Diégèse 2016


#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Péguy-Pasolini - #05 - Les Intello-Fakes



consolidation du 21 mars
21 mars
Il suffit, en France, dans une conversation banale, d'évoquer le rôle et la place des intellectuels dans le débat politique, et, à l'instant, c'est 1968 qui débarque. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir sont en tête de cette manifestation imaginaire. Ce sont les « intellos ».  Il est admis qu'ils sont de gauche. C'est là une doxa populariste. Il est admis aussi que le terme est ambigu. Selon les usages et les situations, l'interjection « Espèce d'intello ! » peut être doucement moqueuse et signifier « rêveur, loin de la réalité » ou carrément insultante et signifier alors « charlatan et parasite ». Le succès de cette dernière acception ne tarit pas, surtout depuis quelques années, quand tout bon élève est qualifié comme tel dès l'école primaire.
On aurait pu croire que le système médiatique contemporain pouvait, et même devait et allait se passer de la figure de l'intello, celui-ci disant des choses trop longues et trop compliquées qui ne peuvent que faire baisser l'audience. Mais il n'en est rien et ce même système, tout au contraire, a fabriqué ses propres figures d'intellos, dont il entretient le succès, et qui, de plateaux en tribunes semblent ne vouloir dire qu'une seule chose :
« Tous les intellos ne sont pas de gauche. » Et même : « les intellos de gauche vous ont menti.»
14 mars
Qui parle des « intellectuels » ? Principalement ceux qui considèrent que ces « intellectuels » sont des charlatans et des parasites. En France, de surcroît, il est souvent convenu que, par ellipse, le terme signifie « intellectuels de gauche ». Ici encore, par cette forme de « popularisme » décrit précédemment, ce sont des figures du passé qui paraissent, parmi lesquelles la figure de Jean-Paul Sartre semble surnager. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.
Dernièrement, le 12 mars 2016 exactement, France Culture organisait et diffusait d'ailleurs une table ronde dans le Grand Amphi de la Sorbonne intitulée Les intellectuels n'ont pas toujours été de gauche. Le titre de l'émission, à lui seul, confirme volontiers la doxa populariste. Et quelle est la figure historique de l'intellectuel de droite qui est alors mise en exergue ? Charles Maurras, auquel Olivier Dard consacre une biographie historique. Quelle que soit la qualité de l'ouvrage, il est certain qu'il ne va pas nous apprendre que Maurras n'était pas de gauche. Ensuite, que celui qui croyait que « la terre ne ment pas » soit classé parmi les « intellectuels », est une autre histoire.
L'usage d'outils linguistiques rudimentaires peut aider à débusquer l'énorme part de connoté présente dans le mot « intellectuel » utilisé comme nom commun. En effet, quand le même mot est utilisé comme adjectif qualificatif, ce connoté s'évanouit en très grande partie. Une activité « intellectuelle » ne sera ainsi pas réservée aux « intellectuels ». Quant à l'abréviation « intello », elle commence à livrer les clés du trouble sociolinguistique. Maurras était peut-être un intellectuel. Aucune chance qu'il fût et qu'il soit un jour considéré comme un « intello ».
Le 12 mars 2016, France-Culture organisait et diffusait une table ronde dans le Grand Amphi de la Sorbonne intitulée « Les intellectuels n'ont pas toujours été de gauche ». Le titre de l'émission, à lui seul, confirme volontiers la doxa populariste. Et quelle est la figure historique de l'intellectuel de droite qui est alors mise en exergue ? Charles Maurras, auquel Olivier Dard consacre une biographie historique. Quelle que soit la qualité de l'ouvrage, il est certain qu'il ne va pas nous apprendre que Maurras n'était pas de gauche. Que se cache-t-il derrière cette question anodine ? L'usage d'outils linguistiques rudimentaires peut aider à débusquer l'énorme part de connoté présente dans le mot « intellectuel » utilisé comme nom commun. En effet, quand le même mot est utilisé comme adjectif qualificatif, ce connoté s'évanouit en grande partie. Une activité « intellectuelle » ne sera ainsi pas réservée aux « intellectuels ». Mais c'est l'abréviation « intello » qui commence à livrer les clés du trouble sociolinguistique. Maurras était peut-être un intellectuel. Aucune chance qu'il fût ni qu'il soit un jour considéré comme un « intello ».

