Diégèse  dimanche 25 septembre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Je sais les noms de ceux qui, entre deux messes, ont donné des instructions et assuré de leur protection politique de vieux généraux (pour qu'ils maintiennent en place et en réserve l'organisation d'un éventuel coup d'État), de jeunes néofascistes et même néo nazis (pour qu'ils créent concrètement la tension anticommuniste), et enfin des criminels ordinaires (pour qu'ils créent la tension antifasciste qui allait suivre) jusqu'à présent, et peut-être à jamais, non identifiés. Je sais les noms des personnes sérieuses et importantes qui se trouvent derrière des personnages comiques comme ce général de la Forestale2 qui opérait dans un style quelque peu « opérette », à Città Ducale (tandis que les bois italiens brûlaient), ou derrière des personnages ternes comme le général Micelli.
Je sais les noms des personnes sérieuses et importantes qui se trouvent derrière les tragiques jeunes gens qui ont choisi les suicidaires atrocités fascistes et derrière les malfaiteurs de droit commun, Siciliens ou non, qui se sont offerts comme tueurs et sicaires.
Je sais tous ces noms et je sais tout des faits (attentats contre les institutions et massacres) dont ils se sont rendus coupables.
Je sais. Mais je n'ai pas de preuves. Ni même d'indices.
Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui s'efforce de suivre tout ce qui se passe, de connaître tout ce que l'on écrit à ce propos, d'imaginer tout ce que l'on ne sait pas ou que l'on tait ; qui met en relation des faits même éloignés, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l'arbitraire, la folie et le mystère.
Tout cela fait partie de mon métier et de l'instinct de mon métier. Je crois qu'il est difficile que mon « projet de roman » soit faux, qu'il n'ait pas de rapport avec la réalité et que ses références à des faits et à des personnes réels soient inexactes. Je crois, d'autre part, que de nombreux intellectuels et romanciers savent ce que je sais en ma qualité d'intellectuel et de romancier ; parce que la reconstitution de la vérité sur ce qui s'est passé en Italie après 1968 n'est après tout pas si difficile à effectuer.
On oppose usuellement la bêtise à l'intelligence, et l'on pense en conséquence que celle ou celui qui peut faire preuve d'intelligence est immunisé-e contre la bêtise. Rien n'est évidemment moins vrai, et chacun a pu le constater aisément. En avril 2014, l'élégant Raphaël Enthoven, à la RTBF, commente cette phrase de Montaigne : « Autant peut faire le sot celui qui dit vrai que celui qui dit faux, car nous sommes sur la manière non sur la matière (du dire). » Il en conclut avec Montaigne que la bêtise est une affaire de forme et que l'élément-clé qui pourrait, sinon immuniser, mais aider à se garantir contre la bêtise est le doute. D'ailleurs, un peu plus loin dans ce même chapitre VIII du Livre III des Essais, Montaigne précise : « Tout homme peut dire véritablement, mais dire ordonnemment, prudemment et suffisamment, peu d'hommes le peuvent. Par ainsi la fausseté qui vient d'ignorance ne m'offense point, c'est ineptie. » Montaigne a raison, car, le véritable antonyme du terme intelligence, c'est bien ineptie et non bêtise. Mais alors, qu'y a-t-il nécessairement dans le bête qui peut s'absenter dans l'inepte ? Je crois qu'il y a toujours dans le bête de l'affirmation, de l'assertion impérative. Est perçu comme bête ce qui s'impose au réel comme seule réalité possible. C'est ainsi que l'on frôle à coup sûr la bêtise dès que l'on utilise la forme assertive, ce que les promoteurs de « l'assertivité » pour le développement personnel devraient certainement méditer. Dès lors, le discours qui doit craindre le plus la bêtise, car il la côtoie par nécessité, c'est le discours politique. Le personnel politique, pour convaincre, pour rallier, pour s'imposer doit, comme on le dit assez vulgairement exprimer et tenter de transmettre sa « vision du monde ». Et cette « vision du monde » doit s'affirmer comme étant la seule réalité possible dans l'esprit de celui qui l'écoute et qui adhérera ensuite aux propositions énoncées pour que cette réalité s'améliore. Plus la solution proposée pour résoudre les problèmes est rudimentaire, plus l'assertion qui la précède doit donc être forcée. C'est d'ailleurs une des marques du populisme que de ne pas douter. Quiconque aura croisé sur sa route un chauffard qui accélère pour passer le feu qui vient, lui, de passer au rouge, aura vu dans le regard du conducteur cette lueur fixe caractéristique de qui vient d'imposer au monde sa propre vision du monde, au mépris de visions concurrentes, fussent-elles mues par un 38 tonnes. C'est cette même lueur hagarde que l'on retrouve chez les leaders populistes du monde entier.
Pier Paolo Pasolini - Écrits corsaires - Le Roman des massacres Péguy-Pasolini #18 - Texte continu
Équivalent de l'Administration des Eaux et Forêts (n.d.t).

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