Diégèse 2016


#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -


Péguy-Pasolini - #22 -


22 novembre
Il arrive que dans l'actualité quelque chose arrive, un fait, important ou anodin, qui intrigue, qui retient l'attention, mais dont on ne sait, au premier abord, quoi penser. On se dit alors qu'il faudrait prendre le temps d'y penser, en sortant la boite à outils qui permet de bricoler la pensée, et rien n'empêche vraiment de le faire, sinon la succession incessante de ces petits faits. Mais, arrêtons-nous cependant sur la pétition en ligne ouverte à tous, mais inaugurée par des personnalités plus ou moins médiatisées, qui prend pour titre : « stop au Hollande-bashing ».
Quels sont les faits ? Sur le site de pétitions en ligne « change.org », une soixantaine de personnalités figurent parmi les premiers signataires d'un texte, dès lors dénommé « pétition » qui s'insurge contre le traitement médiatique réservé au Président de la République François Hollande. L'étude précise de ce texte sera nécessaire pour progresser dans la réflexion sur cet objet qui demeure non identifié dans le paysage médiatique : une pétition pour demander d'arrêter de dire du mal d'un homme - ou d'une femme - politique.
On notera qu'en date du 22 novembre 2016, aux personnalités, se sont jointes plus de cinq mille personnes, 5402 exactement à 7h52 du matin. On proposera de suivre au jour le jour la progression des signatures, tant que durera le temps de l'écriture de ce texte.
Qu'est-ce qui est curieux dans cette initiative ? L'initiative elle-même. On imagine quand-même mal Catherine Deneuve se réveiller un matin et se dire en écoutant la radio BFM que vraiment, ça suffit, appeler Benjamin Biolay et lui proposer sans plus attendre de lancer une pétition. Nul doute que cette initiative relève de la communication politique. Il conviendra donc d'en démonter les rouages.
23 novembre
S'agissant de la pétition qui dit non au « Hollande-bashing », elle recueille, en ce matin du 23 novembre 6159 signataires.
Examinons le texte de la pétition, qui comprend quatre paragraphes aux fonctions clairement distinctes : introduction, bilan du mandat, dénonciation, conclusion. Il commence par « dès le départ ». L'usage de cette expression, là où l'on attendrait, par exemple, « dès son élection », n'est pas anodin. En effet, « dès le départ » est assez familier, mais surtout les occurrences de cette locution marquent le plus souvent le regret et le reproche. Il est plus fréquent d'entendre que quelque chose clochait « dès le départ » que d'entendre que tout a été parfait « dès le départ ». On notera aussi que commencer un texte par « dès le départ » forme une sorte de redondance qui n'est pas de mauvais aloi stylistiquement. Il n'en demeure pas moins que, d'emblée, le texte se place sur le plan de l'affectivité, celui de la « scène », aurait dit Roland Barthes. Le vecteur qui est utilisé est celui de l'émotion et tout le texte porte la marque de cette émotion, sinon de cette émotivité. L'une de ces marques est évidemment l'exagération. Elle pointe dans le terme « incroyable » comme dans le terme « parfaitement », pour s'épanouir dans « met à mal toutes les institutions de la République ». En effet, admettons quand-même que le pays n'est pas en proie à la guerre civile et que les institutions fonctionnent encore. Certes, la figure présidentielle est médiatiquement et politiquement affaiblie. Le Président n'en exerce pas moins toutes ses prérogatives. Dans la querelle, l'exagération a toujours un objectif, qui est souvent celui de faire oublier l'objet même de la querelle en le noyant dans l'affectivité. C'est ici le cas. Le lecteur ne saura rien des raisons, justes ou non, qui ont présidé à ce bashing... présidentiel.
24 novembre S'agissant de la pétition qui dit non au « Hollande-bashing », elle recueille, en ce matin du 24 novembre 6514 signataires. Continuons donc l'examen du texte de cette pétition.
S'agissant d'un texte exprimant ou voulant exprimer cette forme d'émotion qui étreint le personnage de Calimero quand quelque chose est « vraiment trop injuste », la langue elle-même, flanche et trahit le locuteur par quelque solécisme... Le texte n'en est pas avare. C'est ainsi que : « la stature d'homme d'État que François Hollande a parfaitement incarnée » est surtout parfaitement incorrect. En effet, s'il est possible d'avoir une stature d'homme d'État, qui est un usage déjà figuré de « stature », il est en revanche non seulement incorrect mais impossible d'incarner une stature. Mais, on a montré ailleurs que la langue ne trébuche jamais par hasard. De fait, la figure d'homme d'État supposée incarnée par François Hollande s'en trouve mise à distance. « stature » devient une sorte de mot-valise pour « figure + statue » et l'ensemble devient ridicule. On passera sur l'hyperbolique « épouvantable tragédie » à l'aimable redondance. Bref, cette introduction énervée renvoie à l'emportement de salon plutôt qu'à la révolte de barricades.
