Diégèse  lundi 26 septembre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

L'autre voulait dire évidemment qu'il était d'un très grand prix, d'un prix suprême, d'un prix de cour suprême que la Cour de Cassation eût innocenté Dreyfus. Pour lui ce n'était d'aucun prix. Il considérait cette sorte de consécration juridique comme une consécration purement judiciaire, et uniquement comme une victoire temporelle, surtout sans doute comme une victoire de lui Bernard-Lazare sur la Cour de Cassation. Il ne lui venait point à la pensée qu'une Cour de Cassation pût faire ou ne pas faire, fît ou ne fît pas l'innocence de Dreyfus. Mais il sentait, il savait parfaitement que c'était lui Bernard-Lazare qui faisait l'autorité d'une Cour de Cassation, qui faisait ou ne faisait pas une Cour de Cassation même, parce qu'ils en faisait la nourriture et la matière, et qu'ainsi et en outre il en faisait la forme même. Qu'en un sens, qu'en ce sens il en faisait la magistrature. Ce n'était pas la Cour de Cassation qui lui faisait bien de l'honneur. C'était lui qui faisait bien de l'honneur à la Cour de Cassation. Jamais je n'ai vu un homme croire, savoir à ce point que les plus grandes puissances temporelles, que les plus grands corps de l'État ne tiennent, ne sont que par des puissances spirituelles intérieures. On sait assez qu'il était tout à fait opposé à faire jouer l'article 445 comme on l'a fait jouer (Clemenceau aussi y était opposé), et tous les embarras que nous avons eus du jeu de cet article, les embarras insurmontables qui se sont produits, qui sont résultés du jeu de cet article, ou plutôt de ce jeu de cet article étaient évités si on lui avait laissé le gouvernement de l'affaire. Il ne fait aucun doute qu'il considérait ce jeu comme une forfaiture, comme un abus, comme un coup de force judiciaire, comme une illégalité. En outre, avec son clair bon sens, bien français, ce juif, bien parisien, avec son clair regard juridique il prévoyait les difficultés inextricables où elle nous jetterait, qu'elle rouvrirait éternellement l'affaire ou plutôt qu'elle empêcherait éternellement l'affaire de se clore. Bien sûr, le bête, n'est pas seulement chez autrui, il est aussi en soi, où il élit domicile subrepticement, et parfois durablement. Qui ne s'est jamais écrié, soudainement placé face aux conséquences d'un de ses actes : « Mais que je suis bête ! » Considérons un événement mineur de la vie domestique : casser un verre. Sauf à ce que ce soit le dernier verre en cristal du service de son arrière-grand-mère, de grande valeur et à la valeur sentimentale encore plus grande, ce n'est pas très grave. C'est seulement ennuyeux. Il faut ramasser les morceaux, risquer de se couper. On se serait passé d'une pareille bêtise. Mais, il y aura eu, quelle que soit la presse et quelle que soit la circonstance, ce léger instant d'arrêt, où, malgré sa propre conscience, on regarde fixement les éclats sur le plancher, doutant presque que ce soit vrai, que ce soit réel, que la réalité soit à ce point contraire à ce que l'on en espérait, que le verre soit tombé et qu'il se soit cassé. Il en va comme si notre conscience avait besoin d'un léger temps d'ajustement entre ce qui est et ce qui aurait dû être. Le constat de sa propre bêtise peut aussi être rétrospectif. On comprend tout à coup ce que l'on aurait dû comprendre des années auparavant, et cet acte de compréhension, soudainement, nous semble d'une totale évidence. Comment a-t-on pu être aussi bête ! Et c'est tout un pan de la vie qui est alors reconsidéré à l'aune de cette bêtise première. N'est-ce pas d'ailleurs l'argument principal de La Recherche du temps perdu, ou, tout au moins, celui de Du côté de chez Swann, ce roman à la toute fin duquel le personnage principal, Charles Swann, confesse : « Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! ». Se considérer comme ayant été bête, c'est constater a posteriori que l'on n'était pas dans la réalité, mais dans la fiction de son jugement, de sa croyance ou de ses pulsions. On était stupéfait !
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Intelligence de la bêtise - Péguy-Pasolini #18 - Texte continu

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