », à savoir l'avènement de la société de consommation de masse, qui vient se superposer, selon lui, à une « autre culture (la culture populaire), ou une culture antérieure » qui représente, toujours selon lui, un nouveau fascisme plus délétère pour la culture italienne que ne l'aura été le fascisme historique. Si l'on admet que nous vivons nous aussi une nouvelle mutation anthropologique, ou plutôt la suite de cette même révolution qui pointait déjà dans les années 1970, il nous faut donc admettre aussi que cette mutation est culturelle. Mais, je ne conclus pas, comme Pasolini, que cette mutation produit une culture nouvelle mais bien qu'elle modifie la culture, qu'elle la fait évoluer, pour peu que l'on s'entende sur le sens du mot « culture ».
En effet, dès que l'on emploie le terme « culture », il est prudent et surtout plus juste, de préciser dans quel sens on l'utilise en se référant, par exemple, au dictionnaire.
Le dictionnaire de l'Académie française distingue trois entrées principales :
1. à propos des productions naturelles ;
2. à propos du développement de l'esprit et du corps ;
3. à propos des productions de l'esprit et des valeurs qui les accompagnent.
Cette troisième entrée, celle de la « culture » d'un groupe, présente elle-même deux sous-entrées :
a. (l') ensemble des acquis littéraires, artistiques, artisanaux, techniques, scientifiques, des mœurs, des lois, des institutions, des coutumes, des traditions, des modes de pensée et de vie, des comportements et usages de toute nature, des rites, des mythes et des croyances qui constituent le patrimoine collectif et la personnalité d'un pays, d'un peuple ou d'un groupe de peuples, d'une nation (...)  ;
b. (l') ensemble des valeurs, des références intellectuelles et artistiques communes à un groupe donné ; état de civilisation d'un groupe humain.
Ainsi, si l'on voulait être précis et éviter toute ambigüité, on devrait, à chaque usage du terme
« culture » préciser s'il s'agit de « culture 2 », de « culture 3a » ou encore de « culture 3b ». Les conversations ressembleraient à une bataille navale.
Ce devoir de précision, pour exigeant qu'il soit, est donc bien mal aisé, et c'est pour cela que les orateurs s'en dispensent. Cela leur fait cependant courir le risque d'effectuer des va-et-vient entre les différents sens de ce mot, en le sachant parfois, en l'ignorant souvent, parfois par calcul ou par opportunisme plus que par ignorance.
Cette imprécision n'épargne pas ceux qui font profession de « culture ». On doit même craindre qu'ils en soient les premiers affectés.
Pourtant, on peut tirer de cette définition du dictionnaire quelques enseignements, sinon sur le « bon usage », tout au moins, sur un « meilleur usage » du terme « culture ». Ainsi, s'agissant de la culture de l'individu, et rappelant en cela l'origine agreste du terme, l'Académie indique : « effort personnel et méthodique par lequel une personne tend à accroître ses connaissances et à donner leur meilleur emploi à ses facultés ». Cette relation avec le sens premier de « culture » est entièrement contenue dans le terme « effort ». Se cultiver est une démarche exigeante, un travail de soi comme on travaille le sol d'un champ, d'un jardin. Aucune trace ici d'agrément, et encore moins de divertissement. Par ailleurs, le terme « effort » induit qu'il y a mouvement. La culture de l'individu n'est pas un état, c'est un travail en cours qui ne commence ni ne se termine, sinon par la mort ; et ce mouvement est « méthodique ». Cela suppose qu'il est donc conscient. Et, c'est là un autre trait que l'on peut retenir, qui serait que la « culture » ne se travaille pas à l'insu de l'individu, comme par inadvertance, que « ça ne lui tombe pas dessus ». Il faut qu'il y consente.
La culture est en fait un consentement en cours à devenir soi.

