Diégèse samedi 17 août 2019



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Lecture paranoïaque 229



Noëmie Diégèse







Cette fois, Maxence a dû être hospitalisé en urgence. Sa mère l'avait retrouvé prostré, dans un état d'abattement absolu. Il ne pouvait même plus pleurer, comme ces personnes en grand deuil qui ont épuisé toutes leurs larmes. Il ne faisait que répéter, les yeux dans le vague : « c'est de leur faute ! » Elle lui apporta le médicament que le psychiatre avait prescrit en cas de crise grave, et après une heure environ, elle réussit à lui lui tirer une réponse à la question : « c'est la faute de qui ? ». Dans un sanglot, Maxence parvint à répondre : « Les Rougon ! Tout est de leur faute ! » Elle comprit alors qu'elle aurait dû ranger à la cave ou au grenier la collection entière des Rougon-Macquart qui occupait toute une rangée ou presque de la bibliothèque. Si Maxence avait encore dix ou douze ans, elle l'aurait certainement fait, mais il en avait maintenant vingt-trois et elle n'avait pas pensé que la saga de Zola puisse le mettre dans un état pareil.

Cependant, comme le soir, il n'était toujours pas calmé, elle le conduisit aux Urgences psychiatriques et les médecins décidèrent de le garder. Elle resta avec lui. Ils l'avaient plongé dans un sommeil profond. Elle le veilla. Elle aurait bien demandé le même médicament pour elle aussi mais elle s'en abstint. Dès le lendemain, il put sortir, muni d'une nouvelle ordonnance avec de nouveaux médicaments.

Cela ne pouvait évidemment pas durer ainsi. Elle était désemparée de voir Maxence désormais plongé dans une sorte d'hébétude qui le privait de mener toute vie active. Elle se sentait évidemment horriblement coupable, même si cela pouvait paraître ridicule de se sentir coupable d'avoir lu des histoires à son enfant quand il était petit.
Elle décida de consulter elle aussi avant de sombrer entièrement dans la dépression. Elle se fit conseiller par un collègue. Il la prévint que le psychiatre qu'il lui conseillait était un peu cher mais qu'il était vraiment très bien. Il ajouta qu'il avait écrit des livres, qui n'étaient pas des livres scientifiques, mais des romans. Elle se demanda un peu si c'était bien un psychiatre romancier qu'il lui fallait, mais, puisqu'il s'agissait des effets de la fiction sur le psychisme, cela pouvait tout autant semblé adapté.

Dès la première séance, il lui demanda d'amener son fils avec elle à la suivante en précisant qu'il fallait évidemment qu'il accepte. Elle pourrait assister aux séances dans le cadre d'une thérapie familiale. Maxence, qui n'avait rien lu depuis une semaine, accepta.

La première séance fut étrange, car, loin de tenter, en apparence tout au moins, de ramener Maxence vers la réalité, le psychiatre choisit de parcourir avec lui l'un des espaces de fiction qui pouvait provoquer une telle peine chez lui. Et surtout, il ne lui parla pas comme si Maxence était dénué de toute faculté de compréhension. Ce n'était d'ailleurs pas du tout le cas. Son intelligence n'était en rien altérée. Ce qui est bien avec les psychiatres, c'est qu'ils parlent à leurs patients comme à des personnes « normales ».

« Ainsi, vous êtes un personnage de fiction, me dites-vous. Mais, vous savez, moi aussi, je suis un personnage de fiction. Et votre mère aussi. « Je » est un personnage de fiction. Rimbaud avait tort là-dessus. « Je n'est pas un autre », mais, de là à prétendre que ce « je » est dans la réalité, c'est une autre affaire ! Ce « je » est un personnage, que ce soit le « je » du dialogue intérieur ou celui de la conversation. Dès que je dis « je », je raconte, et si je raconte, je choisis et si je choisis, je fais une mixture pas toujours comestible avec des bouts de la réalité et des bouts de fiction et le résultat est une fiction. Je mens... un peu... beaucoup. Il n'y a aucune possibilité d'échapper à la fiction. Mais, c'est encore plus complexe pour le « tu », et c'est cette complexité qui vous affecte peut-être. Si le lecteur, sans dommage, peut assimiler le « je » du texte à l'auteur, par facilité ou par paresse, il y a peu de chance qu'il s'assimile au « tu » qui, le plus souvent, est « l'être aimé ». Ce serait une posture de lecture dérangeante que de penser que tout « tu » dans un texte s'adresse spécifiquement à soi, comme une lettre adressée et reçue. Et pourtant... Vous, vous vous assimilez aux « tu » des romans. C'est donc qu'il est question d'aimer, qu'il est question d'amour. C'est surtout qu'il est question d'être aimé.
Est-ce que vous avez pensé à écrire ? »






page 229
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4e de couverture


« Tu crois, maman, que ce livre a été écrit pour moi ? » La mère de Maxence aurait dû réfléchir davantage avant de lui répondre, pour l'apaiser, et dans l'espoir qu'il s'endormît plus vite : « bien sûr mon chéri, ce livre a été écrit pour toi. »
Maxence a grandi. Il est devenu jeune homme. Il est allé à l'école, puis au collège. Au lycée aussi. Ses professeurs de Lettres s'émerveillaient de la sensibilité qu'il déployait dans ses lectures. Jamais, ils n'avaient vu d'élève aussi affecté par la mort de Gavroche ou plus inquiet à la perspective du sacrifice d'Iphigénie. Mais les choses se gâtent. Maxence sombre peu à peu dans un délire douloureux. Il croit vraiment que toutes les fictions lui sont destinées. Il y cherche des signes ésotériques. Il y part en quête de son propre destin. Aucun médicament ne parvient à le soigner... Jusqu'au jour...
Noëmie Diégèse nous donne à lire de manière exacerbée ce que chaque lectrice et chaque lecteur connaît bien : ce mouvement étrange qui fait que l'on est concerné par les aventures des personnages de fiction. Il s'agit d'ailleurs moins d'identification que d'empathie... Et que se passerait-il si cette empathie se déréglait ? Un roman de romans passionnant, qui vous encouragera aussi à relire vos classiques.
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