Diégèse  jeudi 29 septembre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Le courage intellectuel de la vérité et la pratique politique sont choses inconciliables en Italie.
On donne à l'intellectuel — profondément et viscéralement méprisé par toute la bourgeoisie italienne un mandat faussement important et noble, en réalité servile : débattre des problèmes moraux et idéologiques.
S'il vient à manquer à ce mandat, on considère qu'il a trahi son rôle : on se met tout de suite à crier (comme si l'on n'attendait que ça) à la « trahison des clercs ». Crier à la « trahison des clercs » est un alibi et une gratification pour les hommes politiques et les serviteurs du pouvoir.
Mais il n'y a pas que le pouvoir : il y a aussi une opposition au pouvoir. En Italie, cette opposition est si grande et si forte qu'elle est un pouvoir elle aussi, je parle naturellement du Parti communiste italien.
Il est certain qu'aujourd'hui la présence dans l'opposition d'un grand parti comme ce parti communiste italien représente le salut de l'Italie et de ses pauvres institutions démocratiques.
Le Parti communiste italien est un pays propre à l'intérieur d'un pays sale, un pays honnête à l'intérieur d'un pays malhonnête, un pays intelligent à l'intérieur d'un pays idiot, un pays cultivé à l'intérieur d'un pays ignorant, un pays humaniste à l'intérieur d'un pays consommateur.
Ces dernières années, un gouffre s'est ouvert entre le Parti communiste italien — pris dans ce qu'il a d'authentiquement unitaire, un « ensemble » compact de dirigeants, base et votants — et le reste de l'Italie ; c'est la raison pour laquelle le Parti communiste italien est devenu un « pays à part », une île. Voilà pourquoi il peut aujourd'hui avoir des rapports intimes comme jamais avec le pouvoir effectif, corrompu, incapable et dégradé ; mais ce sont des rapports diplomatiques, comme de nation à nation. En réalité, les deux morales, saisies dans ce qu'elles ont de concret, dans leur totalité, sont incommensurables. Il est possible, dans ces conditions, d'exposer l'idée de ce « compromis » réaliste qui pourrait sauver l'Italie de la ruine complète, un « compromis » qui serait pourtant, en réalité, une « alliance » (entre deux pays voisins, ou entre deux pays encastrés l'un dans l'autre.
Mais tout ce que j'ai dit de positif sur le Parti communiste italien en constitue également l'aspect relativement négatif.
La division du pays en deux, l'une enfoncée jusqu'au cou dans la dégradation et dégénérescence, l'autre intacte et non compromise, ne peut pas être une raison de paix et de constructivité.
D'autre part, envisagée comme je viens de le faire, je crois objectivement que, quand elle est un pays dans le pays, l'opposition s'identifie à un autre pouvoir, qui reste le pouvoir.
En conséquence, les hommes politiques de cette opposition ne peuvent manquer de se comporter eux aussi comme des hommes de pouvoir.

Cheminant dans cette tentative d'intelligence de la bêtise, et celle-ci ayant maintenant été identifiée comme un défaut d'amour, il faut comprendre encore pourquoi ce mouvement de l'esprit qui exclut de l'humanité, durablement ou momentanément, celle ou celui qui fait montre de bêtise, est assimilé-e à un animal, à une bête, plutôt qu'à une chose. Par hasard, je lis dans le quotidien Le Monde, sous la plume de Nathaniel Herzberg, qu'une étude scientifique espagnole publiée par la revue Nature, donne un éclairage nouveau sur l'agressivité des mammifères : « Sur les 1024 espèces de mammifères étudiées, 40% étripent joyeusement les leurs. » Les primates ne sont pas en reste : le poids de la violence létale chez les singes atteint 2% contre 0,3% pour l'ensemble des mammifères. On sait que l'interdit du meurtre, ce « Tu ne tueras point ! », qu'il soit inscrit dans le code pénal où dans les Tables de la Loi, est une constante fondamentale des sociétés humaines historiques. Certes, cet interdit est transgressé partout quotidiennement et l'a toujours été. Peu importe, il est impérativement posé. S'agissant du vivant, seul le meurtre de l'animal, le meurtre de la bête, plus ou moins ritualisé, est autorisé. Le mouvement de l'esprit qui conduit à considérer quelqu'un comme bête, ou à me considérer moi-même comme tel, est toujours, de façon plus ou moins sous-jacente, une envie de meurtre. Pour contrer l'interdit qui pointe face à ma pulsion au moment où je fais retire à l'autre sa qualité d' « autre-même », je le métamorphose alors en bête. Le tuer devient potentiellement licite. Virtuellement le plus souvent, heureusement, je peux alors le ou la tuer. C'est ainsi qu'il n'y a jamais constat de bêtise sans violence exprimée ou contenue. On a toujours envie de frapper qui l'on trouve bête, et ces coups ne sont que le mouvement  inachevé du meurtre, autorisé, puisque l'être soumis à ma  pulsion  n'est plus cet « autre-même » que j'aime et que je dois aimer. Constatant maintenant que je fais le bête, je renonce la plupart du temps à me tuer. Mais, si les conséquences de ma bêtise devaient provoquer chez moi une honte inextinguible, ma bêtise-même pourrait me tuer.
On ne sait rien ou pas grand chose des raisons pour lesquelles certaines espèces de primates suppriment leurs congénères. Le sait-on davantage chez les humains ? Si l'on y regarde, les raisons alléguées pour expliquer les meurtres sont d'une ténuité qui les rend dérisoires. Car, il suffirait, toujours, de ne pas refuser son amour pour que la pulsion meurtrière, d'elle-même s'éteigne.
Je commence donc à mieux comprendre comment les mécanismes de réaction à la bêtise, ou plutôt à ce que je considère comme bête, se mettent en place et agissent : je repère cette forme de fixité chez l'autre qui l'extirpe un instant du réel. Dès cet instant, je ne l'aime plus. Je pourrais le frapper ou le tuer, comme une bête.
Pier Paolo Pasolini - Écrits corsaires - Le Roman des massacres Intelligence de la bêtise - Péguy-Pasolini #18 - Texte continu

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