Diégèse  jeudi 23 juin 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

L'affaire Dreyfus, le dreyfusisme, la mystique, le mysticisme dreyfusiste fut une culmination, un recoupement en culmination de trois mysticismes au moins : juif, chrétien, français. Et comme je le montrerai, ces trois mysticismes ne s'y déchiraient point, ne s'y meurtrissaient point, mais y concouraient au contraire par une rencontre, par un recoupement, en une rencontre, en un recoupement peut-être unique dans l'histoire du monde. Je suis en mesure d'affirmer que tous les mystiques dreyfusistes sont demeurés mystiques, sont demeurés dreyfusistes, sont demeurés les mains pures. Je le sais, j'en ai la liste aux Cahiers. Je veux dire que tout ce qu'il y avait de mystique, de fidèle, de croyant dans le dreyfusisme s'est réfugié, s'est recueilli aux Cahiers, dès le principe et toujours, guidés par un instinct sûr, par le plus profond des instincts, comme dans la seule maison qui eût gardé le sens et la tradition, le dépôt, sacré pour nous, et peut-être pour l'histoire, de la mystique dreyfusiste. Tel fut le premier fond, le premier corps de nos amis et de nos abonnés. Beaucoup déjà sont morts. Tous ceux qui ne sont pas morts nous sont restés invariablement fidèles. Ou plutôt ce fut ce premier fond, ce premier corps, tout ce qu'il y avait de mystique, de fidèle, de croyant dans le dreyfusisme qui fut, qui devint non point seulement nos amis et nos abonnés, mais nos cahiers mêmes, le corps et l'institution de nos cahiers. Je puis donc le dire. Les hommes qui se taisent, les seuls qui importent, les silencieux, les seuls qui comptent, les tacites, les seuls qui compteront, tous les mystiques sont restés invariables, infléchissables. Toutes les petites gens. Nous enfin. J'en ai encore eu la preuve et reçu le témoignage aux vacances de Pâques, aux dernières, et à ces vacances de la Pentecôte, où tant de nos amis et de nos abonnés des départements, notamment des professeurs, nous ont fait l'amitié de venir nous voir aux Cahiers. Ils sont comme ils étaient, ce qu'ils étaient, ils sont les mêmes hommes qu'il y a dix ans. Qu'il y a douze ans. Qu'il y a quinze ans. Et moi aussi j'ose dire qu'ils m'ont trouvé le même homme qu'il y a dix ans. Douze ans. Quinze ans. Ce qui est peut-être plus difficile. La vraie-fausse interdiction de la manifestation syndicale du 23 juin 2016 a donné un nouvel exemple de la mise en spectacle de la politique par hystérisations successives. Rappelons les faits : les syndicats de salariés sont contre le projet de loi réformant le code du travail : ils veulent organiser une nouvelle manifestation à Paris, souhaitant donner ainsi le signe « qu'ils iront jusqu'au bout ». Cependant, les manifestations précédentes, à Paris et dans plusieurs autres villes ont été le théâtre d'incidents entraînant parfois des blessures corporelles graves et des dommages aux biens. La conjonction du championnat européen de football, de l'état d'urgence, deux jours après la fête de la musique, tous faits qui mobilisent ou ont mobilisé les forces de l'ordre, ont conduit, dans un premier temps, le gouvernement à demander aux syndicats de renoncer à cette manifestation, dans un deuxième temps, le Préfet de police à interdire la manifestation et, dans un troisième temps, le gouvernement à autoriser la manifestation sous réserve d'un parcours restreint et de mesures de sécurité exceptionnelle. Dès lors, les commentateurs ont titré que les syndicats avaient fait plier le gouvernement. Le personnel politique a émis des remarques politiciennes et parfaitement insincères. Tout cela passera. Tout cela est déjà passé. Quand on s'éloigne un peu de ce brouhaha, il apparaît que tout cela est dérisoire. La solution trouvée, qui se donne les allures d'un compromis, et qui impose de défiler en tournant autour du bassin de l'Arsenal près de la place de la Bastille, est le révélateur que les manifestations, qui, auparavant, étaient aussi un spectacle, ne sont désormais plus qu'un spectacle. Car, il n'y a plus aucun sens politique à tourner en rond autour d'un bassin de plaisance. Mais, y avait-il encore un sens à multiplier ces rassemblements ? Il s'agirait d'une épreuve de force entre les syndicats et le gouvernement... Peut-être, mais elle est alors à l'évidence factice. Il suffit pour s'en convaincre de regarder les images médiatiques, qui disent que les réunions ne se tiennent que pour permettre les interviews jetées à la sortie des ministères et que la manifestation en question est une sorte de pantomime qui avait besoin d'un décor. Cette fameuse manifestation à laquelle des femmes et des hommes vont prêter leur sincérité, n'aura pourtant qu'un rôle déclaratif. L'assertion performative : « ils ont manifesté » semble bien devoir être l'unique bénéfice politique de la chose, dans une sorte d'après coup. On se prend à penser qu'il suffirait de passer d'emblée à cette étape, sans s'imposer de battre un pavé qui n'a plus rien de révolutionnaire devant deux mille policiers harassés. Et l'on entend encore que l'interdiction de la manifestation aurait eu une portée symbolique terrible ! Montrer combien l'action de protestation collective, encadrée par des syndicats professionnalisés, est devenue bien grotesque aura aussi une portée symbolique, certainement plus durable.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - diégèse 2016 - Péguy-Pasolini #12 - Double anomie anosognosique

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