Diégèse  mardi 11 octobre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Je ne sais rien de si poignant, de si saisissant, je ne connais rien d'aussi tragique que cet homme qui se roidissant de tout ce qui lui restait de force se mettait en travers de son parti victorieux. Qui dans un effort désespéré, où il se brisait lui-même, essayait, entreprenait de remonter cet élan, cette vague, ce terrible élan, l'insurmontable élan de la victoire et des abus, de l'abus de la victoire. Le seul élan qu'on ne remontera jamais. L'insurmontable élan de la victoire acquise. De la victoire faite. De l'entraînement de la victoire. L'insurmontable, le mécanique, l'automatique élan du jeu même de la victoire. Je le revois encore dans son lit. Cet athée, ce professionnellement athée, cet officiellement athée en qui retentissait, avec une force, avec une douceur incroyable, la parole éternelle ; avec une force éternelle ; avec une douceur éternelle ; que je n'ai jamais retrouvée égale nulle part ailleurs. J'ai encore sur moi, dans mes yeux, l'éternelle bonté de ce regard infiniment doux, cette bonté non pas lancée, mais posée, renseignée. Infiniment désabusée ; infiniment renseignée ; infiniment insurmontable elle-même. Je le vois encore dans son lit, cet athée ruisselant de la parole de Dieu. Dans la mort même tout le poids de son peuple lui pesait aux épaules. Il ne fallait point dire qu'il n'en était point responsable. Je n'ai jamais vu un homme ainsi chargé, aussi chargé d'une charge, d'une responsabilité éternelle. Comme nous sommes, comme nous nous sentons chargés de nos enfants, de nos propres enfants dans notre propre famille, tout autant, exactement autant, exactement ainsi il se sentait chargé de son peuple. Dans les souffrances les plus atroces il n'avait qu'un souci : que ses Juifs de Roumanie ne fussent point omis artificieusement, pour faire réussir le mouvement, dans ce mouvement de réprobation que quelques publicistes européens entreprenaient alors contre les excès des persécutions orientales. Je le vois dans son lit. On montait jusqu'à cette rue de Florence ; si rive droite, pour nous, si loin du Quartier. Les autobus ne marchaient pas encore. On montait par la rue de Rome, ou par la rue d'Amsterdam, cour de Rome ou cour d'Amsterdam, je ne sais plus laquelle des deux se nomme laquelle, jusqu'à ce carrefour montant que je vois encore. Cette maison riche, pour le temps, où il vivait pauvre. Il s'excusait de son loyer, disant : J'ai un bail énorme sur le dos. Je ne sais pas si je pourrai sous-louer comme je le voudrais. Quand j'ai pris cet appartement-là, je croyais que je ferais un grand journal et qu'on travaillerait ici. J'avais des plans. Éric Zemmour est un des personnages de ce métarécit que les médias affectionnent. Le rôle qu'il y joue est assez précis, que l'on pourrait qualifier du rôle du réactionnaire islamophobe. Il est supposé débiter une doxa franchouillarde nauséabonde, nourrie de propos de comptoirs éhontés et concurrencer ainsi le pseudo comique antisémite Dieudonné sur son propre terrain sans jamais franchir la frontière de la respectabilité qui lui assure les tranches horaires de grande écoute. En cela, la marge de liberté que le métarécit accorde à ses propos est très étroite. Le personnage de Monsieur Zemmour est entièrement mécanique. Ainsi, quand la machine se dérègle, ou fait mine de se dérégler, c'est soudain le tollé, et l'on voit une rédaction pourtant peu regardante, celle du Figaro, devenue habile à déguiser le publireportage politique sous l'aspect d'un article de fond, s'émouvoir de la dernière sortie du polémiste réactionnaire qui tient une chronique hebdomadaire dans ce même quotidien sans encombre, habituellement. C'est que Monsieur Zemmour a déclaré dans un magazine de droite qu'il respectait les djihadistes, car capables de mourir pour ce en quoi ils croient « ce dont nous ne sommes plus capables. » La dernière partie de la proposition : « nous ne sommes plus capables » est une figure imposée de la réaction. On peut la faire suivre de tout ce qui fleure bon le passé mythique d'une France, qui était déjà pourtant un mythe en 1880. Chez Zemmour, sans doute, le dernier épisode du Français (comprenez de souche) « capable de mourir » pour son pays remonte à la guerre d'Algérie, dernier grand épisode fasciste de la même Nation. Ce n'est donc pas cette partie de la phrase qui émeut les journalistes du Figaro. Mais, cette figure imposée est précédée d'un paradoxe : le respect porté aux djihadistes. Au-delà même de ce qui peut faire débat dans un tel énoncé, il est formellement interdit à Zemmour de l'émettre, car il est diamétralement opposé au rôle du personnage qu'il doit continuer à jouer. C'est un peu comme si soudainement  dans Le Misanthrope, Alceste devenait altruiste. Les autres personnages en seraient à coup sûr déroutés. Que soudainement, Monseigneur Vingt-trois, figure catholique réactionnaire bien connue, s'en aille vers de tels propos, il ne serait pas certain que la polémique eût été la même. Cela aurait collé davantage au rôle. C'est que l'on aurait pu plaider pour un accès mystique, ce qui pour Zemmour est difficile à croire.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Péguy-Pasolini #19 - Texte continu

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