Diégèse
2016



#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -



Sortir du métarécit - Péguy-Pasolini - #19 -



consolidation du 22 octobre (1)


Il arrive souvent que l'espace médiatique, vaste masse liquide échauffée, laisse échapper une bulle qui, très brièvement, peut laisser croire que quelque chose se passe. Il s'agit d'un propos, d'un geste, d'un acte d'une personnalité connue, voire célèbre, qui ne correspond pas au rôle qui lui est assigné dans ce même espace médiatique. On parle alors de « sortie », voire de « dérapage » ou encore de « sortie de route ». On pouvait même appeler auparavant cela « saillie » quand on ne craignait pas que ce fût mal compris. Ces sorties sont rarement véritablement involontaires. C'est que dans le brouhaha de l'information, il faut parvenir à se faire entendre, et que pour se faire entendre, il faut justement sortir du rôle que l'on est supposé jouer. C'est cela l'injonction paradoxale tragique de l'information : devoir sortir de son rôle tout en y restant. Ces saillies, volontaires ou non, peu importe en fait à l'espace médiatique qui se nourrit de cette ébullition et aime à prospérer sur les malentendus, sinon à les provoquer. Les médias forcent le trait des ces « sorties », quitte à ce que ces grossissements virent à la déformation. Il y a pour ce faire des techniques et l'usage de titres provocateurs est l'une d'elles, usuelle dans les journaux. Le titre est gras. Le lecteur est appâté. L'article n'illustre que partiellement le titre. Peu importe, le mal est fait. On retiendra le titre.


consolidation du 21 octobre
8 octobre
En janvier 1975, Pasolini signe dans le Corriere de la sera un article intitulé « Je suis contre l'avortement ». Quarante ans plus tard, alors que de nombreux pays, dont la Pologne, veulent remettre en cause les lois légalisant l'avortement, ce titre sonne encore comme une provocation. Mais ce titre n'est pas repris par l'éditeur des Écrits Corsaires, recueil de textes politiques de Pasolini, car, pour être vendeur, il n'en est pas moins réducteur. La pensée de Pasolini se déploie de façon plus subtile et plus complexe que la seule assertion d'être pour ou contre ceci ou cela. Il ne dit d'ailleurs pas exactement qu'il est contre l'avortement, mais que l'idée, à lui, Pasolini, homme italien des années 1970, lui répugne au regard du caractère sacré de la vie. Les titreurs du quotidien italien auront fait le reste selon les règles marchandes de l'économie de l'attention. Pasolini = communiste homosexuel = proche de l'extrême-gauche = pour l'avortement. Si le titre de l'article annonce d'emblée qu'il est contre, l'attention du lecteur est assurée. Au mieux, on peut espérer une polémique, un feuilleton et cela est toujours très vendeur. On imagine presque les vendeurs de journaux à la criée dans les rues de Rome, de Milan ou de Naples s'époumonant sur « Pasolini contro l'aborto ».
La même mésaventure médiatique lui était auparavant arrivée avec les cheveux longs pour les garçons. Dans l'imaginaire social un progressiste homosexuel ne pouvait être que pour les cheveux longs. Que Pasolini fût contre est resté gravé dans les mémoires. Bien sûr, Pasolini n'était ni pour ni contre les cheveux longs, mais dénonçait cette mode capillaire comme signal politique faible.
L'idée que l'objectif des médias est d'abord d'informer est une idée naïve. Au mieux, ce peut être l'objectif des journalistes qui travaillent pour ces médias. Cela ne peut en aucun cas être l'objectif du média lui-même. L'objectif du média est de se vendre et pour cela de jouer en permanence sur la bascule binaire de l'attention humaine : doxa versus paradoxe. Cette bascule repose, exactement comme le souligne Pasolini, sur le caractère profondément conformiste de l'opinion. Et c'est ce conformisme, toujours, qui enclenche la répression.
Ainsi, en janvier 1975, Pasolini signe dans le Corriere de la sera un article intitulé « Je suis contre l'avortement ». Quarante ans plus tard, alors que de nombreux pays, dont la Pologne, veulent remettre en cause les lois légalisant l'avortement, ce titre sonne encore comme une provocation. Mais il ne s'agit pourtant que d'un titre, car, la pensée de Pasolini se déploie de façon plus subtile et plus complexe que par la seule assertion d'être pour ou contre ceci ou cela. Les titreurs du quotidien italien auront fait le reste selon les règles marchandes de l'économie de l'attention : surprendre pour vendre. L'équation proposée ici est simple : Pasolini = communiste homosexuel = proche de l'extrême-gauche = pour l'avortement. Annoncer d'emblée que Pasolini est contre, c'est s'assurer l'attention du lecteur. On peut même espérer une polémique, un feuilleton et c'est toujours très vendeur. On imagine presque les vendeurs de journaux à la criée dans les rues de Rome, de Milan ou de Naples s'époumonant sur « Pasolini contro l'aborto ». La même mésaventure médiatique était auparavant arrivée au cinéaste, écrivain et poète italien avec les cheveux longs des garçons. Dans l'imaginaire social un progressiste homosexuel ne pouvait être que pour les cheveux longs. Que Pasolini fût contre est resté gravé dans les mémoires. Bien sûr, Pasolini n'était ni pour ni contre les cheveux longs, mais dénonçait cette mode capillaire comme signal politique faible.
En titrant de cette manière l'article de Pasolini, quelle information le quotidien livrait-il à ses lecteurs ? Une information inexacte : que même Pasolini était contre l'avortement, bien que de gauche et homosexuel. Ce n'était pas là le sens de la prise de parole de l'auteur.
Mais, l'idée que l'objectif des médias est d'abord d'informer est une idée naïve. Au mieux, ce peut être l'objectif des journalistes qui travaillent pour ces médias. Cela ne peut en aucun cas être l'objectif du média lui-même. L'objectif du média est de se vendre et pour cela de jouer en permanence sur la bascule binaire de l'attention humaine : doxa versus paradoxe. Cette bascule repose, exactement comme le souligne Pasolini, sur le caractère profondément conformiste de l'opinion. Et c'est d'ailleurs ce conformisme, toujours, qui enclenche la répression. Ce sont aussi les opinions anti-doxales de Pasolini qui ont provoqué son assassinat.
