Diégèse  dimanche 9 octobre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Aussi nous avons vu son enterrement. Je dirai quel fut son enterrement. Qui nous étions, combien peu dans ce cortège, dans ce convoi, dans cet accompagnement fidèle gris descendant et passant dans Paris. En pleines vacances. Dans ce mois d'août ou plutôt dans ce commencement de mois de septembre. Quelques-uns, les mêmes forcenés, les mêmes fanatiques, Juifs et chrétiens, quelques Juifs riches, très rares, quelques chrétiens riches, très rares, des Juifs et des chrétiens pauvres et misérables, eux-mêmes en assez petit nombre. Une petite troupe en somme, une très petite troupe. Comme une espèce de compagnie réduite qui traversait Paris. De misérables Juifs étrangers, je veux dire étrangers à la nationalité française, car il n'était pas un Juif roumain, je veux dire un Juif de Roumanie, qui ne le sût prophète, qui ne le tînt pour un véritable prophète. Il était pour tous ces misérables, pour tous ces persécutés, un éclair encore, un rallumage du flambeau qui éternellement ne s'éteindra point.
Temporellement éternellement. Et comme toutes ces marques mêmes sont de famille, comme tout ce qui est d'Israël est de race, comme ces chose-là restent dans les familles, comment ne pas se rappeler, comment ne point voir cet ancien enterrement quand on voyait si peu de monde, il y a quelques semaines encore, à l'enterrement de sa mère. Relativement peu de monde. Et pourtant ils connaissaient beaucoup de monde. Je dirai sa mort, et sa longue et sa cruelle maladie, et tout le lent et si prompt acheminement de sa mort. Cette sorte de maladie féroce. Comme acharnée. Comme fanatique. Comme elle-même forcenée. Comme lui. Comme nous.
Les médias élaborent et débitent des fictions. L'un des indices les plus probants qui montre qu'il s'agit bien de fictions est que les médias fabriquent des personnages. La langue anglaise utilise le terme « character », qui renvoie tout aussi bien aux « Caractères » de Jean de La Bruyère. C'est que les personnages n'ont rien de personnes, ils n'en ont que l'apparence. En effet; il n'y a rien de libre dans un personnage, et les sentiments, les volontés, les goûts et les dégoûts que l'auteur lui prête n'ont qu'une utilité, qu'un motif, celui de faire avancer l'intrigue dont l'auteur demeure le seul maître. Une personne, même de celles dont on dit qu'elles sont prévisibles, recèle toujours des trésors d'imprévus. Soi-même, on change d'avis, on hésite, on regrette, on s'excuse, on avoue que l'on ne sait pas, que l'on n'a pas su, que l'on ne saura pas... Il arrive bien sûr que dans les romans, les personnages se livrent aussi le temps de quelques pages à des tourments humains, qui finissent cependant toujours par céder quelques pages plus loin. Les personnages des médias, et particulièrement le personnel politique, ne sont pas très sophistiqués, et en tout cas beaucoup moins que n'importe quel héros ou héroïne d'un roman de gare. Ils et elles ne doutent pas, déclarent avoir changé sans avoir changé et sans changer jamais, ne vivent que par l'affirmation, le truisme asséné, et la morgue aux lèvres. Mais qu'un homme ou une femme politique décide soudainement de changer son rôle et de ne plus suivre le texte qu'on lui a écrit... et c'est un tollé, un déchaînement. N'importe quel acteur sur n'importe quelle scène a plus de liberté dans l'interprétation de son texte qu'un politique en campagne. C'est ce qui a fait le succès des marionnettes des guignols, car on y voyait de la véracité.  
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Péguy-Pasolini #19 - Texte continu

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