S'agissant maintenant, de la troisième entrée du dictionnaire de l'Académie relative à la culture des groupes, le terme qui retient mon attention est le terme « personnalité ». Un commentateur du temps, journaliste ou personnel politique, aurait certainement ici utilisé le terme « identité » plutôt que le terme « personnalité ». Dans l'écart sémantique entre « personnalité » et « identité », écart qui n'est pas de l'ordre de la nuance, se situe justement ce qui relèverait du culturel.
« Personnalité »...  Emmanuel Mounier et le personnalisme ne sont évidemment pas loin, qui opposent la personne à l'individu. « Identité », en effet, ne renvoie pas à la personne mais bien à l'individu, cet « individu » des rapports de police, qui peut être délinquant et justiciable, mais jamais vraiment une personne. « Personnalité » n'est pas « identité ». On peut même penser que les deux termes s'opposent. Dans « personnalité », il y a la permanence de la personne, prise dans le mouvement de la vie, dans cet « effort » dont on a vu qu'il est consubstantiel à la culture de soi. Alors que dans « identité », il y a ce qui est figé dans l'individu. Il y a tout ce qu'il peut y avoir d'assigné par autrui et par la société en tout être, tout ce qui n'est pas choisi. La personnalité est toujours en devenir alors que l'identité est déjà donnée. La personnalité ne peut être que vivante quand l'identité subsiste après la mort. Car, l'identité, c'est déjà la mort. En cela, l'identité ne relève pas de la culture de soi. Je me cultive en dépit de mon identité. Sur les livrets de famille, à côté de la date et du lieu de naissance, figure, déjà prête, la place de la date et du lieu du décès. Les livrets de famille ne disent rien de la personnalité.

De ces définitions du mot « culture », si l'on tentait de tirer quelques enseignements, le premier d'entre-eux serait que l'usage que l'on fait communément de ce mot est un usage métonymique, dont on rappelle qu'il s'agit d'une figure de style qui consiste à nommer la partie pour le tout. En effet, si l'on considère le périmètre que l'on accorde habituellement à la « culture », c'est à dire, plus ou moins, un agrégat d'œuvres du passé et du présent associées à leurs différents modes de production, de diffusion et de consommation, on ne considère, bien sûr, qu'une petite part de ce qui fait « culture ». C'est d'ailleurs pour cette raison que, très vite, on abandonne à raison le mot « culture » pour se borner à des champs plus restreints, des disciplines, des pratiques : la danse, le théâtre, la peinture, la photographie argentique, le patrimoine gothique... Car, la notion de « culture », pour séduisante qu'elle soit, est peu opératoire. Ces productions, toutes liées d'une façon ou d'une autre à un terme tout aussi problématique qui est l' « art » ne fonctionnent d'ailleurs jamais que comme une sorte de faisceau d'indices qui laissent penser qu'il y a « culture ». Ou plutôt, si l'on considère que la « culture » est inhérente à toute société humaine, qu'elle est humanité, les productions de l'art en sont l'une des manifestations, et donc l'un des moyens qui permettent, parmi d'autres, d'entrevoir ce que serait la « culture » d'un groupe, d'un peuple, d'une nation. On peut donc admettre l'usage métonymique du mot « culture », en tant qu'il active une figure de style. Mais on sait cependant que les figures de style ne valent que si elles sont maîtrisées par celui qui les produit pour être perçues par celui qui les reçoit. Désormais, s'agissant de ce que l'on nomme « culture », la figure s'est effacée. La plupart du temps, on croit vraiment que la partie est le tout. De la figure de style, on a basculé dans l'erreur, comme ce fou qui dans l'adage regarde le doigt plutôt que la lune.