15 mars
Donc, un « intello » serait volontiers un « intellectuel de gauche ». Ainsi, par parallélisme, il serait logique de se demander s'il y a des « intellectuels de droite ». Mais, est-ce vraiment une question ? Si un « intellectuel » est un philosophe, un penseur, un chercheur engagé dans la lutte politique, dans le combat politique, qui écrit des tribunes, qui manifeste, qui écrit des pamphlets, alors, on voit que la question se dégonfle, car, cette figure existe à droite comme à gauche, et ce, depuis plus d'un siècle. On pourrait même penser que les combats idéologiques et politiques de la Révolution française sur fond de philosophie des lumières ont inventé l'un et l'autre. Plus près de nous, dans les années 1970, il y avait Raymond Aron. Personne ne lui dénie le statut d'intellectuel et personne ne doute qu'il ait été de droite. Alors ! Pourquoi cette fausse question ? C'est qu'on a lancé sur le marché de nouveaux intellectuels de droite et que pour en faire la promotion, on feint que ce cela soit nouveau. Il s'agit d'une campagne publicitaire. Si un « intellectuel » est un philosophe, un penseur, un chercheur engagé dans la lutte politique, dans le combat politique, qui écrit des tribunes, qui manifeste, qui écrit des pamphlets, alors, on voit que la fausse question posée par France-Culture se dégonfle, car, cette figure existe à droite comme à gauche, et ce, depuis plus d'un siècle. On pourrait même penser que les combats idéologiques et politiques de la Révolution française sur fond de philosophie des lumières ont inventé l'un et l'autre. Plus près de nous, dans les années 1970, il y avait Raymond Aron. Personne ne lui dénie le statut d'intellectuel et personne ne doute qu'il ait été de droite. Alors ! Pourquoi cette fausse question ? C'est qu'on a lancé sur le marché de nouveaux intellectuels de droite et que pour en faire la promotion, on feint que ce cela soit nouveau. Il s'agit d'une campagne publicitaire. Mais plutôt que d'intellectuels, il s'agit d'intellos. Car, c'est l'intello qui est de gauche. Pas nécessairement l'intellectuel. Ainsi, le système médiatique n'a pas inventé les intellectuels de droite, mais bien les intellos de droite, ce qui est assez différent. Je les appellerai désormais : les « intello-fakes », en référence à ces faux profils des réseaux sociaux ou des forums sur l'internet, parfois créés pour accroître le trafic vers certaines pages au seul profit de la publicité qu'elles abritent.


consolidation du 22 mars
16 mars
Parmi ces nouveaux produits d'intellectuels de droite, le plus intéressant est très certainement Michel Onfray, qui jouit d'une notoriété sans comparaison avec son apport à la pensée. L'homme se dit philosophe parce qu'il a pris des cours de philosophie à l'université et va, sentencieux, de débats en débats la chemise dégrafée comme un Bernard-Henri Lévy. Il y a des moments où les systèmes médiatiques, les systèmes publicitaires les plus sophistiqués se dévoilent brutalement pour ce qu'ils sont. Le 13 avril 2013, à Balma, près de Toulouse, Michel Onfray fait une scène. Alors que la table ronde à laquelle il était invité doit commencer, il prend le micro et commence une harangue : « Ma compagne a un cancer, avec métastases. Je pourrais être avec elle, je devrais être avec elle, je suis avec vous, parce que professionnel, etc. J'avais juste prévu ça. ». S'il s'agissait de philosophie, il pourrait s'arrêter là parce que, déjà, il a dit beaucoup de choses. Les structuralistes, que déteste M. Onfray, pointeraient la fonction essentiellement phatique de cet énoncé, c'est à dire destiné à établir une forme de communication. Il s'agit ici d'établir une relation émotionnelle avec son auditoire. De l'émotion, il passe à la colère. Il ne parlera pas, dit-il, en présence d'un autre essayiste qui a écrit un livre le définissant comme un imposteur. Il quitte le plateau sous les cris déçus de la salle. Le Maire de la Ville - qui pense aux finances publiques et qui doit savoir combien tout cela a coûté - intervient pour soutenir le philosophe-qui-ne-veut-pas-parler. Celui-ci revient et lâche cet autre énoncé définitif : «  qui remplit la salle ? C'est moi. » Tout est dit. Sur la base d'un rapport émotionnel et revendicatif avec son auditoire Michel Onfray déploie un discours autoritaire qui intime l'ordre à ses contradicteurs de se taire. C'est presque la définition du fascisme.