9 octobre Les médias élaborent et débitent des fictions. L'un des indices les plus probants qui montre qu'il s'agit bien de fictions est que les médias fabriquent des personnages. La langue anglaise utilise le terme « character », qui renvoie tout aussi bien aux « Caractères » de Jean de La Bruyère. C'est que les personnages n'ont rien de personnes, ils n'en ont que l'apparence. En effet; il n'y a rien de libre dans un personnage, et les sentiments, les volontés, les goûts et les dégoûts que l'auteur lui prête n'ont qu'une utilité, qu'un motif, celui de faire avancer l'intrigue dont l'auteur demeure le seul maître. Une personne, même de celles dont on dit qu'elles sont prévisibles, recèle toujours des trésors d'imprévus. Soi-même, on change d'avis, on hésite, on regrette, on s'excuse, on avoue que l'on ne sait pas, que l'on n'a pas su, que l'on ne saura pas... Il arrive bien sûr que dans les romans, les personnages se livrent aussi le temps de quelques pages à des tourments humains, qui finissent cependant toujours par céder quelques pages plus loin. Les personnages des médias, et particulièrement le personnel politique, ne sont pas très sophistiqués, et en tout cas beaucoup moins que n'importe quel héros ou héroïne d'un roman de gare. Ils et elles ne doutent pas, déclarent avoir changé sans avoir changé et sans changer jamais, ne vivent que par l'affirmation, le truisme asséné, et la morgue aux lèvres. Mais qu'un homme ou une femme politique décide soudainement de changer son rôle et de ne plus suivre le texte qu'on lui a écrit... et c'est un tollé, un déchaînement. N'importe quel acteur sur n'importe quelle scène a plus de liberté dans l'interprétation de son texte qu'un politique en campagne. C'est ce qui a fait le succès des marionnettes des guignols, car on y voyait de la véracité. Il est établi que les médias élaborent et débitent des fictions. L'un des indices les plus probants qui montre qu'il s'agit bien de fictions est que les médias fabriquent des personnages. La langue anglaise utilise le terme « character », qui renvoie d'ailleurs en français aux « Caractères » de Jean de La Bruyère. Il y a une différence essentielle, ontologique, entre un personnage et une personne : les personnages n'ont rien de personnes, ils n'en ont que l'apparence. En effet; il n'y a rien de libre dans un personnage, et les sentiments, les volontés, les goûts et les dégoûts que l'auteur lui prête n'ont qu'une utilité, qu'un motif, celui de faire avancer l'intrigue dont l'auteur demeure le seul maître. Une personne, même de celles dont on dit qu'elles sont prévisibles, recèle toujours des trésors d'imprévus. Soi-même, on change d'avis, on hésite, on regrette, on s'excuse, on avoue que l'on ne sait pas, que l'on n'a pas su, que l'on ne saura pas... Il arrive bien sûr que dans les romans, les personnages se livrent aussi le temps de quelques pages à des tourments humains, qui finissent cependant toujours par céder quelques pages plus loin.
Les personnages des médias, et particulièrement le personnel politique, ne sont pas très sophistiqués, et en tout cas beaucoup moins que n'importe quel héros ou héroïne d'un roman de gare. Ils et elles ne doutent pas, déclarent avoir changé sans avoir changé et sans changer jamais, ne vivent que par l'affirmation, le truisme asséné, et la morgue aux lèvres. Mais qu'un homme ou une femme politique décide soudainement de changer son rôle et de ne plus suivre le texte qu'on lui a écrit... et c'est un tollé, un déchaînement. N'importe quel acteur sur n'importe quelle scène de théâtre a plus de liberté dans l'interprétation de son texte qu'un politique en campagne. C'est ce qui a fait un temps le succès des marionnettes des guignols, car on y voyait de la véracité.


consolidation du 22 octobre (2)


En 1979, Jean-François Lyotard, dans La Condition postmoderne. Rapport sur le savoir analysait la mort des grands métarécits qui avaient fondé l'idée de modernité. Pour Lyotard, ces deux grands métarécits modernes étaient ceux de l'émancipation du sujet rationnel et celui de l'histoire de l'esprit universel. Que Lyotard ait eu raison ou non en 1979 - et j'ai tendance à croire que oui - nous ne sommes plus en 1979 et il convient en conséquence de réexaminer la situation narrative, ou méta-narrative, de la société, surtout quand d'autres métarécits, et tout particulièrement les métarécits religieux et guerriers, tendent à vouloir imposer une doxa rigoriste sinon fasciste.
10 octobre
Tout essai, toute tentative visant à s'échapper du métarécit mis en place par les médias entraîne une réaction hostile, sinon violente, de ces mêmes médias. Cette réaction n'a pas vraiment pour objectif de punir la personne publique récalcitrante, mais de la réintégrer dans le métarécit, un peu comme dans ce feuilleton télévisé des années 1960 « Le Prisonnier ». La scène médiatique est le « village » où les personnages sont rattrapés par différents gadgets chaque fois qu'ils veulent s'en échapper. Le métarécit médiatique doit être prédictible, un peu comme le sont les feuilletons télévisés du matin, aux intrigues ténues, aux personnages interchangeables dont « Les Feux de l'amour », qui vient de fêter son onze millième épisode, est devenu le parangon. On pourrait objecter que les médias vivent aussi de « scoops » et qu'en conséquence, la prédictibilité de l'information ne peut qu'être régulièrement mise à mal. Il y a en fait peu de « scoops » qui viendraient déranger le métarécit. La plupart d'entre eux ne sont que des accentuations de la trame narrative choisie. Prenons par exemple la vidéo dans laquelle Donald Trump tient des propos orduriers sur les femmes. L'information fait la une des médias pour ce en quoi elle pourrait bouleverser la campagne électorale. Il n'y a pourtant rien de surprenant en cela, tant le candidat populiste a fondé son personnage sur sa boulimie sexuelle, supposée démontrer sa surpuissance sexuelle, donc sa capacité à diriger les forces armées. L'équation, pour être stupide, n'en fonctionne pas moins dans l'imaginaire mâle américain. L'existence d'une telle vidéo n'est donc pas un « scoop ». La prédictibilité de son existence était très forte.  Si l'on considère que les productions médiatiques et médiatisées constituent un métarécit qu'il faudrait réussir à distinguer, il convient au premier chef d'observer, tel un entomologiste, les manifestations de ce métarécit supposé. On remarquera ainsi, sans besoin d'une observation approfondie, que que tout essai, toute tentative visant à s'échapper du métarécit sous-jacent mis en place par les médias entraîne une réaction hostile, sinon violente, de ces mêmes médias. Cette réaction n'a pas vraiment pour objectif de punir la personne publique récalcitrante, mais de la réintégrer dans le métarécit, un peu comme dans ce feuilleton télévisé des années 1960 « Le Prisonnier ». La scène médiatique est ce « village » où les personnages sont rattrapés par différents gadgets chaque fois qu'ils veulent s'en échapper. C'est donc bien que le métarécit médiatique doit être prédictible, un peu comme le sont les feuilletons télévisés du matin, aux intrigues infimes et aux personnages interchangeables, dont « Les Feux de l'amour », qui vient de fêter son onze millième épisode, est devenu le parangon. On pourrait objecter que les médias vivent aussi de « scoops » et qu'en conséquence, la prédictibilité de l'information ne peut qu'être régulièrement mise à mal. Il y a en fait peu de « scoops » qui viennent déranger le métarécit. Un scoop n'est un scoop que s'il vient confirmer, par une sorte de révélation inversée, le métarécit doxal. C'est pourquoi la plupart des scoops ou présentés comme tels ne sont que des accentuations de la trame narrative dominante. Prenons par exemple la vidéo dans laquelle Donald Trump tient des propos orduriers sur les femmes. L'information fait la une des médias pour ce en quoi elle pourrait bouleverser la campagne électorale. Il n'y a pourtant rien de surprenant en cela, tant le candidat populiste a aussi fondé son personnage sur sa boulimie sexuelle, supposée démontrer sa surpuissance sexuelle, donc sa capacité à diriger les forces armées. L'équation, pour être stupide, n'en fonctionne pas moins dans l'imaginaire mâle américain. L'existence d'une telle vidéo n'est donc pas un « scoop ». La prédictibilité de son existence était très forte et  dévoile ce qui en fait n'était pas vraiment caché.