Les plus acharnés à prendre la partie pour le tout, et, tendanciellement, la plus petite partie pour le plus grand tout, sont naturellement les journalistes qui font profession de commenter ce que l'on nomme les politiques culturelles. Il faudrait un jour pouvoir les interroger de façon serrée pour savoir s'ils croient vraiment, du fond de leur conscience, que la « culture » se borne au périmètre de la rubrique du même nom dans le journal ou le magazine pour lequel ils travaillent. Ainsi, je lis, dans un magazine spécialisé dans l'art, ce titre pour le moins curieux : « La France veut prendre la tête de la lutte pour la culture au Moyen-Orient ». Ce type d'approximation linguistique qui frôle un coupable ridicule me rappelle une réunion sur la célébration du demi-siècle du ministère de la Culture, il y a quelques années, lorsqu'un un spécialiste de la communication - donc acculturé - voulait pendre sur les monuments historiques de France des calicots imprimés du slogan « 50 ans de culture ». Un haut-fonctionnaire, sans doute moins sensible au calicot qu'à ses anciennes humanités avait alors interjeté : « Vous n'allez quand-même pas écrire « 50 ans de culture » sur les cathédrales ! ». L'article en question, en fait, annonce qu'il s'agit de susciter des mesures coordonnées au nouveau international afin de lutter contre la destruction du patrimoine et le trafic des antiquités. Le projet est donc juste. Il est même ardemment urgent. Ce n'est que le titre qui est ridicule, qui laisserait penser au lecteur inattentif ou - faussement - naïf que la France veut revenir au mandat qu'elle a exercé sur la Syrie de 1923 à 1943, quand la Grande-Bretagne, enfin libérée de l'Europe, pourrait se réinstaller en Irak.
C'est qu'il ne faudrait utiliser le mot « culture » qu'avec la plus précautionneuse parcimonie, tant son usage hâtif conduit le plus souvent, directement au contresens. En l'occurrence, il n'y a évidemment rien de néo-colonialiste dans le vœu de sauver le patrimoine du Levant, qui est le patrimoine de toute l'humanité. Or, précisément, ceux qui le détruisent considèrent qu'il est la trace d'un colonialisme ancestral et impie. Alors, pourquoi utiliser une formule qui, linguistiquement, leur donnerait raison ?
Mais, revenons aux différentes définitions du mot « culture » données par le dictionnaire de l'Académie française. Si l'on exclut de notre réflexion la culture de la terre, tout en gardant à l'esprit qu'il s'agit là du terme originel dont les autres acceptions découlent par un procédé métaphorique qui s'est peu à peu effacé, il y a donc deux acceptions principales : la culture de la personne, culture individuelle, culture de soi, et la culture collective, culture des groupes, ces groupes pouvant avoir des tailles différentes allant jusqu'au peuple, sinon jusqu'à l'humanité toute entière. On pourrait croire que la culture d'un groupe est, par une sorte d'opération arithmétique ou statistique bien choisie, la résultante de l'ensemble des cultures de chaque personne qui compose ce groupe. Plusieurs branches des sciences humaines fondent à raison leurs travaux sur ce type de postulat opérationnel. La culture de chacun n'est pas sans rapport avec la culture de tous. Pour autant, il n'en demeure pas moins qu'il ne peut y avoir qu'une mise en tension de la culture de soi et de la culture du groupe, les cultures des groupes. En effet, cet « effort personnel et méthodique » qui, selon le dictionnaire, caractérise la culture de la personne, la culture de chacun, s'effectue bien sûr dans le cadre des cultures des groupes auxquels cette personne appartient, mais, pour mieux s'en extraire ou s'en distinguer. C'est l'objectif d'émancipation de la culture, celui que poursuivaient les fondateurs des politiques culturelles. Les inventeurs du théâtre populaire n'avaient pas pour objectif de distraire le peuple, ni même de l'instruire, mais celui de lui permettre d'accéder à d'autres outils de compréhension du monde à des fins de liberté individuelle et collective. Il en va de même pour les livres et les bibliothèques populaires. Si la culture d'un groupe peut s'identifier par ses livres, la culture des individus qui composent ce groupe va se bâtir sur la lecture - faite ou non d'ailleurs - de ces livres et sur l'influence qu'aura eue cette lecture sur la personnalité de chacun. Dans ce qu'il est convenu d'appeler la « culture de l'écrit », la bibliothèque d'une personne pourra constituer un indice de sa culture potentielle, qui s'avèrera ou non par l'activation que cette même personne aura faite de ses lectures dans sa propre vie. Et c'est là la première tension. La chaîne économique de production du livre a tout intérêt à ce que le plus grand nombre de personnes fasse l'acquisition du même livre au même moment et, accessoirement, en fasse la lecture, au moins pour la recommander à d'autres. Mais, pour mener à bien son processus de culture, chaque personne, à l'idéal, a besoin de pouvoir faire son choix de lecture dans l'infinité de la production livresque, ce qui va à l'encontre des intérêts de ceux qui produisent et qui vendent les livres. La résolution de cette tension est précisément de l'ordre de la politique culturelle, et ce sont les bibliothèques, et c'est le prix unique du livre...
