Diégèse  dimanche 13 novembre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Quand nous écrirons cette histoire de l'affaire Dreyfus qui sera proprement les mémoires d'un dreyfusiste il y aura lieu d'examiner, d'étudier de très près et nous établirons très attentivement, dans le plus grand détail, ce que je nommerai la courbe de la croyance publique à l'innocence de Dreyfus. Cette courbe a subi naturellement les variations les plus extraordinaires. Naturellement aussi les antidreyfusistes ont tout fait pour la faire monter et il faut rendre cette justice aux dreyfusistes qu'ils ont généralement tout fait pour la faire descendre. Partie des environs de zéro en 1894 (la famille et quelques très rares personnes exceptées), on peut dire qu'elle monta, qu'à travers des soubresauts de toute sorte, des fluctuations politiques et historiques comme il ne manque jamais de s'en produire pour ces sortes de courbes elle monta constamment jusqu'au jour où le bateau qui ramenait Dreyfus en France introduisit parmi nous le corps même du débat. Dès lors, malgré les apparences, malgré un palier apparent, malgré une apparence d'horizontalité, en réalité elle commença de baisser lentement, régulièrement. Malgré des fortunes diverses, malgré des apparences de fortunes en réalité elle commença de tomber. Cette descente, cette chute, cette baisse est arrêtée aujourd'hui, on peut croire qu'elle est arrêtée pour toujours, parce qu'elle ne peut guère aller plus avant, tomber plus bas, parce que beaucoup de monde aujourd'hui s'en moquent totalement, et surtout parce que nous sommes retombés à un certain équilibre, dans un certain équilibre très tentant, très solide, très commun, le même où nous nous étions arrêtés si longtemps à la montée : la France, le monde, l'histoire coupés en deux, en deux partis bien distincts, bien coupés, bien arrêtés, croyant professionnellement, officiellement, l'un à la culpabilité et l'autre à l'innocence, faisant profession de croire l'un à la culpabilité et l'autre à l'innocence. C'est la situation, c'est la position commune, usuelle, familière, pour ainsi dire classique, c'est la situation connue, le monde coupé en deux sur une question. C'est la situation commode, car c'est la situation de guerre, la situation de haine, mutuelle. C'est la situation à laquelle tout le monde est habitué. C'est donc celle qui durera, qui déjà faillit durer pendant la montée de notre courbe, qui s'est retrouvée, qui s'est reçue, qui s'est recueillie elle-même au même niveau dans la descente, qui ne se reperdra plus, qui sera définitive. Avec les amortissements successifs naturellement par la successive arrivée des nouvelles générations ; avec les amortissements croissants et l'extinction finale, l'extinction historique. Il est donc désormais établi que les Français et les Américains n'entendent rien de semblable quand, réciproquement, ils entendent d'une part « Hillary Clinton » et, d'autre part, « Donald Trump »... Mais cela ne freine pourtant en rien les commentateurs qui veulent tirer de cette élection américaine des conséquences sur les élections françaises à venir. Cela relève évidemment de la supercherie. En revanche, les femmes et les hommes politiques qui ont fait de la grossièreté d'expression et de pensée une sorte de label politicien ont tout intérêt en effet à faire valoir que la baderne teinte en blonde aux grimaces effrayantes qui vient d'être élue Président des Etats-Unis est de leur camp. Lors de sa première campagne électorale, Barack Obama avait utilisé un slogan que chacun a retenu :« Yes We Can ». Les réactionnaires voudraient l'utiliser désormais à leur propre profit, en le retournant, proposant aux électeurs de voter « Oui, nous le pouvons », c'est-à-dire, « Osez être des beaufs machistes, racistes, homophobes... vous le pouvez ». Il convient urgemment de dire à ces électeurs qu'il n'y a aucun doute là-dessus, mais qu'il conviendrait de mieux préciser ce qui suit ce « Oui, nous le pouvons ». Nicolas Sarkozy a déclaré à La Baule que l'élection de Donald Trump était le symptôme d'un ras-le-bol de la « pensée unique ». On sait que pour les politiciens et ceux qui les alimentent, le terme « pensée unique » est une sorte de formule magique, et qui relève d'ailleurs de la pensée magique, qui recouvre tout et n'importe quoi, alternativement, qui a l'air, même vaguement, d'être de gauche. Il peut aussi englober des idées et des impressions qui ne sont pas vraiment de gauche mais qui ont le malheur de laisser croire que le temps passe et que certaines choses peuvent changer. Et, de leur côté, les gens de gauche ou plutôt de gauche, ou vaguement de gauche taxent de « pensée unique » tout ce qui relève plus ou moins du libéralisme ou qui en a l'air. Tout cela est bien sûr grotesque. Les uns et les autres s'aveuglent. Dans ce monde qui change, il ne s'agit pas de s'envoyer des accusations de « pensée unique  » à la figure, mais bien de chercher où « ça peut bien penser » et comment diffuser une pensée contemporaine qui s'émancipe des vociférations du passé, qu'elles viennent d'ici ou qu'elles viennent de là. Le problème n'est donc pas la pensée unique mais l'opinion commune, les habitudes de pensée et Péguy aurait ajouté, les « âmes vernissées ».
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Péguy-Pasolini #21 - Texte continu

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