Diégèse  dimanche 18 septembre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

L'idée qu'on pouvait un instant lui comparer, à lui Bernard-Lazare, la Cour de Cassation, toutes chambres éployées, lui paraissait bouffonne. Comme l'autre était tout de même un peu suffoqué. – Mais, mon garçon, lui dit-il très doucement, la Cour de Cassation, c'est des hommes. Il avait l'air souverain de parler très doucement, très délicatement comme à un petit imbécile d'élève. Qui n'aurait pas compris. Pensez que c'était le temps où tout dreyfusard politicien cousinait avec la Cour de Cassation, disait la Cour de Cassation en gonflant les joues, crevait d'orgueil d'avoir été historiquement, juridiquement authentiqué, justifié par la Cour de Cassation, roulait des yeux, s'assurait au fond de soi sur la Cour de Cassation que Dreyfus était bien innocent. Il était resté gamin, d'une gaminerie invincible, de cette gaminerie qui est la marque même de la grandeur, de cette gaminerie noble, de cette gaminerie aisée qui est la marque de l'aisance dans la grandeur. Et surtout de cette gaminerie homme qui est rigoureusement réservée aux cœurs purs. Non jamais je n'ai vu une aisance telle, aussi souveraine. Jamais je n'ai vu un spirituel mépriser aussi souverainement, aussi sainement, aussi aisément, aussi également une compagnie temporelle. Jamais je n'ai vu un spirituel annuler ainsi un corps temporel. On sentait très bien que pour lui la Cour de Cassation ça ne lui en imposait pas du tout, que pour lui c'étaient des vieux, des vieux bonshommes, que l'idée de les opposer à lui Bernard-Lazare comme autorité judiciaire était purement baroque, burlesque, que lui Bernard-Lazare était une tout autre autorité judiciaire, et politique, et tout. Qu'il avait un tout autre ressort, une tout autre juridiction, qu'il disait un tout autre droit. qu'ils les voyait parfaitement et constamment dévêtus de leur magistrature, dépouillés de tout leur appareil et de ces robes mêmes, qui empêchent de voir l'homme. Qu'il ne pouvait pas les voir autrement. Même en y mettant de la bonne volonté, toute sa bonne volonté. Parce qu'il était bon. Même en s'y efforçant. Qu'il ne concevait même pas qu'on pût les voir autrement. Que lui-même il ne pouvait les voir qu'en vieux singes tout nus. Essayons maintenant de calibrer l'écart sémantique entre « déclin » et « décadence ». L'évocation du « déclin » se veut seulement constat et se fonde le plus souvent sur des graphiques décrivant la situation économique et sociale de la Nation. Tout ou presque peut alimenter les graphiques des déclinistes, du nombre des escargots de Bourgogne sur le bord des routes au nombre de fautes d'orthographe dans les copies du baccalauréat. Le slogan du « décliniste » est évidemment « Tout fout le camp ! ». Le terme « déclin » ne comprend pas en lui-même de programme politique. Le « déclin » peut d'ailleurs être de droite comme de gauche et l'on a vu des gens de gauche déplorer le supposé plein-emploi sans se soucier davantage que ce plein-emploi fût souvent létal pour les employés. Certes, il y a bien dans le constat politique du « déclin » l'idée qu'il faudrait « redresser la barre », ce qui est plutôt une idée de droite, mais la voie de ce redressement n'est pas intégrée dans la notion même de « déclin ». Il n'en va pas de même pour le terme « décadence », qui comporte en lui-même son propre projet politique. Que dit le personnel politique quand il parle de « décadence » ? Il dit « Tout fout le camp », certes, mais il ajoute : « Et j'en vois qui s'amusent ». C'est pourquoi l'usage du terme « décadence » en politique augure toujours de la répression. Le « déclin », c'est que la politique en cours est mauvaise et que l'on pense que l'on ferait mieux. La « décadence », c'est qu'on va remettre au pas toute cette bande de fainéants aux mœurs et à la pensée douteuses. On retrouve évidemment dans cette dénonciation de la « décadence » les intello-fakes habituels au premier rang desquels Michel Onfray qui jette par-dessus bord toutes ces balivernes qui ont conduit le monde occidental à sa perte : la psychanalyse et le structuralisme au premier chef. Jusqu'à la « méthode globale » qui porte en elle seule les germes de la putréfaction générationnelle. C'est que l'usage du terme « décadence » se fait le plus souvent par la voie et la voix de l'imprécation.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Désirable décadence Péguy-Pasolini #17 - Diégèse 2016

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