La vidéo est disponible ici. Il y aurait beaucoup d'autres choses à en dire. On remarquera dans les commentaires, celui de cet homme qui, se revendiquant de droite, salue le travail du Grand Michel Onfray sur Freud. Cet homme a pris comme pseudo : « Jacklabite ». C'est en effet une bonne réponse au travail en question.
Parmi ces nouveaux intellos de droite, ces nouveaux produits médiatiques, l'un des plus intéressants est certainement Michel Onfray, qui jouit d'une notoriété sans comparaison avec son apport à la pensée. L'homme se dit philosophe parce qu'il a pris des cours de philosophie à l'université et va, sentencieux, de débats en débats la chemise dégrafée comme un Bernard-Henri Lévy. Michel Onfray a construit un sous-système de notoriété au sein du système global de notoriété. Il est l'intello qui fustige les intellos. Et ça marche. Mais, arrive toujours le moment où les systèmes médiatiques, les systèmes publicitaires les plus sophistiqués se dévoilent brutalement pour ce qu'ils sont. Le 13 avril 2013, à Balma, près de Toulouse, Michel Onfray fait une scène. Alors que la table ronde à laquelle il était invité doit commencer, il prend le micro et commence une harangue : « Ma compagne a un cancer, avec métastases. Je pourrais être avec elle, je devrais être avec elle, je suis avec vous, parce que professionnel, etc. J'avais juste prévu ça. ». S'il s'agissait de philosophie, il pourrait s'arrêter là parce que, déjà, il a dit beaucoup de choses. Mais, les structuralistes, que déteste M. Onfray, en guise de philosophie, pointeraient la fonction essentiellement phatique de cet énoncé, c'est à dire destiné à établir et maintenir une forme de communication sans souci premier du sens. Il s'agit bien ici en effet d'établir une relation émotionnelle avec son auditoire. Puis, ayant saisi son auditoire par l'émotion, l'intello passe à la colère. Il ne parlera pas, dit-il, en présence d'un autre essayiste qui a écrit un livre le définissant comme un imposteur. Il quitte le plateau sous les cris déçus de la salle. Le Maire de la Ville - qui pense aux finances publiques et qui doit savoir combien tout cela a coûté - intervient pour soutenir le philosophe-qui-ne-veut-pas-parler. Celui-ci revient et lâche cet autre énoncé définitif : «  qui remplit la salle ? C'est moi. » Tout est dit. Sur la base d'un rapport émotionnel et revendicatif avec son auditoire Michel Onfray déploie un discours autoritaire qui intime l'ordre à ses contradicteurs de se taire. C'est presque la définition du fascisme1.
17 mars
Ce qui est frappant chez Michel Onfray, c'est combien il ressemble à un intellectuel, au point même où cela relève du jeu de mot. Alors que de tel ou telle on dira qu'il, qu'elle est la figure de l'intellectuel-le. De lui on dira qu'il a la figure de l'intellectuel. Mais, Michel Onfray, aussi passionnant qu'il soit comme produit médiatique médiatisé, n'est pas le seul sur le marché. Plus bas de gamme, il y a Éric Zemmour. On pourra prétendre que les deux hommes n'ont rien à voir l'un avec l'autre, et que le second n'est pas un intellectuel. Et l'on aura tort, car l'un et l'autre se positionnent bien, en tant que produit, sur le même marché, celui de faire croire que la doxa, l'opinion commune, peut se substituer à l'analyse, et même qu'elle peut servir d'analyse. En 2006, Éric Zemmour publie un ouvrage qu'il intitule Le premier Sexe. Le titre fait à l'évidence référence au livre de Simone de Beauvoir, le deuxième Sexe, preuve que l'auteur, délibérément, publicitairement, se place en tant que philosophe, essayiste, penseur. Il n'est pas besoin de le lire pour savoir ce qu'il contient : une litanie convenue de propos de comptoirs sur les femmes qui... et les hommes qui, quand même. Et c'est justement à ce point linguistique que se rejoignent Onfray et Zemmour, ce point qui fait que chacune de leurs phrases semble devoir commencer par : quand même, vous ne me direz pas que... Quand même ! L'expression pourrait même être la devise de la réaction. C'est avec ce quand même que l'on soutiendra que la terre est bien plate et que le soleil tourne autour d'elle. C'est avec ce quand même que l'un et l'autre de ces intello fakes fondent leur système de parole médiatique que l'on nous vend comme de la pensée. Ce qui est frappant chez Michel Onfray, c'est combien il ressemble à un intello, au point même où cela relève du jeu de mot. Alors que de tel ou telle on dira qu'il, qu'elle est la figure de l'intellectuel-le. De lui on dira qu'il a la figure de l'intellectuel.