consolidation du 23 octobre
11 octobre Éric Zemmour est un des personnages de ce métarécit que les médias affectionnent. Le rôle qu'il y joue est assez précis, que l'on pourrait qualifier du rôle du réactionnaire islamophobe. Il est supposé débiter une doxa franchouillarde nauséabonde, nourrie de propos de comptoirs éhontés et concurrencer ainsi le pseudo comique antisémite Dieudonné sur son propre terrain sans jamais franchir la frontière de la respectabilité qui lui assure les tranches horaires de grande écoute. En cela, la marge de liberté que le métarécit accorde à ses propos est très étroite. Le personnage de Monsieur Zemmour est entièrement mécanique. Ainsi, quand la machine se dérègle, ou fait mine de se dérégler, c'est soudain le tollé, et l'on voit une rédaction pourtant peu regardante, celle du Figaro, devenue habile à déguiser le publireportage politique sous l'aspect d'un article de fond, s'émouvoir de la dernière sortie du polémiste réactionnaire qui tient une chronique hebdomadaire dans ce même quotidien sans encombre, habituellement. C'est que Monsieur Zemmour a déclaré dans un magazine de droite qu'il respectait les djihadistes, car capables de mourir pour ce en quoi ils croient « ce dont nous ne sommes plus capables. » La dernière partie de la proposition : « nous ne sommes plus capables » est une figure imposée de la réaction. On peut la faire suivre de tout ce qui fleure bon le passé mythique d'une France, qui était déjà pourtant un mythe en 1880. Chez Zemmour, sans doute, le dernier épisode du Français (comprenez de souche) « capable de mourir » pour son pays remonte à la guerre d'Algérie, dernier grand épisode fasciste de la même Nation. Ce n'est donc pas cette partie de la phrase qui émeut les journalistes du Figaro. Mais, cette figure imposée est précédée d'un paradoxe : le respect porté aux djihadistes. Au-delà même de ce qui peut faire débat dans un tel énoncé, il est formellement interdit à Zemmour de l'émettre, car il est diamétralement opposé au rôle du personnage qu'il doit continuer à jouer. C'est un peu comme si soudainement  dans Le Misanthrope, Alceste devenait altruiste. Les autres personnages en seraient à coup sûr déroutés. Que soudainement, Monseigneur Vingt-trois, figure catholique réactionnaire bien connue, s'en aille vers de tels propos, il ne serait pas certain que la polémique eût été la même. Cela aurait collé davantage au rôle. C'est que l'on aurait pu plaider pour un accès mystique, ce qui pour Zemmour est difficile à croire. Éric Zemmour est un des personnages du métarécit médiatique. Le rôle qu'il y joue est assez précis, que l'on pourrait qualifier du rôle du réactionnaire islamophobe. Il est supposé débiter une doxa franchouillarde assez nauséabonde, nourrie de propos de comptoirs éhontés et concurrencer ainsi le pseudo comique antisémite Dieudonné sur son propre terrain sans jamais franchir la frontière de la respectabilité qui lui assure les tranches horaires de grande écoute. En cela, la marge de liberté que le métarécit accorde à ses propos est très étroite. Le personnage de Monsieur Zemmour est entièrement mécanique. Ainsi, quand la machine se dérègle, ou fait mine de se dérégler, c'est soudain le tollé, et l'on voit une rédaction pourtant peu regardante, celle du Figaro, devenue habile à déguiser le publireportage politique sous l'aspect d'un article de fond, s'émouvoir de la dernière sortie du polémiste réactionnaire qui tient une chronique hebdomadaire dans ce même quotidien sans encombre, habituellement. C'est que Monsieur Zemmour a déclaré dans un magazine de droite qu'il respectait les djihadistes, car capables de mourir pour ce en quoi ils croient « ce dont nous ne sommes plus capables. » La dernière partie de la proposition : « nous ne sommes plus capables » est une figure imposée de la réaction. On peut la faire suivre de tout ce qui fleure bon le passé mythique d'une France, qui était déjà pourtant un mythe en 1880. Chez Zemmour, sans doute, le dernier épisode du Français (comprenez de souche) « capable de mourir » pour son pays remonte à la guerre d'Algérie, dernier grand épisode fasciste de la même Nation. Ce n'est donc pas cette partie de la phrase qui émeut les journalistes du Figaro, mais que cette figure imposée soit précédée d'un paradoxe : le respect porté aux djihadistes. Au-delà même de ce qui peut faire débat dans un tel énoncé, il est formellement interdit à Zemmour de l'émettre, car cet énoncé est diamétralement opposé au rôle du personnage qu'il doit continuer à jouer. C'est un peu comme si, soudainement, dans Le Misanthrope, Alceste devenait altruiste. Les autres personnages en seraient à coup sûr déroutés. Que tout aussi soudainement, Monseigneur Vingt-trois, figure catholique réactionnaire bien connue, s'en aille vers de tels propos, il ne serait pas certain que la polémique eût été la même. Cela aurait collé davantage au rôle. C'est que l'on aurait pu plaider pour un accès mystique, ce qui pour Zemmour est difficile à croire.
12 octobre Mais le tollé n'est qu'en apparence, et la sortie du métarécit n'est elle aussi qu'apparente, car, c'est le même personnage et c'est le même rôle. Les personnages, marionnettes ou pantins du métarécit médiatique doivent tendanciellement épuiser leur rôle, et doivent aussi, en conséquence, périodiquement, le relancer en simulant et en sur-jouant le dérapage ou le changement. Cependant, une image inversée est toujours la même image. Il n'y a que pour celui qui la regarde que l'image a changé. Mais c'est une illusion, car, l'image, elle, n'a pas changé. Il en va de même du personnel politique ou médiatique. Il nous propose soudainement et provisoirement de le considérer « à l'envers » avant de reprendre à l'endroit cette fois la même partition. Si la phrase de Monsieur Zemmour a suscité autant de commentaires, c'est que le nombre de commentaires est à la mesure de sa détestation de l'islam et des musulmans. Il a dit la même chose à l'envers et cela demeure la même chose.
En cette fin d'année 2016, la chaîne de télévision M6 a inauguré une émission présentée par une jeune femme et dont le concept, le « pitch », est de montrer le personnel politique comme s'il venait prendre un verre chez vous, ou plutôt, comme si il ou elle vous invitait à prendre un verre chez elle ou chez lui, car les appartements qui servent de décor relèvent davantage de la location saisonnière de courte durée que du logement moyen d'un Français ou d'une français usuel-le. Le rôle supposé du spectateur est joué par une femme qui montre ses jambes et qui glousse. Il s'agit donc pendant le temps d'un apéritif sur un sofa de  proposer à ce personnel politique de sortir de son rôle habituel dans le but de paraître « humain ». L'objectif est déjà assez surprenant, pour ce en quoi il dévoile la duperie médiatique d'une manière néo-cartésienne, qui désignerait son propre masque. Ce serait donc que ce même personnel politique qui suscite les suffrages de ses concitoyens au nom de l'égalité républicaine ne serait pas suffisamment humain ? Cela, certes, ne nous avait pas échappé et on ne se lasse de le déplorer. Mais de quel humain s'agirait-il alors sur ce canapé ? De personne. Sortis de leur enveloppe ritualisée, le personnel médiatique ne dit rien, ne fait rien, et l'on ne s'étonnera jamais assez qu'autant de spectateurs aient le goût de vérifier la vacuité qu'ils pressentaient sans doute, si l'on veut bien garder de l'optimisme.