L'association entre « culture » et « identité » est donc non seulement une association malsaine - car on n'a jamais vu qu'elle eût produit des effets bénéfiques -, mais, c'est en outre un couplage mensonger. Si l'on admet que l'identité est ce qui est fixe, ce qui demeure fixe dans le mouvement général de l'univers, alors, il est aisé d'affirmer qu'il ne peut y avoir de culture identitaire. Certes, pourra-t-on objecter, la culture inclut les traditions. Elle inclut aussi les rites, et notamment les rites religieux, qui sont certainement ce que les humains ont inventé de plus efficace pour se donner l'illusion que quelque chose, au moins, peut demeurer sans périr. Pour autant, tous les rites, même ceux des religions les plus codifiées, se pratiquent, s'actualisent, diraient les anglo-saxons, dans une société mouvante. Le rite, dans sa succession de gestes et de paroles peut demeurer fixe, les conditions de sa production ne cessant de se modifier, il en est lui-même transformé. Par exemple, les thuriféraires du mariage dit traditionnel, qui veulent interdire l'extension de ce rite aux personnes du même sexe, le font au nom de la tradition, comme si le mariage, même au sein des familles les plus conservatrices, était resté ce qu'il était... Et la phrase reste en suspens. Car, il est impossible de la terminer et de préciser le point de référence culturel qui serait le point fixe de la tradition. Le mariage, même le mariage chrétien, même le mariage catholique, n'a jamais cessé de se modifier, et il continuera de le faire tant les humains inventent en permanence de nouvelles formes d'associations pour se reproduire et résister à un monde qui, le plus souvent, lui est profondément hostile. Enfin, c'est sans compter sur la capacité de l'homo-sapiens à produire sans cesse de nouveaux rites et de nouvelles traditions. Le championnat européen de football vient d'en donner l'exemple, aidé par les technologies en réseau. L'équipe islandaise a popularisé très récemment une sorte de célébration alliant battements de mains et cris gutturaux, rite pendant lequel le public rassemblé en masse célèbre les joueurs de l'équipe. Ce qui s'est nommé le « clapping », retransmis par la télévision et les réseaux électroniques, a donné l'idée et l'envie aux spectateurs français du stade vélodrome à Marseille de le reproduire après la victoire de l'équipe de France contre l'équipe d'Allemagne fédérale. Il y a fort à parier que, désormais, cette sorte de manifestation spectaculaire va se pérenniser, donnant lieu à des surenchères à l'applaudimètre. Un rite est né, car des rites peuvent naître. D'autres meurent. Arguer de leur permanence pour imposer une règle à autrui ne peut donc être qu'une escroquerie.