Mais, Michel Onfray, aussi passionnant qu'il soit comme produit médiatique médiatisé, n'est pas le seul sur le marché. Plus bas de gamme, il y a Éric Zemmour. On pourra prétendre que les deux hommes n'ont rien à voir l'un avec l'autre, et que le second n'est pas un intellectuel. Et l'on aura tort, car l'un et l'autre se positionnent bien, en tant que produit, sur le même marché, celui de faire croire que la doxa, l'opinion commune, peut se substituer à l'analyse, et même qu'elle peut servir d'analyse. En 2006, Éric Zemmour publie un ouvrage qu'il intitule Le premier Sexe. Le titre fait à l'évidence référence au livre de Simone de Beauvoir, le deuxième Sexe, preuve que l'auteur, délibérément, publicitairement, se place en tant que philosophe, essayiste, penseur. Il n'est pas besoin de le lire en détail pour savoir ce qu'il contient : une litanie convenue de propos de comptoirs sur les femmes qui... et les hommes qui, quand même. Et c'est justement à ce moment linguistique du quand même que se rejoignent Onfray et Zemmour, ce point qui fait que chacune de leurs phrases semble devoir commencer par : quand même, vous ne me direz pas que... Quand même ! L'expression pourrait même être la devise de la réaction et du conservatisme dans ce qu'ils ont de convenu, de conventionnel, de convenable. C'est avec ce quand même que l'on soutiendra que la terre est bien plate et que le soleil tourne autour d'elle. C'est avec ce quand même que l'un et l'autre de ces intello-fakes fondent leur système de parole médiatique que l'on nous vend comme de la pensée.
18 mars
Ce travestissement de la doxa, de l'opinion commune en pensée, en philosophie, peut s'appliquer à tout fait, tout phénomène, tout événement. Ces intello fakes sont donc appelés, potentiellement, à s'exprimer continuellement. Leur forme privilégiée est ainsi la chronique polémique, qui précède le plus souvent un essai polémique vendu ensuite dédicacé dans des conférences rémunérées.
On peut dès lors se demander pourquoi une mécanique médiatique aussi grossière fonctionne aussi bien et construit d'aussi fortes notoriétés. Parmi les émotions, le ressentiment est l'une des plus puissantes. Et, face à la parole publique, qui a menti, qui a trompé, le ressentiment est grand. Le discours de l'intello fake est ainsi émis dans un contexte général de dévalorisation de la parole publique. Il vient confirmer que le brouhaha médiatique est un mensonge généralisé et c'est sur ce mensonge qu'il peut prospérer. L'intello-fake frôle le complotisme. Alors que ce discours pourrait attaquer le pacte de confiance entre les médias et leur auditoire, ce pacte sans lequel ils ne peuvent vivre, ces mêmes médias utilisent l'intello-fake dans leur stratégie éditoriale. « Vous voyez bien que nous ne vous mentons pas puisque nous donnons la parole à quelqu'un qui dit qu'on vous ment. » Tactique rhétorique ancienne qui, elle, frôle le sophisme.
Ce travestissement de la doxa, de l'opinion commune en pensée, en philosophie, peut s'appliquer à tout fait, tout phénomène, tout événement. Ces intello-fakes sont donc appelés, potentiellement, à s'exprimer continuellement. Leur forme privilégiée est ainsi la chronique polémique, qui précède le plus souvent un essai polémique vendu ensuite dédicacé dans des conférences rémunérées.
