Diégèse vendredi 16 août 2019



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Superposition 228



Daniel Diégèse

Théodore Rousseau - La Cabane du charbon de bois dans la forêt de Fontainebleau






Armel ne craint désormais qu'une chose, c'est que ce qui lui arrive ne soit ébruité, qu'on en fasse publicité, et qu'on lui demande ensuite d'utiliser ce qui pour lui est un symptôme parfois gênant sinon douloureux plutôt qu'un don à des fins utilitaires. Il détesterait, par exemple, qu'on l'emmène sur une scène de crime et qu'on lui demande s'il peut voir ce qui s'est passé et dénoncer le coupable. Il n'a aucune envie que sa vie devienne une série télévisée de série B, ni même de série A. Cela ne l'intéresse pas. En outre, il ne pense pas que cela marcherait. Il ne pourrait pas distinguer qui est coupable dans une affaire de crime, parce que ce n'est pas ce genre de choses qu'il voit. Et surtout, il ne dispose pas d'une sorte de curseur mental qui lui permettrait de régler la vision sur « hier » ou sur « il y a une semaine ». Il ne maîtrise pas, ou pas vraiment, le laps de temps écoulé entre ce qu'il voit et maintenant. Ses visions ressemblent davantage à ces cartes postales du passé où l'on se prend à reconnaître ce qui demeure de ces maisons anciennes, de cette rue poussiéreuse et devant lesquelles on se prend à imaginer quelle a été la vie de ces gens qui sont sortis sur le perron de leur boutique ou de leur maison pour la photographie. Mais, le plus étonnant, c'est quand il est en pleine nature, dans un de ces paysages que l'on se prend à qualifier, un peu rapidement, d'éternel et d'inchangé, ce qui est en fait rarement le cas.

Il faut aussi qu'il prenne garde aux faux souvenirs, qui ne viennent pas directement du passé, mais du passé de l'art. Ainsi, dernièrement, Armel se promenait, comme il aime le faire en été quand il reste à Paris, dans la forêt de Fontainebleau. C'est assez facile d'accès et pour peu que l'on en connaisse les sentiers, on ne remarque pas, ou presque pas, les visiteurs qui ce jour-là ont fait le même choix. Il y en aurait cependant plus de treize millions par ans, un peu comme si tous les Franciliens se promenaient une fois par an dans les massifs bellifontains. Se promenant, donc, il avise deux pins, dont il sait désormais qu'ils ont été plantés sur ordre de Napoléon III, sa vision se brouille et il croit distinguer une cabane. Le paysage se désole sous ses yeux. Des arbres morts ou abattus gisent près d'une mare qui ressemble surtout à une grande flaque laissée par une excavation. Il pense à la tempête de 1999. Et puis, quelque chose bouge sur la gauche. C'est une silhouette un peu vague. Il pense à un jogger avec un sweat-shirt blanc qui traverse le paysage. La silhouette disparaît, mais, à mieux y penser, elle ressemblait plus à une femme qui portait un bonnet blanc de l'ancien temps qu'à un jogger contemporain.

Il rentre chez lui, gardant en mémoire la scène qui lui semble bien être une réminiscence d'un temps révolu qu'il n'a pas connu. Il a cependant, et c'est nouveau, une forte impression de déjà vu. Alors, il cherche et tombe en quelques « clics », sans grande difficulté, sur un tableau de Théodore Rousseau, fondateur de l'École de Barbizon, intitulé La Cabane du charbon de bois dans la forêt de Fontainebleau, tableau qu'il ne peut pas voir sur l'heure « en vrai », celui-ci appartenant à Carmen Thyssen-Bornemisza et en dépôt à Madrid dans le musée qui porte son nom. Ce n'était pas un souvenir du temps passé, mais une superposition d'un paysage avec un tableau de paysage. Cependant, quand avait-il vu ce tableau de Théodore Rousseau ? Il ne saurait le dire. Il n'a jamais visité ce musée. Il est très peu allé à Madrid dans sa vie, lui préférant Barcelone. L'aurait-il visité qu'il aurait peut-être d'abord gardé en miroir le portrait de Guidobaldo da Montefeltro enfant par Piero della Francesca, qui y est exposé, ne serait-ce que pour le mettre en regard avec le portrait du même duc d'Urbino, adulte cette fois, peint par Raphaël, mais exposé à la Galerie des Offices à Florence, et qui, à lui seul, pourrait déclencher un syndrome de Stendhal à une horde de touristes.

Ainsi, désormais, à chaque fois qu'il aura une de ses « visions », faudra-t-il qu'il examine si elle ne lui vient pas de la peinture.







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4e de couverture

Au début, c'était presque rien. Une petite gêne dans l'œil gauche. Un trouble passager. Puis, la même impression bizarre a gagné l'œil droit : comme un léger flou, ou plutôt comme une vidéo au ralenti. Il se décide à consulter. L'ophtalmologiste ne voit rien d'anormal. Mais, le trouble s'amplifie et commence à devenir vraiment gênant. Cette fois, il consulte en urgence. On pousse plus loin les investigations, mais, sur les images du scanner et de l'IRM, on ne voit rien de particulier qui pourrait expliquer cela.
Quel est donc ce trouble dont il souffre  ? Désespéré, il se tourne vers un psychiatre qui l'interroge sur ses visions. Il s'agit bien de visions... Que voit-il, sinon une superposition d'images sur d'autres images. Et si c'était le passé qui revenait vers lui ? Si, à chaque instant, Armel voyait pour maintenant, et aussi pour avant, et encore avant ?

Daniel Diégèse nous emmène dans une aventure fantastique et philosophique. Philosophique, car, est-ce que nous aussi nous ne voyons pas, dans les lieux que nous connaissons bien, plusieurs images en même temps, celles venue de ce que nous appelons le présent, et d'autres qui hantent le passé ?
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