Mais le tollé provoqué par ces « saillies » n'est qu'en apparence, et la sortie du métarécit n'est elle aussi qu'apparente, car, c'est le même personnage et c'est le même rôle. Les personnages, marionnettes ou pantins du métarécit médiatique doivent tendanciellement épuiser leur rôle, et doivent aussi, en conséquence, périodiquement, le relancer en simulant et en sur-jouant le dérapage ou le changement. Cependant, une image inversée est toujours la même image. Il n'y a que pour celui qui la regarde que l'image a changé. Mais c'est une illusion, car, l'image, elle, n'a pas changé. Il en va de même du personnel politique ou médiatique. Il nous propose soudainement et provisoirement de le considérer « à l'envers » avant de reprendre à l'endroit cette fois la même partition. Si la phrase de Monsieur Zemmour a suscité autant de commentaires, c'est que le nombre de commentaires est à la mesure de sa détestation de l'islam et des musulmans. Il a dit la même chose à l'envers et cela demeure la même chose.
En cette fin d'année 2016, la chaîne de télévision M6 a inauguré une émission présentée par une jeune femme et dont le concept, le « pitch », est de montrer le personnel politique comme s'il venait prendre un verre chez vous, ou plutôt, comme si il ou elle vous invitait à prendre un verre chez elle ou chez lui, car les appartements qui servent de décor relèvent davantage de la location saisonnière de courte durée que du logement moyen d'un Français ou d'une français usuel-le. Le rôle supposé du spectateur est joué par une femme qui montre ses jambes et qui glousse. Il s'agit donc pendant le temps d'un apéritif sur un sofa de proposer à ce personnel politique de sortir de son rôle habituel dans le but de paraître « humain ». L'objectif est déjà assez surprenant, pour ce en quoi il dévoile la duperie médiatique d'une manière néo-cartésienne, qui désignerait son propre masque. Ce serait donc que ce même personnel politique qui suscite les suffrages de ses concitoyens au nom de l'égalité républicaine ne serait pas suffisamment humain ? Cela, certes, ne nous avait pas échappé et on ne se lasse de le déplorer. Mais de quel humain s'agirait-il alors sur ce canapé ? De personne. Sortis de leur enveloppe ritualisée, le personnel médiatique ne dit rien, ne fait rien, et l'on ne s'étonnera jamais assez qu'autant de spectateurs aient le goût de vérifier la vacuité qu'ils pressentaient sans doute, si l'on veut bien garder quelque optimisme.
13 octobre Si l'on considère maintenant l'information en réseau dans son ensemble, telle qu'elle est propulsée par les sites des médias et les réseaux sociaux, si on la considère comme un organisme, on peut alors mieux comprendre comment cet organisme produit ses propres déviances, ses propres métastases comme des cellules devenues folles et cancéreuses et ce sont toutes les théories du complot qui fleurissent localement ou mondialement. Ces théories ne sont pas distinctes, formellement, de l'information sérieuse, vérifiée ou supposée telle. Elles en reprennent l'argumentation, et même la dialectique. Entre Zemmour et Dieudonné, du point de vue des formes du discours, il y a surtout, le lieu d'où chacun parle, et l'on retrouve ici la bonne vieille théorie de l'énonciation qui veut qu'un énoncé ne vaille pas sans le contexte de sa propre énonciation. L'un éructe dans les plus grands médias, l'autre insinue des saloperies en utilisant un petit théâtre et les réseaux sociaux. L'un est islamophobe, l'autre antisémite. Ce sont deux figures inversées du même mal. L'un est considéré comme bénin, mais agressif. L'autre comme malin, mais curable. Espérons qu'il n'y ait pas d'erreur de diagnostic des médecins du métarécit médiatique. Ce n'est malheureusement pas certain.
Chaque imprécision dans les médias, chaque manquement à la déontologie, à la transparence, qui soudain dévoilent qu'il y a un jeu, que tout cela n'est qu'un jeu qui assure le pouvoir et l'argent à quelques-uns, chaque faille du métarécit médiatique sont ensemble la source de nouvelles théories du complot mondial ou alimentent les complots imaginaires existants. Il ne serait ainsi pas exact de considérer que les complotistes vivent dans un autre monde. La maladie, malheureusement, ne se nourrit que du corps du malade. Elle n'est pas extra corporelle.
Si l'on considère maintenant l'information en réseau dans son ensemble, telle qu'elle est propulsée par les sites des médias et les réseaux sociaux, si on la considère comme un organisme vivant, on peut alors mieux comprendre comment cet organisme produit ses propres déviances, ses propres métastases comme des cellules devenues folles et cancéreuses, et ce sont toutes les théories du complot qui fleurissent localement ou mondialement. Ces théories ne sont pas distinctes, formellement, de l'information sérieuse, vérifiée ou supposée telle. Elles en reprennent l'argumentation, et même la dialectique. Entre Zemmour et Dieudonné, du point de vue des formes du discours, il y a surtout, le lieu d'où chacun parle, et l'on retrouve ici la bonne vieille théorie de l'énonciation qui veut qu'un énoncé ne vaille pas sans le contexte de sa propre énonciation. L'un éructe dans les plus grands médias, l'autre insinue des saloperies en utilisant un petit théâtre et les réseaux sociaux. L'un est islamophobe, l'autre antisémite. Ce sont deux figures inversées du même mal. L'un est considéré comme bénin, mais agressif. L'autre comme malin, mais curable. Espérons qu'il n'y ait pas d'erreur de diagnostic des médecins du métarécit médiatique. Ce n'est malheureusement pas certain.
Chaque imprécision dans les médias, chaque manquement à la déontologie, à la transparence, manquements qui soudain dévoilent qu'il y a un jeu, que tout cela n'est qu'un jeu qui assure le pouvoir et l'argent à quelques-uns, chaque faille du métarécit médiatique sont ensemble la source de nouvelles théories du complot mondial ou alimentent les complots imaginaires existants. Il ne serait ainsi pas exact de considérer que les complotistes vivent dans un autre monde. La maladie, malheureusement, ne se nourrit que du corps du malade. Elle n'est pas extra corporelle. Le complotisme est dans le métarécit.
