Diégèse dimanche 4 août 2019



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L'été était été 216



Daniel Diégèse

3 août 2007





Je me souviens très bien de la première fois où je suis allé avec ma grand-mère jusqu'aux grottes de Saint-Antoine. J'avais à peine six ans. C'était l'été et j'attendais avec une crainte mêlée d'impatience d'entrer à l'automne à la « grande école ». Ma grand-mère habitait alors au nord de la rivière Corrèze rue du Clos-Domenat, dans une petite maison que son mari, immigré italien, avait construit de ses mains avec quelques compagnons. Il était mort peu de temps après et cette maison était pour elle un souvenir et une fierté. Elle n'existe plus aujourd'hui. Elle a été vendue pour laisser place à un immeuble. Jusqu'au dix-neuvième siècle, le Clos Domenat était encore en dehors de la ville à la croisée de deux routes nationales : la fameuse RN20, qui menait de Paris jusqu'à l'Espagne et la Nationale 89, qui relie Lyon à Bordeaux. De l'autre côté de la rivière, il y avait une autre grande route, celle, ancestrale, qui allait jusqu'à Murat, dans le Cantal. Aller au Moyen-Âge de Brive à Murat, c'était aller de foires en foires, d'un foirail à l'autre.


Mais, revenons aux grottes de Saint-Antoine. Pour aller de la rue du Clos-Domenat aux grottes, il faut traverser toute la ville du nord au sud. Nous y sommes allés à pied, bien sûr. Cela fait bien trois kilomètres, ce qui n'est pas bien loin, mais assez loin cependant pour un enfant d'à peine six ans, surtout que ça monte tout le temps, surtout vers la fin. C'est toujours tout droit, par l'avenue de Paris. Après avoir traversé la rivière sur ce pont dont vient le nom de la ville, car, « pont » en gaulois, se dit « briva », on arrivait au théâtre. Je me souviens que cette bâtisse meringuée me fascinait et que je voulais savoir lire pour pouvoir déchiffrer les noms inscrits en doré sur des plaques. Ma grand-mère, qui savait lire, énonçait : Molière, Racine, Auber... Je lui ai demandé de qui il s'agissait. Elle savait pour Molière et Racine, mais ne savait pas pour Auber. Déjà ses compositions musicales étaient un peu oubliées.


Après le théâtre, la rue se fait plus étroite et l'on est comme guidé par un clocher. C'est celui de la Collégiale Saint-Martin de Brive. Saint Antoine l'a peut-être connue quand il est venu à Brive. Il faudra vérifier les dates. Elle est construite sur le tombeau de Saint Martin l'Espagnol, martyrisé et mort à Brive. Le futur Saint Antoine venait lui aussi du Sud. Il est né au Portugal. Il faut alors contourner la collégiale par la droite et l'on retrouve l'ancienne route nationale.

C'est aussi là que ça commence à monter pour de bon. Il n'y a plus de clocher à fixer des yeux pour marquer une étape, et j'ai choisi un pont voûté, celui qui permet de passer sous les voies de chemin de fer. Je me souviens que je voyais cette arche voûtée comme celle d'un château fort qui allait nous faire quitter la ville et qu'à ce moment-là commencerait l'aventure.

Et ça montait encore, et ça montait toujours. Et je commençais à trouver le temps de cette marche trop long pour mes petites jambes.

Enfin, nous y étions. Un portail sur la gauche marquait l'entrée des grottes, flanqué sur la droite d'une bâtisse imposante que les enfants de maintenant confondraient peut-être avec l'école de Harry Potter. C'est le lycée Bahuet. Ma grand-mère avait une tendresse particulière pour ce lycée privé, qui était de son temps une école ménagère fondée par Mademoiselle Bahuet, qui accueillait les jeunes filles, y compris les plus démunies. Elle y était allée quelque temps avant son mariage avec son maçon italien mort trop tôt, les poumons épuisés.

Qu'avait-elle perdu ce jour-là, ma grand-mère, pour m'emmener comme en pèlerinage jusqu'aux grottes de Saint-Antoine dans une marche forcée dont je me souviens encore ? Je n'en ai jamais rien su. Je me souviens bien cependant de la statue en pied de cet homme qui portait un enfant et je me disais que cet enfant avait bien de la chance d'être porté ainsi, qu'il n'avait pas eu toute toute cette côte à monter, lui. Ma grand-mère m'a expliqué qu'il s'agissait de l'enfant Jésus et qu'il lui était arrivé plus tard bien pire que de devoir marcher pendant trois kilomètres. Je lui ai donc demandé si Saint Antoine était plus âgé que Jésus. Elle me dit que non, qu'il était né plus de mille ans plus tard. Je ne comprenais donc pas comment il pouvait porter un enfant né mille ans avant lui. Elle me dit que je comprendrais quand je serais plus grand. Mais moi, je voulais comprendre tout de suite. Je laissais donc ma grand-mère à ses dévotions et m'en allais baguenauder sans but, espérant qu'elle retrouverait rapidement ce qu'elle avait perdu et faisant dans ma tête une petite prière. J'étais heureux de penser que le plus dur était derrière nous et que nous pourrions dévaler la pente pour rentrer chez nous.


Mais, le hasard en a fait autrement et c'est là que commence mon meilleur souvenir de vacances de toute ma vie. Alors que nous quittions le site des grottes, ma grand-mère a reconnu un compagnon de son mari et l'a salué. Il venait en camion de livrer des ardoises au lycée pour refaire le toit d'anciennes écuries. C'est naturellement qu'il nous a proposé de nous ramener en ville et c'est donc du haut de la cabine de son camion que nous avons fait le chemin du retour. C'était magnifique. J'étais seulement un peu inquiet de savoir si le camion allait passer sous le pont du chemin de fer. Le compagnon de mon grand-père s'appelait Tonio. C'était lui mon Saint-Antoine. Ou plutôt, Saint-Antoine avait exaucé ma prière qui, ce jour-là je l'avoue, avait été de ne pas rentrer à pied et qu'il puisse me porter comme il avait porté l'enfant Jésus.







page 216
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4ème de couverture


Vianney cherche un endroit pour partir en vacances. Rien ne le retient vraiment à Brive-la-Gaillarde. Il n'a pas de famille. Elle s'est éloignée quand il a décidé de s'installer dans cette sous-préfecture de la Corrèze, lui qui tenait auparavant l'un des cafés en vue de Saint-Tropez. Ses amis aussi se sont éloignés. Il y en a bien eu quelques-uns, les premières années, qui, sans doute par curiosité, sont venus voir la brasserie de centre-ville, entièrement rénovée, que Vianney avait achetée. Ils ont bien mangé. Puis ils sont repartis. Ils n'ont plus trouvé l'occasion de venir à Brive-la-Gaillarde. Et soudain, c'est décidé. Vianney ne partira pas. Ou plutôt, il va rester avec ceux qui ne partent pas et leur demander quels sont leurs plus beaux souvenirs de l'été. Il va inviter des écrivains et leur demander d'écrire ces souvenirs et de les rendre aux gens qui les lui avaient donnés.
Ce roman de Daniel Diégèse est un roman de courts romans, qui sont ceux de vies simples en apparence qui ne le sont jamais totalement. Cela pourrait sembler banal. Ce qui l'est moins, c'est que le dispositif de production des textes fait que les souvenirs se mélangent. L'été, ce concentré d'imaginaire, trône au centre des récits, entouré de voyages et d'amours perdues ou retrouvées.
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