Péguy distingue les « périodes », qui sont comme un temps de « bonace », dit-il, un temps calme où, en apparence, il ne se passe rien, et les « époques », qui sont les temps de crise pendant lesquels le monde se modifie. Pasolini, au début des années 1970 fait un constat analogue, s'appuyant notamment pour cela sur la lecture de Gramsci. On sait par ailleurs que Gramsci était lecteur de Péguy, notamment de L'Argent, et que Péguy, quant à lui, lisait Bergson. Admettons ces filiations entre des œuvres qui, à des époques certes différentes, s'attachent à analyser, à disséquer les crises, crises définies d'abord comme des crises culturelles. Quant à notre temps, il n'est pas hasardeux de prétendre que nous sommes de nouveau - si nous en sommes jamais sortis - dans une « époque », qu'il y a bien crise, et que, pour paraphraser la citation surexploitée de Gramsci, « l'ancien ne veut pas mourir et le nouveau ne peut pas naître ». Gramsci précise que c'est pendant les crises que naissent des monstres. Et l'on constate, ô combien, que notre époque voit naître et agir des monstres particulièrement violents et sordides. Comme Péguy, Gramsci, Pasolini, et beaucoup d'autres, constatons aussi que la crise d'aujourd'hui est culturelle et que la culture, ou plutôt, pour éviter trop d'ambiguïtés, la question culturelle, en est instrumentalisée. Il y a les partisans de cet « ancien qui ne veut pas mourir » qui revendiquent pour eux-mêmes la « culture », mieux, qui revendiquent d'être la « culture », aidés et armés en cela par les clercs de tout acabit. Ce sont eux qui prêchent une sorte d'implosion temporelle où le passé deviendrait l'avenir. Et puis il y a les propagandistes écervelés du « nouveau »  qui proclament, au nom de ce « nouveau » qu'ils sont eux aussi la culture, pour aujourd'hui et pour demain, et qui passent par dessus bord toutes les vieilleries culturelles qui n'auraient plus cours. Il suffit pour s'en convaincre d'entendre ou de lire certains chantres des technologies, qui sont d'autant plus acculturés qu'ils ignorent même qu'ils le sont et qui partent la fleur au fusil numérique sur les sentiers des technologies balisés par le grand capital. Les deux camps ont chacun leurs monstres, qui peuvent parfois paradoxalement s'entendre quand il s'agit de se partager les profits.
L'une des caractéristiques de la crise de la culture que nous vivons, l'un de ses symptômes - et « culture » est ici pris dans son acception la plus large - semble bien être la modification du rapport entre « identité » et « personnalité », l'identité tendant à vouloir prééminer sur la personnalité, en partie pour faciliter la consommation. La communautarisation ou la re-communautarisation de la société accompagne ce mouvement, le suscite et l'amplifie. Si l'on considère sous cet angle, par exemple, les réactions à l'odieux massacre perpétré dans la discothèque gay d'Orlando, l'indignation et la peine se sont exprimés très vite, au niveau international, sous la forme de manifestations de solidarité avec la « communauté homosexuelle », notamment en arborant le drapeau arc-en-ciel symbolisant les luttes pour l'égalité des droits. C'est louable. Cependant, est-ce que l'orientation sexuelle suffit à faire « communauté » ? Oui et non. Oui, si l'on considère la segmentation de la consommation, et la production de produits spécifiés pour la « communauté homosexuelle » supposée avoir un mode de vie unifié. Non, si l'on considère que la sexualité ne suffit pas à caractériser la personne et sa personnalité. Par les manifestations de solidarité avec la « communauté homosexuelle »
, on est ainsi passé de l'ardente nécessité de solidarité et de compassion universelles au nom d'une humanité commune - l'horreur du massacre de personnes civiles en train de s'amuser - à une solidarité inter communautaire qui ne peut être que factice. C'est aussi ce qui se joue dans la prolifération des « je suis », magnifique signe de solidarité né, on s'en souvient, après les attentats de janvier 2015 à Paris avec « je suis Charlie ». Or, d'un point de vue strictement humaniste, il n'est pas nécessaire, ou il ne devrait pas être nécessaire, de devoir emprunter l'identité de l'autre pour ressentir de la compassion pour l'autre et pour lui manifester de la solidarité. Au risque d'atteindre le point Godwin, il n'est cependant pas anodin que ce soit le nazisme qui ait, de la façon la plus horrible, fusionné « culture » et « identité », au détriment de la personne et de sa personnalité, jusqu'à annihiler toute humanité. C'est peut-être cette ombre funeste qui a fait que la variante « je suis juif » au « je suis Charlie » n'a pas eu la même diffusion que son original lors de la manifestation du 11 janvier 2015. Même par antiphrase, même par solidarité, la sinistre étoile jaune ne pouvait, légitimement, ni être évoquée, ni être détournée.