14 octobre Je n'ai pas écouté les allocutions des candidats et de la candidate à l'investiture des partis de la droite française pour l'élection présidentielle, allocutions présentées comme étant un débat. J'ai seulement regardé une image les présentant dans un alignement bleuté souligné d'un filet rouge sombre d'un ton rappelant la couleur du corsage de la seule candidate. Je ne sais pas précisément ce qu'ils ont dit, mais je peux légitimement parier sur le fait qu'aucun d'entre eux n'est sorti de son rôle, non pas d'un rôle qu'il ou elle se serait donné, mais du rôle qui lui a été assigné par le métarécit médiatico-politique. Ils ont fait jouer sagement les éléments d'un puzzle pré contraint. Si cela n'avait pas été le cas, cela se saurait déjà. En effet, s'agissant de la société et de ses troubles, si l'on s'en tient au cadre politique conventionnel, il existe un certain nombre de mesures perçues comme étant de droite, ou plutôt de droite. Ces mesures ne sont pas en nombre infini. Aucune n'est nouvelle. La possibilité d'en inventer de nouvelles est infime. Les partis de droite se présentant toujours du côté du « bon sens », qui n'est jamais en fait que la doxa, l'opinion commune, tout écart prononcé avec cette supposée opinion commune enchâssée dans le popularisme est strictement interdit. En conséquence, ils ont été dans l'obligation de se partager le petit viatique des solutions déjà élimées et de les débiter avec plus ou moins d'effets de manche selon leur personnalité. Il n'y a donc aucune raison valable d'écouter après coup ces allocutions. Seul le direct pouvait laisser l'espoir ténu qu'il allait se passer quelque chose, qu'un candidat allait s'évanouir, qu'ils allaient s'insulter... Mais non. Rien. Et le rien après le rien n'est pas visible ni entendable. Et c'est ainsi que l'on perçoit mieux comment le métarécit médiatique épuise son propre carburant. Il était presque suicidaire pour la machinerie politique d'afficher en même temps les éléments d'un même puzzle qui dessine la même vision de société, qui est une vision qui ne change rien à la vie des gens, qui est une vision où la vie des gens est découpée selon les mêmes catégories, parmi lesquelles ne figurent pas le rêve, ni l'amour, ni même la mort ou la détresse. Je sais qui vous êtes, dit le métarécit orwelien. Je sais qui vous êtes ont affirmé les sept officiants bleutés. Je n'ai pas écouté les allocutions des candidats et de la candidate à l'investiture des partis de la droite française pour l'élection présidentielle, allocutions présentées comme étant un débat. J'ai seulement regardé une image les présentant dans un alignement bleuté souligné d'un filet rouge sombre d'un ton rappelant la couleur du corsage de la seule candidate. Je ne sais pas précisément ce qu'ils ont dit, mais je peux légitimement parier sur le fait qu'aucun d'entre eux n'est sorti de son rôle, non pas d'un rôle qu'il ou elle se serait donné, mais du rôle qui lui a été assigné par le métarécit médiatico-politique. Ils ont fait jouer sagement les éléments d'un puzzle pré-contraint. Si cela n'avait pas été le cas, cela se saurait déjà. En effet, s'agissant de la société et de ses troubles, si l'on s'en tient au cadre politique conventionnel, il existe un certain nombre de mesures perçues comme étant de droite, ou plutôt de droite. Ces mesures ne sont pas en nombre infini. Aucune n'est nouvelle. La possibilité d'en inventer de nouvelles est infime. Les partis de droite se présentant toujours du côté du « bon sens », qui n'est jamais en fait que la doxa, l'opinion commune, tout écart prononcé avec cette supposée opinion commune enchâssée dans le popularisme est strictement interdit. En conséquence, ils ont été dans l'obligation de se partager le petit viatique des solutions déjà élimées, et de les débiter avec plus ou moins d'effets de manche selon leur personnalité. Il n'y avait donc aucune raison valable d'écouter après coup ces allocutions. Seul le direct pouvait laisser l'espoir ténu qu'il allait se passer quelque chose, qu'un candidat allait s'évanouir, qu'ils allaient s'insulter... Mais non. Rien. Et le rien après le rien n'est pas visible ni entendable. Et c'est ainsi que l'on perçoit mieux comment le métarécit médiatique épuise son propre carburant. Il était presque suicidaire pour la machinerie politique d'afficher en même temps les éléments d'un même puzzle qui dessine la même vision de société, qui est une vision qui ne change rien à la vie des gens, qui est une vision où la vie des gens est découpée selon les mêmes catégories, parmi lesquelles ne figurent ni le rêve, ni l'amour, ni même la mort ou la détresse. Je sais qui vous êtes, dit le métarécit orwelien. Je sais qui vous êtes ont affirmé les sept officiants bleutés... et ce que vous voulez.
15 octobre Mais il arrive aussi que le rôle assigné par le métarécit médiatique néo orwelien à une personnalité politique ne lui convienne plus, ne lui convienne pas. C'est que comme tous les univers essentiellement narratifs, ce métarécit a besoin de se nourrir de têtes de turc et de boucs émissaires. C'est aussi un trait que Les Guignols de l'info, en leur temps, avaient mis en évidence par l'exemple. Quand on est devenu la tête de turc, il faut tenter de changer de personnage ou rendre ce personnage sympathique. Les techniques supposées permettre de le faire sont communément appelées du terme anglais « story-telling ». Mais l'exercice est difficile, et il est encore plus difficile aujourd'hui qu'il ne l'était il y a vingt ou trente ans, c'est-à-dire au temps d'une information rare et canalisée, qui n'était certes pas sans rumeur ni paparazzi, mais qui n'avait pas les outils de propagation de la doxa qui sont à la disposition de presque tous aujourd'hui. Changer de rôle dans le métarécit, c'est à l'évidence ce que le Président de la République François Hollande est en train d'essayer de faire. Il n'est pas sans expérience en la matière et les médias ont déjà eu par le passé à son égard des revirements surprenants. On se rappellera ainsi que, déjà, en juin 2005 - et je l'avais noté ici le 28 juin 2005 - les médias, un temps en faveur du futur Président, s'étaient brusquement retournés contre lui. En 2012, ils avaient un temps suspendu leur avanie pour la reprendre très vite après son élection, jugeant certainement que c'était un bon client. C'est ce que les anglo-saxons, inventeurs incontestés de ces techniques manipulatrices, ont appelé le « bashing ». Le Président parviendra-t-il donc à inverser la tendance ? C'est le suspense un peu frelaté que le métarécit propose. Rien n'est impossible car ce métarécit est aussi d'une plasticité surprenante. Mais la tâche sera rude. Mais il arrive aussi que le rôle assigné par le métarécit médiatique néo orwelien à une personnalité politique ne lui convienne plus, ne lui convienne pas. C'est que comme tous les univers essentiellement narratifs, ce métarécit a besoin de se nourrir de têtes de turc et de boucs émissaires. C'est aussi un trait que Les Guignols de l'info, en leur temps, avaient mis en évidence par l'exemple. Quand on est devenu la tête de turc, il faut tenter de changer de personnage ou rendre ce personnage sympathique. Les techniques supposées permettre de le faire sont communément appelées du terme anglais « story-telling ». Mais l'exercice est ardu, et il est encore plus complexe aujourd'hui qu'il ne l'était il y a vingt ou trente ans, c'est-à-dire au temps d'une information rare et canalisée, qui n'était certes ni sans rumeur ni paparazzi, mais qui n'avait pas les outils de propagation de la doxa qui sont à la disposition de presque tous aujourd'hui.
Changer de rôle dans le métarécit, c'est à l'évidence ce que le Président de la République François Hollande est en train d'essayer de faire en ce début d'automne 2016. Il n'est pas sans expérience en la matière et les médias ont déjà eu par le passé à son égard des revirements surprenants. On se rappellera ainsi que, déjà, en juin 2005 - et je l'avais noté ici le 28 juin 2005 - les médias, un temps en faveur du futur Président, s'étaient brusquement retournés contre lui. En 2012, ils avaient le temps de la campagne suspendu leur avanie pour la reprendre très vite après son élection, jugeant certainement que c'était un bon client. C'est ce que les anglo-saxons, inventeurs incontestés de ces techniques manipulatrices, ont appelé le « bashing ». Le Président parviendra-t-il donc à inverser la tendance ? C'est le suspense un peu frelaté que le métarécit propose. Rien n'est impossible car ce même métarécit est aussi d'une plasticité surprenante. Mais la tâche sera rude.
16 octobre Et puis il y a les nouveaux entrants, ceux qui, en fanfare, viennent d'acquérir un rôle et qui entendent bien que cela dure un peu. C'est évidemment le cas d'Emmanuel Macron, dont chacun aura remarqué l'ascension fulgurante dans le métarécit national. Une telle ascension, cependant, au-delà des moyens qui sont mis à son service, ne peut fonctionner que sur la base de schèmes archaïques des récits humains. Ce n'est ni sur les propositions politiques, ni même sur quelques anecdotes ou quelques rumeurs croustillantes qu'une telle ascension à la courbe  presque verticale n'est possible. Il faut entrer en occupant un rôle repéré dans la tragédie, ou la méta-tragédie humaine.