On peut dès lors se demander pourquoi une mécanique médiatique aussi grossière fonctionne aussi bien et construit d'aussi fortes notoriétés. C'est que le principal ressort de leur système de communication est le ressentiment et que le ressentiment provoque des émotions des plus puissantes. Et, face à la parole publique, qui a menti, qui a trompé, le ressentiment est grand. Le discours de l'intello-fake est ainsi émis dans un contexte général de dévalorisation de la parole publique. Il vient confirmer que le brouhaha médiatique est un mensonge généralisé et c'est sur ce mensonge qu'il peut prospérer. L'intello-fake frôle toujours le complotisme. Alors que ce discours pourrait mettre à mal le pacte de confiance entre les médias et leur auditoire, ce pacte sans lequel les médias ne peuvent vivre, ces mêmes médias utilisent l'intello-fake dans leur stratégie éditoriale. « Vous voyez bien que nous ne vous mentons pas puisque nous donnons la parole à quelqu'un qui dit qu'on vous ment. » Tactique rhétorique ancienne qui, elle, frôle le sophisme.


consolidation du 23 mars
19 mars
Il serait faux, il serait injuste, il serait faux et injuste de penser que l'intello-fake développe, se développe seulement dans le camp des conservatismes et de la réaction, qu'il prospère uniquement à droite, avec des idées de droite qui plaisent aux gens de droite et aux gens qui pensent être de gauche quand, à l'évidence, ils sont de droite. La gauche a aussi ses intello-fakes. Il y a bien sûr, encore, Michel Onfray, et c'est aussi ce qui fait son succès, d'être à droite et à gauche, sans être au centre, au centre politique tout en se plaçant au centre médiatique... ce qui tend à donner des indices sur le caractère non situé de sa pensée et de ses propos. On pourrait aussi classer dans le camp des intello-fakes, tout en respectant sa respectable longévité, cette longévité qui le respectabilise, l'institutionnalise et le statufie, Jacques Attali. Dès lors, il peut être intéressant de visionner, près de dix ans plus tard, un débat auquel participent Attali et Onfray, en 2007, dans l'émission « Esprits libres » animée par Guillaume Durand,  qui tente de reprendre le format de la mythique « Apostrophes » présentée de 1975 à 1990 par Bernard Pivot. Onfray est plus jeune qu'aujourd'hui, le cou puissant, mis en valeur par un col en V. Attali n'a pas changé parce qu'Attali ne change pas. Et, comme toujours, Onfray commence par dire des choses avec lesquelles on peut être d'accord : la gauche est devenue libérale dans les années 1980 et a abandonné le peuple des banlieues. On croirait lire Pasolini. Ensuite, il dit que dans l'histoire de la philosophie, il y a les résistants et les collaborateurs, parmi lesquels Jacques Attali, tout en retirant le terme « collaborateur » qui, dit-il est connoté « politiquement ». On pourrait dire qu'il est surtout connoté historiquement. Et l'on attend avec impatience qui seraient aujourd'hui les philosophes résistants, outre lui-même, cela va sans dire. Il cite un mort et un vivant : Raymond Aron et Luc Ferry. Et voilà tout l'art d'Onfray en quelques minutes : passer de la gauche à la droite comme on joue au bonneteau. Car, imaginer Luc Ferry comme une figure de la philosophie de résistance est grotesque, et le serait même pour un observateur particulièrement inattentif. Luc Ferry a été ministre d'un gouvernement de droite quelques années plus tôt, ce qui ne le place pas immédiatement dans une position de résistance. Admettons cependant que Raymond Aron n'a pas été ministre. La suite du débat est édifiante. Onfray attaque, Attali se défend, rappelle que lui n'a jamais accepté d'être ministre, prétend que lui, agit, et renvoie son interlocuteur dans la pensée, qui, elle, n'agirait pas. Son interlocuteur répond qu'il a acheté un chapiteau pour réunir ses concitoyens d'Argentan, ce qui semble bien valoir le micro-crédit. Tout y passe, dans dans une bouillie dont il ressort principalement que les deux hommes ne sont en fait opposés en rien. Ils participent du même système médiatique et alignent, chacun à sa manière, les mêmes poncifs doxaux. Face à eux, Xavier Darcos affiche une certaine fraîcheur qui n'est d'ailleurs pas feinte. Je mets quiconque au défi de déterminer à l'issue de ce faux débat qui défend quoi, qui est de gauche, ou plutôt de gauche, et qui est de droite, ou plutôt de droite et même, qui est humaniste et qui ne le serait pas. Le but est atteint. Le but médiatique est atteint : la gauche et la droite, c'est pareil. Onfray est un Attali plus jeune. L'un et l'autre ne servent qu'une seule cour : celle des médias et n'ont qu'un seul pouvoir, leur notoriété.  