Diégèse lundi 5 août 2019



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Intimité structurale 217



Noëmie Diégèse

3 août 2007





Depuis l'enfance, nous sommes habitués à la question, et donc à répondre à la question : « qu'est-ce que tu as fait ? » Quand il arrive, parfois, plus rarement, que l'on nous pose la question : « qu'est-ce que tu as vu ? » ou « qu'est-ce que tu as entendu ? », cela suppose qu'il y avait quelque chose de particulier à voir ou à entendre. Il s'agit davantage de canaliser, de polariser notre attention que d'attendre une réponse instructive. Notre être est ainsi en permanence dirigé vers des finalités qui sont des finalités extérieures à soi. Ainsi, le « qu'est-ce que tu as fait ?» de la petite enfance contient en germe l'entièreté du travail et l'entièreté du droit. Toutes les autres questions qui seront posées au cours de l'existence humaine découlent en fait de cette question primitive. Même les relations affectives, même l'amour maternel se traduisent par un « qu'est-ce que tu as fait ? » ou par sa variante, qui porte quant à elle en germe l'ensemble des interactions avec les autres humains croisés au cours d'une existence : « qu'est-ce que tu m'as fait ? »

Pour autant, nous ne sommes pas que « homo faber » même si c'est cette part de notre humanité qui intéresse surtout... l'humanité. Car, découle de cette question première la croyance que nous ne pouvons être utiles sur terre, c'est à dire utiles aux autres, que par ce que nous faisons, ce que nous sommes capables de faire, ce que nous savons faire. Si le musicien du seizième siècle Roland de Lassus a vraiment écrit ou prononcé la phrase : « Je travaille à être heureux, c'est le plus beau métier du monde », phrase qui sera reprise quelques siècles plus tard par Brigitte Bardot dans le film de Roger Vadim « Et Dieu créa la femme », il a produit là une sorte d'entrebâillement philosophique par lequel nous pouvons tenter de regarder. Quand une sorte d'image rémanente s'impose à notre esprit sans que nous puissions déterminer aucune des motivations de cette rémanence qui peut pourtant parfois durer des années, c'est que nous avons regardé et que nous avons même failli voir. La pratique raisonnée de la photographie était jusqu'à présent la pratique de cet entrebâillement, en poussant parfois un peu la porte pour mieux y voir. Nous disons « jusqu'à présent », mais cela demeure, tout en s'opposant radicalement aux nouvelles pratiques photographiques, et notamment au selfie. Le selfie est justement ontologiquement opposé aux pratiques photographiques comme culture de soi, pour ce en quoi elle est une forme d'industrialisation du regard - car le selfie est indissociable des réseaux sociaux qui sont eux-mêmes la forme la plus aboutie de la marchandisation de nos existences. Le selfie annihile toute possibilité de pousser la porte, voire de considérer la possibilité de cet entrebâillement.

Le selfie, littéralement, dit : « je fais, mais je ne suis pas ». Et de là, par voie de conséquence : « je ne peux pas être ! » C'est exactement ce que le tourisme de masse a fait au voyage. Le « grand tour » était un voyage initiatique à la recherche de l'être. Le selfie est donc à la photographie ce que le paquebot de croisière est à Venise.







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4ème de couverture


Vous pouvez en faire l'expérience. À l'instant-même : pensez au trajet que vous venez de faire. Peu importe que vous ayez traversé la France ou que vous soyez allé(e) à la boulangerie. Fermez les yeux. Ne pensez à rien. Il viendra nécessairement une ou plusieurs images, qui ne vous diront rien de particulier si ce n'est que vous vous les rappelez. La chose est plus facile si vous prenez un long voyage comme support de cette expérience. Ce qui reviendra à votre mémoire - et, justement, il ne s'agit pas de votre mémoire - pourra sembler insignifiant et vous vous demanderez pourquoi, des années après, c'est encore ce bout de trottoir que vous vous rappelez le mieux.
Noëmie Diégèse a travaillé sur cette question avec les meilleurs spécialistes de neurosciences et de sciences cognitives en France et partout dans le monde. L'hypothèse la plus couramment avancée est qu'à certains moments, notre être entre en résonance avec ce qui l'entoure, provoquant ce que les chercheurs ont appelé : une intimité structurale. Il n'est donc pas vraiment question de mémoire, mais plutôt de traces physiques, indélébiles, qui proviennent de l'harmonie du monde.
Un livre épatant qui donnera une dimension nouvelle à vos souvenirs.
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