S'agissant d'Emmanuel Macron, c'est celui du jeune loup qui prend la place du chef de meute, le rôle du tueur de père, de mentor. C'est Brutus. En cela, la place d'Emmanuel Macron dans l'imaginaire collectif est indissociable de celle de François Hollande. Toute la scène est évidemment fantasmatique et se fonde, avant la vaillance à la guerre, sur la puissance sexuelle. Dans l'imaginaire sexiste du métarécit - car le métarécit est élaboré par les mâles - le chef de meute est celui qui possède un droit de cuissage - de tirage - sur les femelles. On se souvient qu'il y a une vingtaine d'années, Nicolas Sarkozy avait lui aussi joué ce rôle. Le vieux loup était Jacques Chirac, alors encore fringant, qui avait donc renvoyé sèchement le prétendant en rut. Il avait fallu plusieurs années et des serments de changement pour que la figure du traitre ne soit plus systématiquement associée au nom du futur président de la République et à son image. Emmanuel Macron a conscience du piège, trop cultivé pour ignorer que la structure anthropologique qui le porte : le renouvellement des mâles pour une bonne fécondation des femelles, risque cependant de comporter quelques inconvénients : jamais, pour personne, Brutus n'a été sympathique.
Et puis il y a les nouveaux entrants, ceux qui, en fanfare, viennent d'acquérir un rôle et qui entendent bien que cela dure un peu. C'est évidemment le cas d'Emmanuel Macron, dont chacun aura remarqué l'ascension fulgurante dans le métarécit national. Une telle ascension, cependant, au-delà des moyens qui sont mis à son service, ne peut fonctionner que sur la base de schèmes archaïques des récits humains. Ce n'est ni sur les propositions politiques, ni même sur quelques anecdotes ou quelques rumeurs croustillantes qu'une telle ascension à la courbe presque verticale n'est possible. Il faut entrer en occupant un rôle repéré dans la tragédie, ou la méta-tragédie humaine.
S'agissant d'Emmanuel Macron, c'est celui du jeune loup qui prend la place du chef de meute, le rôle du tueur de père, de mentor. C'est Brutus. Mais il n'est pas certain que ce soit un bon calcul, car, prenant ce rôle, la place d'Emmanuel Macron dans l'imaginaire collectif demeure indissociable de celle de François Hollande. En fait, en affichant son émancipation, il et en scène son allégeance et sa dépendance. Cette scène est évidemment fantasmatique et se fonde, avant la vaillance à la guerre, sur la puissance sexuelle. Dans l'imaginaire sexiste du métarécit - car le métarécit est élaboré par les mâles - le chef de meute est celui qui possède un droit de cuissage - de tirage - sur les femelles. On se souvient qu'il y a une vingtaine d'années, Nicolas Sarkozy avait lui aussi joué ce rôle de Brutus. Le vieux loup était Jacques Chirac, alors encore fringant, qui avait donc renvoyé sèchement le prétendant en rut. Il avait fallu plusieurs années et des serments de changement pour que la figure du traitre ne soit plus systématiquement associée au nom du futur président de la République et à son image. Emmanuel Macron a évidemment conscience du piège, trop cultivé pour ignorer que la structure anthropologique qui le porte : le renouvellement des mâles pour une bonne fécondation des femelles, risque cependant de comporter quelques inconvénients : jamais, pour personne, Brutus n'a été sympathique.
17 octobre Il arrive parfois qu'un personnage qui demeure « dans son rôle » soit parfaitement dans ce rôle et le porte à un niveau d'incandescence surprenant. Les élections américaines, par le seul gigantisme des moyens de communication qui sont mobilisés, poussent le métarécit comme on pousse un moteur en sur régime. Le pays qui a inventé le « story-telling » fait de ce mode de communication une sorte de sport de combat redoutable dans lequel s'affrontent des champions déployant des mythes et des légendes supposées rejoindre et nourrir l'imaginaire populaire américain et s'en nourrir aussi. Dans ce sport, et pour une cause respectable, est née une championne toute catégorie : Michelle Obama. D'abord les faits : prononçant un discours de soutien à la candidate démocrate à l'élection présidentielle dans le New-Hampshire, l'épouse du Président actuel a évoqué les propos graveleux de Donald Trump, controversé candidat républicain. Celui-ci raconte dans une vidéo ses pratiques de séducteur le conduisant jusqu'à embrasser les femmes contre leur gré. Michelle Obama a dénoncé ces propos et ces comportements qui lui semblent relever de la prédation sexuelle. Mais les faits, seuls, ne rendent pas compte de l'impact sur l'imaginaire social américain de cette passe médiatique réussie. Car, voix cassée par l'émotion, Michelle Obama est soudainement apparue comme la représentante, et même l'incarnation vivante, de la longue lignée de femmes, et de femmes noires, lutinées par leur patron, et de leur patron blanc, dans l'arrière-cuisine de leur relégation sociale. À l'imaginaire du cow-boy, amateur de chevaux et d'arme, et aussi de femmes, à cet imaginaire de western sans cesse activé par Trump, elle a opposé celui qui a porté son mari à la présidence des Etats-Unis : la lutte du Nord contre le Sud, la libération des esclaves, les droits de l'homme, la dignité retrouvée, le rêvé de Luther-King... Dès lors, Trump est précipité dans les rangs des perdants. Élire Trump, ce serait réécrire l'histoire du pays en faisant, à chaque fois, gagner les méchants et les injustes et cela n'est pas possible sauf à déliter l'imaginaire américain dans son entièreté. Trump gagnerait-il par malheur les élections qu'il les aurait malgré tout, historiquement, perdues.Il arrive parfois qu'un personnage qui demeure « dans son rôle » soit parfaitement dans ce rôle et le porte à un niveau d'incandescence surprenant. Les élections américaines, par le seul gigantisme des moyens de communication qui sont mobilisés, poussent le métarécit comme on pousse un moteur en sur régime. Le pays qui a inventé le « story-telling » fait de ce mode de communication une sorte de sport de combat redoutable dans lequel s'affrontent des champions déployant des mythes et des légendes supposées rejoindre et nourrir l'imaginaire populaire américain, comme de s'en nourrir aussi. Dans ce sport, et pour une cause respectable, est née une championne toute catégorie : Michelle Obama.
D'abord les faits : prononçant un discours de soutien à la candidate démocrate à l'élection présidentielle dans le New-Hampshire, l'épouse du Président actuel a évoqué les propos graveleux de Donald Trump, controversé candidat républicain. Celui-ci raconte dans une vidéo ses pratiques de séducteur le conduisant jusqu'à embrasser les femmes contre leur gré. Michelle Obama a dénoncé ces propos et ces comportements qui lui semblent relever de la prédation sexuelle. Mais les faits, seuls, ne rendent pas compte de l'impact sur l'imaginaire social américain de cette passe médiatique réussie. Car, voix cassée par l'émotion, Michelle Obama est soudainement apparue comme la représentante, et même l'incarnation vivante, de la longue lignée de femmes, et de femmes noires, lutinées par leur patron, et par leur patron blanc, dans l'arrière-cuisine de leur relégation sociale. À l'imaginaire du cow-boy, amateur de chevaux et d'arme, et aussi de femmes, à cet imaginaire de western sans cesse activé par Trump, elle a opposé celui qui a porté son mari à la présidence des Etats-Unis : la lutte du Nord contre le Sud, la libération des esclaves, les droits de l'homme, la dignité retrouvée, le rêve de Luther-King... Dès lors, Trump a été précipité dans les rangs des perdants. Élire Trump, ce serait réécrire l'histoire du pays en faisant, à chaque fois, gagner les méchants et les injustes, et cela n'est pas possible, sauf à déliter l'imaginaire américain dans son entièreté. Trump gagnerait-il par malheur les élections qu'il les aurait malgré tout, historiquement, perdues.