Bien sûr, après ce premier dérapage syntaxique, la langue devenue folle s'écrit n'importe comment et l'on retournera à l'école primaire pour corriger cette rupture syntaxique classique doublée d'une faute grammaticale : « on n'avait jamais entendu parlé ni retenu... ». Outre que « parler » eût été préférable, on se rappellera que l'on retient un fait quand on entend parler de quelque chose et que la coordination sèche des deux verbes n'est donc pas conseillée, car franchement fautive. Ici encore, la langue quand elle déraille révèle la posture du locuteur, qu'elle met ici dans une posture scolaire d'élève pas très doué en grammaire. S'en suit... une fastidieuse liste de réalisations à porter à l'actif du Président. L'élève n'est certes pas bon en grammaire mais il a appris sa récitation.
 
25 novembre S'agissant de la pétition qui dit non au « Hollande-bashing », elle recueille, en ce matin du 25 novembre 6738 signataires. Continuons donc l'examen du texte de cette pétition.
Intéressons-nous aujourd'hui à la liste des actions citées comme réalisées pendant les quatre premières années du quinquennat, non pour en commenter le bien fondé ni même la réussite, mais en les considérant ensemble en tant que liste. Rien dans le texte ne vient les rassembler, ne vient en faire la synthèse. Ce n'était pourtant pas très difficile, car, les mesures ainsi présentées tendent à davantage de justice sociale. Ce sont, plus ou moins, des mesures « de gauche ». Et c'est alors que l'on remarque que le mot « gauche » n'apparaît qu'une seule fois dans le texte, accolé au mot « droite », mis à égalité avec lui, et décrivant un pauvre président assailli par sa gauche comme par sa droite, et donc au centre. Mais peu importe car, le hiatus n'est pas là, mais dans le fait que le texte pour défendre une personne, qui « a droit au respect comme tout citoyen », fût-elle Président de la République, ce que l'on peut admettre, aligne quelques actes de gouvernement issus d'une action collective et qui, pour avoir été inspirés par le Président, n'ont cependant pas été mis en œuvre par lui. On aurait attendu la dénonciation vigoureuse des attaques a persona, allant jusqu'à brocarder, outre la vie privée le physique présidentiel, à l'instar des propos fielleux distillés dans la presse par son prédécesseur qui avait lui-même subi ce genre d'avanies. On aurait attendu des exemples des vilenies des « médias prédateurs ». Mais rien. Il aura fallu se contenter d'une liste à la Prévert d'actes gouvernementaux peinant à dessiner un projet de société qui n'aura pas été décrit.
26 novembre S'agissant de la pétition qui dit non au « Hollande-bashing », elle recueille, en ce matin du 26 novembre 6983 signataires. Continuons donc l'examen de cet objet pétitionnaire étrange en nous intéressant à la liste des premiers signataires qui semblent avoir mis leur notoriété au service d'un texte aussi mal écrit. On passera en effet sur la répétition des termes « déformé, gommé » à la fin du texte, dont on peine à distinguer s'il s'agit d'une coquille ou d'une tentative maladroite de figure de style. Ces premiers signataires sont classés en plusieurs catégories : « artistes, sportifs et créateurs, penseurs, chercheurs, entrepreneurs et citoyens indépendants ». Quelle taxinomie bizarre ! On se demande en effet quelle est la logique qui a présidé à la coordination des sportifs et des créateurs, quand penseurs et chercheurs sont distincts.. Mais peu importe, la catégorie qui va, en premier lieu, retenir notre attention est évidemment celle des « citoyens indépendants », c'est à dire ceux qui ne sont pas redevables des catégories précédentes. On remarquera tout d'abord que la liste de ces premiers signataires supposés s'enrichit régulièrement de noms, et l'on conviendra donc que certains de ces premiers signataires sont moins « premiers » que d'autres. On pointera ensuite que certains de ces « premiers signataires » ont droit à la précision, entre parenthèses, de leur métier ou de leurs activités, quand cela, pour d'autres, n'est pas précisé. Ainsi, il est indiqué que C215 est artiste quand il est admis que tout le monde doit savoir que Bernard Murat est directeur de théâtre. Tout dépend de la population à qui l'on s'adresse, et l'on pourrait objecter que les moins de dix-huit ans connaîtront davantage le premier que le second, qu'en fait personne ne connaît si ce n'est quelque coterie parisienne. On rétablira donc la véritable taxinomie qui se substituera à celle proposée, qui n'est que d'apparence : « gens très célèbres », « gens assez célèbres » et « gens pas célèbres du tout ». On pourrait aussi, parmi la catégorie « gens très célèbres », distinguer « gens vraiment très célèbres » et « gens pas vraiment très célèbres mais qui se croient très célèbres ». Mais ce serait la marque d'un raffinement cruel auquel on ne saurait céder. Le lecteur aura bien sûr compris que la catégorie « gens pas célèbres » recouvre très exactement celle proposée par les auteurs de la pétition sous l'intitulé « citoyens indépendants ». Cela laisse accroire que la célébrité est source de dépendance, ce qui est sans doute vrai et l'on se demandera donc de quelle dépendance il s'agit. On ne voit pas d'autre dépendance que celle des médias qui sont les artisans de leur célébrité, que l'on pourra tout aussi bien nommer « notoriété ». On comprend mieux dès lors de quoi il s'agit vraiment : des personnalités dépendantes des médias s'insurgent contre ces mêmes médias, qui sont qualifiés de « prédateurs » parce qu'ils auraient un comportement de harcèlement à l'égard d'un homme qui, par ailleurs, est Président de la République. Cela seul mérite que l'on s'y attarde encore plus longtemps.