Il serait faux, il serait injuste, il serait faux et injuste de penser que l'intello-fake développe, se développe seulement dans le camp des conservatismes et de la réaction, qu'il prospère uniquement à droite, avec des idées de droite qui plaisent aux gens de droite et aux gens qui pensent être de gauche quand, à l'évidence, ils sont de droite et aussi aux gens, surtout aux gens, qui pensent que tous ces intellos leur ont menti et que quand même, c'est plus simple que ça ! La gauche a aussi ses intello-fakes. Il y a bien sûr, encore, Michel Onfray, et c'est aussi ce qui fait son succès, d'être à droite et à gauche en même temps, sans être au centre, au centre politique tout en se plaçant au centre médiatique... ce qui tend d'ailleurs à donner des indices sur le caractère non situé de sa pensée et de ses propos. On pourrait aussi classer dans le camp des intello-fakes, tout en respectant sa respectable longévité, cette longévité qui le respectabilise, l'institutionnalise et le statufie, Jacques Attali. Dès lors, il peut être intéressant de visionner, près de dix ans plus tard, un débat auquel participent Attali et Onfray, en 2007, dans l'émission « Esprits libres » animée par Guillaume Durand,  qui tente de reprendre le format de la mythique « Apostrophes » présentée de 1975 à 1990 par Bernard Pivot. Onfray est plus jeune qu'aujourd'hui, le cou puissant, mis en valeur par un col en V. Attali n'a pas changé parce qu'Attali ne change pas. Et, comme toujours, Onfray commence par dire des choses avec lesquelles on peut être d'accord : la gauche est devenue libérale dans les années 1980 et a abandonné le peuple des banlieues. On croirait lire Pasolini. Ensuite, il dit que dans l'histoire de la philosophie, il y a les résistants et les collaborateurs, parmi lesquels Jacques Attali, tout en retirant le terme « collaborateur » qui, dit-il est connoté « politiquement ». On pourrait lui répondre qu'il est surtout connoté historiquement. Personne ne lui répond. Et l'on attend dès lors avec impatience qu'il nous dise qui seraient aujourd'hui les philosophes résistants, outre lui-même, cela va sans dire. Il cite un mort et un vivant : Raymond Aron et Luc Ferry. Et voilà tout l'art d'Onfray en quelques minutes : passer de la gauche à la droite comme on joue au bonneteau. Car, prétendre que Luc Ferry est une figure emblématique de la philosophie de résistance est grotesque, et le serait même pour un observateur particulièrement inattentif. Luc Ferry a été ministre d'un gouvernement de droite quelques années plus tôt, ce qui ne le place pas immédiatement dans une position de résistance aux pouvoirs. Admettons cependant que Raymond Aron n'a pas été ministre. La suite du débat est édifiante. Onfray attaque, Attali se défend, rappelle que lui n'a jamais accepté d'être ministre, prétend que lui, agit, et renvoie son interlocuteur dans la pensée, qui, elle, n'agirait pas. Son interlocuteur répond qu'il a acheté un chapiteau pour réunir ses concitoyens d'Argentan, ce qui semble bien valoir le micro-crédit. Tout y passe, dans dans une bouillie dont il ressort principalement que les deux hommes ne sont en fait opposés en rien. Ils participent du même système médiatique et alignent, chacun à sa manière, les mêmes poncifs doxaux. Face à eux, Xavier Darcos affiche une certaine fraîcheur qui n'est d'ailleurs pas feinte. Je mets quiconque au défi de déterminer à l'issue de ce faux débat qui défend quoi, qui est de gauche, ou plutôt de gauche, et qui est de droite, ou plutôt de droite, et même, qui est humaniste et qui ne le serait pas. Le but est atteint. Le but médiatique est atteint : la gauche et la droite, c'est pareil. Onfray est un Attali plus jeune. L'un et l'autre ne servent qu'une seule cour : celle des médias et n'ont qu'un seul pouvoir, leur notoriété.