consolidation du 24 octobre
18 octobre Est-ce que cela voudrait dire, est-ce que cela pourrait signifier que le métarécit en tant que schéma narratif social diffusé collectivement et simultanément par l'ensemble des médias ne change pas, ne pourrait pas changer et confinerait la société à assister inlassablement au même récit. Évidemment non. Les sociétés humaines, même aux prises aux tentatives d'aliénation totale de la société de consommation numérique, ont d'autres ressorts que le récit contraint supposé les décrire et les représenter. Le métarécit, toujours conservateur, est historiquement en retard sur la société et, surtout, sur les récits en concurrence au sein de cette société. Le discours de Michelle Obama, plus encore qu'un récit du droit au respect acquis durement par les femmes, récit rendu plus dramatique encore par les traces historiques et sociales de l'esclavage, est aussi un discours d'une Amérique contemporaine qui peine - les émeutes contre les violences policières - à se débarrasser des stigmates de son histoire esclavagiste, mais qui, historiquement et sur le temps long, y tend. Il en va de même pour la Manif pour tous qui, une nouvelle fois, s'est livrée à ses pitreries habituelles dans une indifférence grandissante, manifestant surtout son mépris de classe et sa sortie de route du métarécit national. Les assistantes parlementaires qui créent un site internet pour lutter contre le sexisme ambiant et volontiers graveleux des mâles élus à la Chambre sont elles aussi les témoins d'un déplacement du métarécit politique français. L'histoire retiendra que c'est par  l'humiliation sexuelle par Dominique Strauss-Kahn d'une femme de chambre noire que la Représentation nationale a pu commencer à changer. Jusqu'alors, le vieillard lubrique demeurait une figure possible de la vie politique. Il serait donc impossible de sortir du métarécit, car celui-ci, en tant que schéma narratif social diffusé collectivement et simultanément par l'ensemble des médias, ne changerait pas, ne pourrait pas changer et confinerait la société à assister sans y participer, inlassablement, au même récit ? Évidemment non. Les sociétés humaines, même aux prises aux tentatives d'aliénation totale de la société de consommation numérique, ont d'autres ressorts que le récit contraint supposé les décrire et les représenter. Le métarécit, toujours conservateur, est historiquement en retard sur la société et, surtout, sur les récits en concurrence au sein de cette société. Le discours de Michelle Obama, plus encore qu'un récit du droit au respect acquis durement par les femmes, récit rendu plus dramatique encore par les traces historiques et sociales de l'esclavage, est aussi un discours d'une Amérique contemporaine qui peine - les émeutes contre les violences policières - à se débarrasser des stigmates de son histoire esclavagiste, mais qui, historiquement et sur le temps long, y tend. Il en va de même pour la Manif pour tous qui, une nouvelle fois, s'est livrée à ses pitreries haineuses dans une indifférence grandissante, manifestant surtout son mépris de classe et sa sortie de route du métarécit national. Les assistantes parlementaires qui créent un site internet pour lutter contre le sexisme ambiant et volontiers graveleux des mâles élus à la Chambre sont elles aussi les témoins d'un déplacement du métarécit politique français. L'histoire retiendra que c'est par  l'humiliation sexuelle que Dominique Strauss-Kahn a infligée à une femme de chambre noire que, par un ricochet incroyablement long, la Représentation nationale a pu commencer à changer. Jusqu'alors, et jusqu'à peu, le vieillard lubrique demeurait une figure possible de la vie politique.
19 octobre La société, ce que l'on nomme parfois « la société civile » peut ébranler et modifier le métarécit. « Nuit Debout », par exemple, avant d'être une fabrique de propositions alternatives, est d'abord une de ces tentatives, et l'on a vu comment, et combien, cette initiative inattendue avait rendu fébriles les acteurs du métarécit politique et médiatique. Comme le ferait un macrophage, il s'agit donc de « digérer » par le métarécit tout ce qui pourrait modifier le métarécit ou, a fortiori, en sortir.
Mais il arrive que le système se dérègle et développe des formes de maladie auto-immunes. Ainsi, par exemple, de manière d'abord subreptice, et, désormais, explicite, une partie de l'appareil socialiste et des commentateurs affidés ont désigné Alain Juppé comme cible principale. La raison en est évidente : il est le candidat qui peut rassembler le plus d'électeurs de la droite républicaine, du centre républicain et aussi de la gauche républicaine. Il rassure là ou d'autres inquiètent ou désespèrent. Son passé parisien est effacé, or, les électeurs détestent le parisianisme. On ne lui connaît aucune photographie avec des dictateurs. Il n'a pas d'embonpoint. Il n'est ni trop petit, ni trop grand. Sa voix est bien timbrée. Bordeaux est une belle ville. Il est gaulliste, mais d'un gaullisme qui est gaulliste. Bref, il peut jouer un rôle de premier plan dans le métarécit national sans avoir besoin d'inventer des fables abracadabrantesques. Faire de lui la cible unique de critiques au prétexte qu'il serait dangereux électoralement est à la fois immoral et stupide. Stupide, car l'électeur attend autre chose du débat politique que des tactiques de cour de récréation. Immoral, car ce n'est pas en affaiblissant ceux qui portent haut les valeurs républicaines que l'on renforce la République. Et c'est même doublement stupide, car je parierais bien que cela va avoir l'effet contraire de celui qui est escompté.
La société, ce que l'on nomme parfois « la société civile » peut donc ébranler et modifier le métarécit. « Nuit Debout », autre exemple, avant d'être une fabrique de propositions alternatives, est d'abord une de ces tentatives, et l'on a vu comment, et combien, cette initiative inattendue avait rendu fébriles les acteurs du métarécit politique et médiatique. Celui-ci réagit alors comme le ferait un macrophage, il s'agit de « digérer » au plus vite, par le métarécit lui-même, tout ce qui pourrait modifier le métarécit ou, a fortiori, en sortir.
Mais il arrive que le système se dérègle et développe des formes de maladie auto-immunes. Ainsi, par exemple, de manière d'abord subreptice, et, désormais, explicite, une partie de l'appareil socialiste et des commentateurs affidés ont désigné Alain Juppé comme cible principale. La raison en est évidente : il est le candidat qui peut rassembler le plus d'électeurs de la droite républicaine, du centre républicain et aussi de la gauche républicaine. Il rassure là ou d'autres inquiètent ou désespèrent. Son passé parisien est effacé, or, les électeurs détestent le parisianisme. On ne lui connaît aucune photographie avec des dictateurs. Il n'a pas d'embonpoint. Il n'est ni trop petit, ni trop grand. Sa voix est bien timbrée. Bordeaux est une belle ville. Il est gaulliste, mais d'un gaullisme qui est gaulliste. Bref, il peut jouer un rôle de premier plan dans le métarécit national sans avoir besoin d'inventer des fables abracadabrantesques. Faire de lui la cible unique de critiques au prétexte qu'il serait dangereux électoralement est à la fois immoral et stupide. Stupide, car l'électeur attend autre chose du débat politique que des tactiques de cour de récréation. Immoral, car ce n'est pas en affaiblissant ceux qui portent haut les valeurs républicaines que l'on renforce la République. Et c'est même doublement stupide, car je parierais bien que cela va avoir l'effet contraire de celui qui est escompté.