Comme le soulignait déjà Pasolini, peu à peu, le terme « culture » n'est plus employé que dans son acception restreinte, et le « gouvernement de la culture », confié pour l'État à un ministère, et pour les collectivités à des directions spécialisées, s'est restreint à un gouvernement des beaux-arts, incluant le patrimoine, et dans lequel les industries dites culturelles tendent tout à la fois à prendre plus de place tout en devenant toujours davantage des industries du divertissement. Cela n'est pas sans conséquence, car les autres ministères et les autres directions des collectivités se considèrent ainsi dédouanées de devoir s'occuper des questions culturelles, sauf par raccroc. Ainsi, ce qui est non seulement une part intrinsèque de la nation, la culture, mais l'élément fondamental qui définit la nation, vivote, réduit à l'art d'hier et d'aujourd'hui et aux « machines à rêves », comme Malraux appelait le cinéma et ses avatars télévisuels et maintenant numériques. À force de prendre la partie pour le tout, on ne sait plus ce qu'est le tout, et on a de moins en moins d'intérêt pour la partie. Et, peu à peu, plus personne ne prend en charge la question culturelle. Est-ce que c'est grave ? Oui, ça l'est. On ne demande pas d'enrégimenter la culture de la Nation dans tous ses aspects, mais au moins que l'on sache de quoi on parle. Car, ne plus en parler donne toute la place à ceux qui, en en parlant, n'ont de cesse que de pointer de supposées différences culturelles aux fins de stigmatiser une partie du peuple, qui est aussi la partie la plus démunie. Si l'on considère un instant la culture du peuple de France, donnant au mot « culture » son sens le plus large, on peut s'apercevoir qu'elle est assez unifiée. Les modes de consommation sont les mêmes, dans les mêmes magasins régulés seulement par le pouvoir d'achat. Les modes de divertissement sont aussi les mêmes. La langue, la prosodie et l'accent ne sont plus spécifiés par les lieux d'habitation et ce que l'on appelait auparavant « l'accent des banlieues » est en fait l'accent de toute la jeunesse, ou presque. Certes, certaines femmes portent des foulards et d'autres non. La belle affaire ! Certains prient et d'autres non. Soit ! La liberté de conscience est la mère de la laïcité. Est-ce que tout cela suffit en soi à distinguer une culture qui serait différente, surtout quand la pauvreté des pauvres est la même quelle que soit le nom et la couleur de la peau ?
Ainsi, la société de consommation privilégie l'identité à la personnalité, principalement pour des raisons de segmentation des cibles de clientèles et de chalandise et ce ciblage généralisé a infiltré toute la question culturelle. L'économie de la société de consommation fait toujours davantage appel à la publicité, et donc aux facteurs de notoriété. Cette économie de la notoriété doit alors résoudre une nouvelle tension : faire, d'une part, que les consommateurs puissent être ciblés, sur la base d'une identité qui leur est assignée par manipulation publicitaire, et qui tend donc à les rendre semblables, avec des goûts identiques et des désirs « marchandisables », et, d'autre part, leur permettre l'illusion de l'originalité personnelle - l'illusion d'une personnalité affranchie des injonctions publicitaires - pour leur laisser un rôle dans l'économie de la notoriété généralisée. Dis, plus simplement : comment faire des êtres tous semblables tout en leur donnant l'illusion qu'ils sont différents ? Dilemme orwelien... On reconnaît aussi les« 15 minutes de célébrité » prédites par Andy Warhol. Les moyens que les médias de masse avaient inventés pour résoudre cette équation paraissent désormais très artisanaux. Même la télé-réalité, qui en est certainement l'un des derniers avatars, paraît désormais désuète. C'est désormais par les réseaux sociaux que cette tension se résout.« Exprimez-vous » propose Facebook à l'utilisateur. « Les algorithmes feront le reste » est la fin éludée de cette proposition.