20 mars
Bien sûr, le système de notoriété porte en lui-même ses propres limites. Considérant désormais que l'intérêt d'inviter Michel Onfray sur un plateau réside dans la capacité du chroniqueur à le faire sortir de ses gonds, le pauvre intello-fake se trouve posé là comme un punching-ball entouré de roquets qui l'excitent pour qu'il se fâche. C'est ainsi que l'on a vu, par exemple, se lancer dans l'aventure un certain M. Moix, malhabile, tout empêtré dans un préambule chantourné, presque gêné de l'obligation dans laquelle il était d'attaquer celui qu'il nomme « le vieux lion », comme dans l'espoir que la vidéo extraite de l'émission le lance comme nouveau « méchant » de l'émission. Même Onfray était embarrassé pour lui, vaguement las de devoir jouer son propre personnage. La manipulation n'a pas vraiment pris. C'est que les échanges de notoriété obéissent malgré tout à des lois plus subtiles que les présentateurs de la télévision.
Il faut alors se demander quelle serait donc la figure qui échapperait vraiment, qui échapperait ontologiquement à ce jeu médiatique qui consiste à présenter comme relevant de la pensée ce qui relève du slogan, de la norme, de la publicité. On a connu ces dernières années des engouements imprévisibles qui ont surpris les médias eux-mêmes, admiratifs de phénomènes qu'ils auraient voulu savoir créer, et qu'ils ont tenté, dès lors, de s'approprier. L'exemple le plus probant de ces échappées possibles, de ces échappatoires à la doxa médiatique, est le succès rencontré par
« Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel. Le vieux diplomate, en quelques pages, a su toucher la conscience de ses lecteurs, la conscience et le cœur, et le livre s'est répandu en France, puis sur la planète entière, souvent de la main à la main, comme se diffusaient les libelles. Au-delà de l'indéniable légitimité du vieux résistant, au-delà de son autorité personnelle et morale, ce qui a suscité, je crois, ce qui a inspiré, créé, multiplié le succès du livre, c'est son caractère poétique et l'indéniable poésie de son auteur. Car, en fait, la seule figure qui puisse durablement s'opposer à l'arasement de la pensée par les médias, ce n'est peut-être pas le philosophe, mais le poète.
Bien sûr, le système de notoriété porte en lui-même ses propres limites. Considérant désormais que l'intérêt d'inviter Michel Onfray sur un plateau réside dans la capacité du chroniqueur à le faire sortir de ses gonds, le pauvre intello-fake se trouve posé là comme un punching-ball entouré de roquets qui l'excitent pour qu'il se fâche. C'est ainsi que l'on a vu, par exemple, se lancer dans l'aventure un certain M. Moix, malhabile, tout empêtré dans un préambule chantourné, presque gêné de l'obligation dans laquelle il était d'attaquer celui qu'il nomme « le vieux lion », comme dans l'espoir que la vidéo extraite de l'émission le lance comme nouveau « méchant » de l'émission. Même Onfray était embarrassé pour lui, vaguement las de devoir jouer son propre personnage. La manipulation n'a pas vraiment pris. C'est que les échanges de notoriété obéissent malgré tout à des lois plus subtiles que les présentateurs de la télévision.
Il faut alors se demander quelle serait la figure qui échapperait vraiment, qui échapperait ontologiquement à ce jeu médiatique qui consiste à présenter comme relevant de la pensée ce qui relève du slogan, de la norme, de la publicité. On a connu ces dernières années des engouements imprévisibles qui ont surpris les médias eux-mêmes, admiratifs de phénomènes qu'ils auraient voulu savoir créer, et qu'ils ont tenté, dès lors, de s'approprier. L'exemple le plus probant de ces échappées possibles, de ces échappatoires à la doxa médiatique, est le succès rencontré par
« Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel. Le vieux diplomate, en quelques pages, a su toucher la conscience de ses lecteurs, leur conscience et leur cœur, et le livre s'est répandu en France, puis sur la planète entière, souvent de la main à la main, comme se diffusaient jadis les libelles. Au-delà de l'indéniable légitimité du vieux résistant, au-delà de son autorité personnelle et morale, ce qui a suscité, ce qui a inspiré, créé, multiplié le succès du livre, c'est son caractère poétique et l'indéniable poésie de son auteur. Car, en fait, la seule figure qui puisse durablement s'opposer à l'arasement de la pensée par les médias, ce n'est peut-être pas le philosophe, mais le poète.





1 La vidéo est disponible ici. Il y aurait beaucoup d'autres choses à en dire. On remarquera dans les commentaires, celui de cet homme qui, se revendiquant de droite, salue le travail du Grand Michel Onfray sur Freud. Cet homme a pris comme pseudo : « Jacklabite ». C'est en effet une bonne réponse au travail en question.