20 octobre Le terme de « métarécit » rappelle bien sûr Jean-François Lyotard qui, dans La Condition postmoderne. Rapport sur le savoir publié en 1979 analysait la mort des grands métarécits qui avaient fondé l'idée de modernité. Pour mémoire, ces deux grands métarécits modernes, pour Lyotard, étaient ceux de l'émancipation du sujet rationnel et celui de l'histoire de l'esprit universel. Mais, qu'est-ce qui a changé depuis 1979 ? Essentiellement les conditions de production et de diffusion de l'information. Dans les années 1980, les métarécits contestés, effondrés sur eux-mêmes depuis la Shoah, étaient toujours des métarécits descendants. Les lieux de leur élaboration étaient aussi les lieux du pouvoir, pouvoir politique ou scientifique, les médias étant ensuite chargés de leur diffusion. Les conflits entre des métarécits opposés les uns aux autres, par exemple le libéralisme et le communisme, étaient mis en scène frontalement par la mise en place violente de l'étanchéité presque parfaite de leur spatialisation. Le symbole le plus fort de cette géographie politique et idéologique des métarécits était alors évidemment le Mur de Berlin. Désormais, et c'est très documenté, le fantasme d'une telle géographie est nécessairement voué à l'échec, car les modes de circulation de l'information ont été numérisés, mais, surtout, la communication point à point généralisée : l'internet, a transformé radicalement les modes de production et de diffusion de cette information. L'une des caractéristiques de l'univers numérique en réseau est que la concurrence s'exerce différemment. Là où, dans le monde de l'information analogique, les métarécits entraient en conflit sous la forme d'un bras de fer fantasmatique où il y aurait un soir, un « grand soir », un gagnant et un perdant, dans le monde de l'information numérique, de multiples métarécits peuvent tout à la fois être antagonistes et coexister. Alors que les Lumières pensaient pouvoir éradiquer l'obscurantisme, Lumières et obscurantisme peuvent de manière égale prospérer sur les réseaux sociaux sans s'exclure l'un l'autre. La ségrégation spatiale de l'information est devenue impossible, même par les dictatures. L'autre changement apporté, et il n'est pas des moindres, est que chaque individu connecté ou « connectable » peut imaginer devenir acteur de ce métarécit, tout seul, dans son coin et acquérir cette minute de célébrité annoncée par Warhol. Les sociétés analogiques avaient résolu la nécessité anthropologique d'être acteur en proposant des événements collectifs massifs tels que les guerres ou les matchs de football. Il s'agissait de s'enrôler pour sauver la patrie, en tuant d'autres humains qualifiés d'étrangers ou en les tuant symboliquement avec un ballon rond. Ces pratiques analogiques ne sont pas éteintes. Cependant, de nouvelles formes naissent, non moins massives et non moins terribles et l'on en voit les conséquences tant avec les Pokemon-Go que les attentats djihadistes. Face à ces métarécits convergents et divergents, multiples, articulés finement les uns aux autres dans leurs oppositions mêmes, face à ce que l'on pourrait nommer le méta-métarécit, le personnel politique et médiatique, empêtré dans une pensée et un mode de production et de diffusion ontologiquement analogique et descendant, est contraint à des stratégies de manipulation grotesques, aussitôt déjouées qu'elles ont été imaginées. Ces pratiques, qui visent à préserver ou à recréer les conditions de diffusion d'une information ou d'une idéologie descendantes sont cruellement vouées à l'échec. Renaissent ainsi des bêtes que l'on croyait mortes, et, dans le même temps, des utopies généreuses que l'on croyait éteintes depuis Saint-Simon. Le pire et le meilleur. Le méta-métarécit, s'il n'est pas autoritaire, est pour autant totalitaire car total. Jamais métarécit n'avait été aussi proche de l'anagramme de matrice. C'est que les stratèges de campagne n'ont pas encore voulu comprendre que même si Lyotard avait vu juste en définissant notre « condition post moderne », nous ne sommes cependant plus en 1979...
Qu'est-ce qui a changé depuis 1979 ?
Essentiellement les conditions de production et de diffusion de l'information. Dans les années 1980, les métarécits contestés, effondrés sur eux-mêmes depuis la Shoah, étaient toujours des métarécits descendants. Les lieux de leur élaboration étaient aussi les lieux du pouvoir, pouvoir politique ou scientifique, les médias étant ensuite chargés de leur diffusion. Les conflits entre des métarécits opposés les uns aux autres, par exemple le libéralisme et le communisme, étaient mis en scène frontalement par la mise en place violente de l'étanchéité presque parfaite de leur spatialisation. Le symbole le plus fort de cette géographie politique et idéologique des métarécits était alors évidemment le Mur de Berlin. Désormais, et c'est très documenté, le fantasme d'une telle géographie est nécessairement voué à l'échec, car les modes de circulation de l'information ont été numérisés, mais, surtout, la communication point à point généralisée : l'internet, a transformé radicalement les modes de production et de diffusion de cette information. L'une des caractéristiques de l'univers numérique en réseau est que la concurrence s'exerce différemment. Là où, dans le monde de l'information analogique, les métarécits entraient en conflit sous la forme d'un bras de fer fantasmatique où il y aurait un soir, un « grand soir », un gagnant et un perdant, dans le monde de l'information numérique, de multiples métarécits peuvent tout à la fois être antagonistes et coexister. Alors que les Lumières pensaient pouvoir éradiquer l'obscurantisme, Lumières et obscurantisme peuvent de manière égale prospérer sur les réseaux sociaux sans s'exclure l'un l'autre. La ségrégation spatiale de l'information est devenue impossible, même par les dictatures. L'autre changement apporté, et il n'est pas des moindres, est que chaque individu connecté ou « connectable » peut imaginer devenir acteur de ce métarécit, tout seul, dans son coin et acquérir cette minute de célébrité annoncée par Warhol. Les sociétés analogiques avaient résolu la nécessité anthropologique d'être acteur en proposant des événements collectifs massifs tels que les guerres ou les matchs de football. Il s'agissait de s'enrôler pour sauver la patrie, en tuant d'autres humains qualifiés d'étrangers ou en les tuant symboliquement avec un ballon rond. Ces pratiques analogiques ne sont pas éteintes. Cependant, de nouvelles formes naissent, non moins massives et non moins terribles et l'on en voit les conséquences tant avec les Pokemon-Go que les attentats djihadistes.
Face à ces métarécits convergents et divergents, multiples, articulés finement les uns aux autres dans leurs oppositions mêmes, face à ce que l'on pourrait nommer le « méta-métarécit », le personnel politique et médiatique, empêtré dans une pensée et un mode de production et de diffusion ontologiquement analogique et descendant, est contraint à des stratégies de manipulation grotesques, aussitôt déjouées qu'elles ont été imaginées. Ces pratiques, qui visent à préserver ou à recréer les conditions de diffusion d'une information ou d'une idéologie descendantes sont cruellement vouées à l'échec. Renaissent ainsi des bêtes que l'on croyait mortes, et, dans le même temps, des utopies généreuses que l'on croyait éteintes depuis Saint-Simon.
Le pire et le meilleur.
Pour autant, ce méta-métarécit, s'il n'est pas autoritaire, est totalitaire car total. Jamais métarécit n'avait été aussi proche de l'anagramme de matrice.