Diégèse  samedi 3 septembre 2016



ce travail est commencé depuis 6091 jours et son auteur est en vie depuis 20544 jours (26 x 3 x 107 jours) 2016

ce qui représente 29,6486% de la vie de l'auteur

hier  
L'atelier du texte demain
avant-hier
#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Je ne prendrai qu'un seul exemple, même s'il peut sembler réduire les problèmes. L'un des plus puissants instruments du nouveau pouvoir est la télévision. Jusqu'à présent, l'Église ne l'a pas compris ; au contraire, elle a, c'est pénible à dire, cru que la télévision était un instrument de pouvoir à elle ; et, en effet, c'est indubitable, la censure de la télévision a été une censure vaticane. Non seulement cela, mais encore la télévision faisait une réclame1 permanente pour l'Église. Mais, justement, elle faisait là un type de réclame complètement différent de celui de la réclame au moyen de laquelle, d'une part, elle lançait des produits et, d'autre part et surtout, elle élaborait le nouveau modèle humain du consommateur.
La réclame faite à l'Église était désuète, inefficace, purement verbale, et trop explicite, lourdement trop explicite ; un vrai désastre à côté de la réclame non verbale et merveilleusement facile faite aux produits et à l'idéologie de la consommation, avec son hédonisme parfaitement irréligieux (pas de sacrifice, pas de foi, pas d'ascétisme, pas de bons sentiments, pas d'épargne, pas de vêtements sérieux etc.). La télévision a été le principal artisan de la victoire du « non » au référendum, à travers la laïcisation à tout prix des citoyens. Et ce « non » au référendum n'a donné qu'une vague idée de la façon dont la société italienne a changé exactement dans le sens indiqué par Paul VI dans son petit discours historique de Castelgandolfo.
Et l'Église devrait continuer d'accepter une telle télévision, un tel instrument de la culture de masse appartenant à ce nouveau pouvoir qui « ne sait plus quoi faire de l'Église » ? Ne faudrait-il pas, au contraire, l'attaquer violemment, avec une fureur paulienne, justement à cause de son authentique irréligiosité, que régit avec cynisme un cléricalisme sans contenu réel ?
Naturellement, plutôt que tout cela, c'est un grand exploit télévisé qui s'annonce, pour l'ouverture de l'Année sainte. Eh bien, qu'il soit clair pour les personnes à l'esprit religieux que ces manifestations pompeusement retransmises à la télévision ne seront que de grandes et insignifiantes manifestations folkloriques, désormais politiquement inutiles même à la droite la plus traditionnelle.
J'ai pris l'exemple de la télévision parce c'est le plus spectaculaire et macroscopique. Mais je pourrais en prendre mille autres en rapport avec la vie quotidienne des citoyens, de la fonction du prêtre dans un monde agricole en complet abandon jusqu'à la révolte des élites théologiquement les plus avancées et qui font scandale.
Mais, à tout bien considérer, le dilemme est aujourd'hui le suivant : ou l'Église fait sien le masque traumatisant du Paul VI folklorique qui « joue » avec la tragédie, où elle fait sienne la sincérité tragique du Paul VI qui, avec témérité, annonce sa fin.
La caricature n'a pas attendu la photographie et, parmi les plus célèbres des caricatures de personnalités politiques, il y a bien sûr Les Poires, de Charles Philipon et Honoré Daumier, montrant la métamorphose progressive du roi Louis-Philippe en fruit du même nom, et ce, en 1831. On y voit démontré avec une grande clarté le processus de chosification de la personnalité politique, par exagération des traits, au point où l'on se demande si ce n'était pas cette caricature que Bergson avait précisément en tête quand il pointait ce phénomène.
Outre cette réification, trois autres points me semblent devoir être signalés. Le premier est que cette caricature, bien avant l'apparition des réseaux sociaux, doit son succès au fait qu'elle a été reproduite sur les murs de la capitale, puis de la France entière. On dirait aujourd'hui qu'elle a été « partagée ». On retrouve donc cette idée centrale qui veut que le comique n'est comique que collectivement, et est d'autant plus comique que le collectif est large. Les réseaux sociaux ont facilité le processus et l'ont rendu quasiment immédiat tout en l'amplifiant. Le deuxième point, c'est que le processus de réification doit introduire, via un nouveau signifiant, un nouveau signifié, qui fait écho à ce que celui où celle qui regarde la photographie, la caricature, pense déjà avant même de l'avoir vue. Tout se passe comme si, quand on rit d'une image, on en rit parce qu'elle correspond à une image mentale déjà là. C'est aussi cela le succès de Les Poires, car ce fruit a en français une connotation toujours péjorative, même quand il s'agit d'une « bonne poire »
et Renault dans les années 1980, en a fait la triste expérience avec son modèle de R14 que la publicité présentait comme une poire. Le succès de la photographie du Président Hollande au Kazakhstan s'explique aussi, et peut-être surtout, par ce même phénomène. Elle vient donner un support visuel à l'impression et à l'opinion de ses détracteurs et confirmer à leurs yeux son illégitimité à gouverner, puisque déguisé en satrape il ne paraît pas un chef guerrier. Peu importe le fait qu'il serait plus raisonnable de s'en réjouir. Mais, parmi les motifs de rejet des pouvoirs, que ce soit celui d'un Président de la République ou d'un chef de bureau, la honte qu'ils inspirent à leurs peuples ou à leurs collaborateurs figure parmi les plus puissants. L'ancien Président Nicolas Sarkozy en a lui aussi fait amèrement les frais, et a finalement dû « se casser », tout Français étant désormais capable de terminer l'expression par une onomatopée triviale qu'il avait lui-même interjetée au début de son mandat. Et ce sera le dernier effet que je soulignerai ici, qui est sans doute le plus paradoxal dans le rire et le comique, et souvent, le plus cruel : nous apparaît comme comique ce qui soudain, tout en grimant, tout en déformant la réalité, nous semble pourtant dévoiler cette réalité. Nous rions parce que cela nous semble « vrai », et, si cela ne nous semble pas « vrai », cela ne nous fait pas rire ou cela nous indigne. Et c'est sans doute cela qui vexe celui qui devient l'objet du rire, que ce rire prenne comme supposition qu'il dévoile la vérité. C'est aussi ce qui fait le succès des humoristes, et l'on entendra le public hilare s'exclamer : « c'est exactement ça ! »
Le petit discours historique de Castelgandolfo - Pier Paolo Pasolini - Écrits corsaires Des photographies politiques comiques - Péguy-Pasolini #16 - Diégèse 2016
1en français dans le texte


2009 2008 2007 2006 2005 2004 2003 2002 2001 2000




2015 2014
2013 2012 2011 2010