Diégèse  vendredi 30 septembre 2016



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#Péguy-Pasolini - les textes de Diégèse 2016 -

Et donc il avait une affection secrète, une amitié, une affinité profonde avec les autres puissances spirituelles, même avec les catholiques, qu'il combattait délibérément. Mais il ne voulait les combattre que par des armes spirituelles dans des batailles spirituelles. Sa profonde opposition intérieure et manifestée au waldeckisme même venait ainsi de deux origines. Premièrement, par une sorte d'équilibre, de balancement, d'équité, d'égalité, de justice, de santé politiques, de répartition équitable il ne voulait pas qu'on fit aux autres ce que les autres vous avaient fait, mais qu'on ne voulait pas qu'ils vous fissent. Les cléricaux nous ont embêtés pendant des années, disait-il, et plus énergiquement encore, il ne s'agit pas à présent d'embêter les catholiques. On n'a jamais vu un Juif aussi peu partisan, aussi peu pensant, aussi peu concevant du talion. Il ne voulait pas rendre précisément le bien pour le mal, mais très certainement le juste pour l'injuste. Il avait aussi cette idée que vraiment ça n'était pas malin, qu'il ne fallait guère se sentir fort pour avoir recours à de telles forces. Or il se sentait fort. Qu'il ne fallait guère avoir confiance en soi. Or il avait confiance en soi. Comme tous les véritables forts. Comme tous les véritables forts il n'aimait point employer des armes faciles, avoir des succès faciles, des succès diminués, dégradés, des succès qui ne fussent point du même ordre de grandeur que les combats qu'il voulait soutenir. Deuxièmement il avait certainement une sympathie secrète, une entente intérieure avec les autres puissances spirituelles. Sa haine de l'État, du temporel se retrouvait là tout entière. On ne peut pas poursuivre, disait-il, par des lois, des gens qui s'assemblent pour faire leur prière. Quand même ils s'assembleraient cinq cent mille. Si on trouve qu'ils sont dangereux, qu'ils ont trop d'argent, qu'on les poursuive, qu'on les atteigne par des mesures générales, comme tout le monde, (ce même mot, cette même expression, comme tout le monde, dont il se servait toujours, dont il se servait précisément pour Dreyfus), par des lois, économiques générales, qui poursuivent, qui atteignent tous ceux qui sont aussi dangereux qu'eux, qui ont de l'argent comme eux. On pourrait opposer que les relations que les humains entretiennent avec les espèces animales, avec les bêtes, ne sont pas toujours marquées par la violence et par l'agressivité. C'est vrai, mais alors, cela passe le plus souvent par le truchement d'une humanisation et celui de la domestication. Ce chien me paraîtra moins bête si je connais son nom et que je peux alors, plus encore que lui parler, m'adresser à lui. Dès lors, je vais lui prêter une intelligence propre, m'exclamant d'admiration aux tours qu'il pourra faire et qui seront déclarés intelligents. Ainsi, l'animal sera déclaré « pas bête ». J'aurai entamé le chemin inverse de celui que je fais avec un être humain qui manque à « l'autre-même » : j'aurai humanisé et, humanisant, affecté à cet être vivant des attributs propres à l'humanité. Tout cela est banal, et il y a jusqu'à des poissons rouges qui se sont vu prêter un attachement pour leur maître. Peut-être d'ailleurs en avaient-ils et là n'est pas mon propos. Ce qui m'intéresse dans ce mouvement d'humanisation, c'est qu'il déjoue l'agressivité première que l'on a pour le bête comme pour la bête.
Cette agressivité première envers le bête, à l'encontre de la bêtise, n'est pas totalement injustifiée, car le bête, car la bêtise peuvent être des menaces sérieuses. Il y a des bêtises explicitement agressives, pourtant, toutes ne le sont pas. Où est la menace ? Pourquoi ma réaction à la bêtise, est-elle toujours agressive ? C'est que je crains la contamination. La bêtise, fantasmatiquement, est contagieuse. Je ne veux pas me laisser entraîner dans la bêtise de l'autre. Mais alors, que me propose l'autre stupéfait dans sa bêtise de si inquiétant, qui serait bête, mais aussi fascinant ? Comme toujours la réponse est évidemment du côté de la libido. « C'est une bête ! » dira-t-on du sportif champion. « C'est une bête ! » dira-t-on de celui ou de celle doté-e, de compétences remarquables. La référence commune et sous-jacente à toutes ces exclamations est la performance sexuelle. Une bête est toujours une bête de sexe. Face au bête, je crains que l'autre, soudainement métamorphosé ne m'impose sa puissance, qui ne sera jamais que sexuelle. Le chauffard du feu rouge est aussi un faune en érection.
Charles Péguy - Notre Jeunesse  - Intelligence de la bêtise - Péguy-Pasolini #18 - Texte continu

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