27 novembre S'agissant de la pétition qui dit non au « Hollande-bashing », elle recueille, en ce matin du 27 novembre 7142 signataires. Continuons son examen. On admettra qu'une pétition, sauf à ce que ce soit une performance artistique, fait une promesse à celles et à ceux qui la signent, à savoir que le vœu qui est exprimé puisse être exaucé. Dans le cas qui nous occupe, la presse d'information étant libre, il y a peu de chance qu'aucune pétition ne change quoi que ce soit au traitement médiatique que subit le Président de la République, fût-il particulièrement mauvais (le traitement). Peut-on vraiment croire, ou même seulement imaginer, que la seule pensée du courroux de Catherine Deneuve va faire dévier la ligne électorale de Valeurs actuelles ou de BFM, et même de Libération ? Évidemment non et aucun des signataires ne le croit sans doute vraiment, sauf à penser qu'ils sont d'une naïveté touchante. Alors de quoi s'agit-il ? D'une sorte de pré-achat, comme le proposent les fabricants de téléphones qui donnent la possibilité de s'inscrire pour figurer parmi les premiers utilisateurs d'un nouveau modèle qui n'est pas encore commercialisé. Les signataires, enfin celles et ceux qui ont une certaine notoriété, préfigurent ce que sera, ce que serait, le comité de soutien du possible candidat à l'élection présidentielle. C'est seulement une sorte de bande-annonce.
28 novembre La pétition qui dit non au « Hollande-bashing » a recueilli, en ce matin du 28 novembre, 7396 signataires. Terminons de l'examiner. Une fois admis qu'il s'agit du pré-achat du comité de soutien « culturel » du Président une fois celui-ci redevenu candidat à la Présidence, on peut s'interroger, de fait, sur l'utilité de la manœuvre, c'est-à-dire l'utilité électorale : combien de voix est-ce que cela peut rapporter ? C'est évidemment difficile à mesurer, sauf à effectuer un sondage, ce qui serait un déploiement de moyens disproportionné avec l'enjeu... Quoique... Il faudra bien étudier les trafics de notoriété dans le champ politique, qui sont le transfert vers les campagnes électorales de techniques éprouvées dans les campagnes publicitaires. Cela, certes, n'est pas nouveau. De la même façon que des « stars » ont accepté de longue date de vendre du potage, les mêmes ont accepté de s'afficher dans des meetings électoraux. Ce qui est nouveau ici, c'est la forme pétitionnaire, d'une part, le transfert, ou plutôt la transfusion de notoriété, d'autre-part. Sur la forme pétitionnaire qui exigerait que les médias « prédateurs » cessent de dire du mal de François Hollande, on maintiendra qu'elle paraît peu adaptée à l'objectif recherché, ou affiché. D'ailleurs, le nombre de signatures n'a pas vraiment décollé. Dans le même temps, sur le même site, 55 000 personnes ont signé pour que les hôpitaux de Paris distribuent leurs repas non consommés aux réfugiés et plus de 60 000 personnes se sont déclaré en faveur de la naturalisation des tirailleurs sénégalais. C'est que le nombre de pétitionnaires dépend, certes, de la force émotionnelle de la pétition, mais aussi de la prédictibilité de son objectif. Si la cause semble d'emblée perdue, peu de chance qu'elle suscite une vague de soutiens, sauf si l'émotion submerge le tout. François Hollande, même harcelé, n'est pourtant pas un bébé-phoque. Reste l'échange de notoriété. Le soutien affiché de personnalités célèbres dans leur champ d'activité a pour objectif, le plus souvent, de démontrer et d'amplifier la dynamique d'une candidature politique dans la société civile. L'électeur, par un processus d'identification surexploité par la publicité, voudra, lui aussi, recevoir l'onction de notoriété proposée, qui s'effectuera par le rite électoral. Ceci est la théorie. Dans le cas qui nous occupe, ce qui est paradoxal, c'est de faire appel à des personnalités intégrées dans le système de notoriété pour critiquer ce même système de notoriété pour enrayer une dynamique négative. Il s'agit donc bien d'une forme de transfusion de notoriété vers quelqu'un qui en manque cruellement, dont on gagera qu'elle a peu de chance de réussir. Il se pourrait même que la transfusion fonctionne à l'envers et que le déficit dans l'opinion du Président se propage aux signataires imprudents, qui apparaîtront dès lors comme une petite bande parisienne et parisianiste, ce que l'électorat qui, par ailleurs, vient d'adouber un bourgeois traditionnel de province, abhorre. On ne retiendra donc de cette initiative à contre-temps politique qu'elle demeure, dans sa spontanéité naïve, sympathique, ce qui est une façon agréable de dire qu'elle est ridicule.