L'une des caractéristiques de l'époque, et Péguy écrirait « des époques » en tant que périodes de crises, c'est que l'Institution ne prend plus en charge le fait culturel, elle le laisse vacant. On a vu dans un texte précédent que la société souffrait d'une « anomie anosognosique » , c'est à dire d'un délitement de ses normes et d'une incapacité à se décrire. Une des conséquences, sinon la principale, est que cette société malade ne sait plus ce qu'est sa culture. Mais, la communautarisation consumériste fait que, d'une part, chaque communauté, ou supposée telle, s'invente ce qu'elle nomme sa propre culture, notamment par la consommation de produits culturels plus ou moins frelatés, et que, d'autre part, ces mêmes communautés revendiquent leur propre sous-culture comme étant culturellement meilleures que celle de la communauté voisine, sous la forme d'un communautarisme identitaire. Quand on stigmatise les musulmans, on passe sur le fait que les tenants de la chasse et de la pêche dites traditionnelles ou les adeptes d'un végétalisme le plus observant sont certainement plus sectaires que l'immense majorité des musulmans qui ont un mode de vie qui se définit d'abord par leur classe sociale plutôt que par leur religion. Certes, cette vacance dans la prise en charge du fait culturel par l'institution laisse la place à toutes les dérives sectaires. Il n'y a pas de société humaine sans culture. C'est consubstantiel à l'humanité et cela la définit. Comme le personnel politique ne sait plus dire ce qu'il en est de la culture du peuple, le peuple pense qu'il est sans culture, et cela laisse la place aux marchands du divertissement financés par la publicité. Et la boucle est bouclée. Chacun sa chaîne de télévision, chacun son rayon dans les supermarchés, chacun son quartier, son voisinage, sa solidarité. Quel méchant tour on joue à la société !
Pasolini s'émerveillait de l'uniformité de la rue soviétique, comme étant une uniformité conquise par la lutte des classes pour les prolétaires. Plus de quarante ans plus tard, plus de vingt ans après la chute du Mur de Berlin, ses propos, pour une fois, paraissent naïfs et empreints d'idéologie, ce qu'il aurait certainement nié, puis détesté. On sait désormais que la rue moscovite était surtout moscoutaire, avec des corps brimés et endeuillés de toute liberté. Mais, ce que Pasolini avait décelé, c'est la nécessité d'une nouvelle forme de lutte politique contre l'apparence uniforme des foules modernes des villes occidentales et, pour Pasolini, des villes italiennes. Ce qui se joue dans l'accoutrement de ces foules, c'est un conflit qui n'abolit pas la lutte des classes, mais qui la transcende, conflit de mise en tension entre le semblable et le différent, mouvement schizophrène enclenché par la publicité consumériste qui assigne à tous d'êtres semblables et à chacun d'être différent. C'est ce même conflit qui se joue entre l'identité et la personnalité au profit de l'identité, plus vendeuse que la personnalité. La jeunesse est évidemment la première ciblée par la consommation qui va ainsi tenter de fixer en chaque jeune des identités successives pour chaque âge, comme on achète des vêtements pour les enfants, identités dotées de tous les accessoires nécessaires. Le développement de la personnalité viendrait par surcroît, et peu importe à la société ainsi conformée qu'il vienne ou non. Car, ce que la personnalité permet comme émancipation contrarie nécessairement la fièvre de la consommation. Et c'est à ce point-là que l'on peut rejoindre encore aujourd'hui Pasolini quand il affirme que « jamais la différence n'a été une faute aussi effrayante qu'en cette période de tolérance », après avoir énoncé que « la fièvre de la consommation est une fièvre d'obéissance à un ordre non énoncé » .
Le développement culturel, œuvre d'émancipation individuelle et collective, serait donc ce qui accompagne la personne dans son effort de sevrage de la consommation, cette consommation dût-elle être celle de produits issus de l'industrie culturelle.