Diégèse mercredi 21 août 2019



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Je suis né.e 233



Noëmie Diégèse







Dès les premiers moments, alors que nous étions encore à l'hôpital, j'ai compris que ça allait être vraiment difficile pendant une bonne vingtaine d'années. Non que mes parents soient en difficulté. Ils vivent même dans une certaine aisance qui les fait appartenir aux classes moyennes supérieures et ont fait, après la naissance de mon grand-frère, l'acquisition d'un pavillon en petite banlieue qui nous permet d'avoir un petit jardin et de faire fructifier leur petit patrimoine. Ce n'était pas non plus une question de désir. Je ne suis pas un bébé surprise et j'étais attendu et bien attendu, par mes deux parents, mon grand-frère qui imaginait déjà des jeux et qui les avait même préparés et par quatre grands-parents aux anges et ravis à la perspective d'alterner les gardes pendant les vacances scolaires ou les maladies infantiles. Sans compter les innombrables collègues de bureau prêts à venir s'extasier devant le nouveau-né, puisque nouveau-né je suis.

La difficulté qui s'annonçait était que l'on m'avait préparé un environnement bleu. J'avais des vêtements bleus, de petits jouets bleus, du linge de toilette bleu, un berceau bleu, une chambre bleue. Comme j'avais un grand-frère, qui avait lui aussi été soumis à cette généralisation autoritaire du bleu, je pressentais, et je n'avais pas tort, que j'allais hériter de tout un tas d'accessoires bleus à mesure que j'allais grandir. Certes, cela ne semble pas très grave au regard de la condition qui est faite à de nombreux enfants dans le monde, sauf que, pour moi, cette saturation du bleu est insupportable.
Pour autant, quand on est un nourrisson, les modalités de protestation demeurent assez frustres et ne sont véritablement qu'au nombre de deux : pleurer et être malade. Je me suis donc employé à utiliser successivement voire en même temps, et activement, ces deux modalités d'action, ne déclenchant autour de moi que consternation et angoisse. Le corps médical, tout particulièrement, semblait impuissant à diagnostiquer le trouble qui m'affectait, restant à mille lieues de cette forme d'intolérance à la couleur bleue, qui n'est peut-être pas si rare. Alors, par lassitude, mais aussi par lucidité, et sans doute un peu de tendresse pour ces adultes désemparés, j'ai arrêté d'être malade et de pleurer sans cesse. Tout d'abord, pleurer plus qu'il ne le faut est vraiment épuisant et très mauvais pour les cordes vocales. Être malade n'est pas non plus très réjouissant, surtout que cela multiplie les rencontres avec le personnel soignant, ce qui, très souvent, accroît les risques de contracter d'autres maladies auxquelles on n'avait pas encore pensé.

Mais, comment lutter alors contre l'omniprésence de la couleur bleue ? J'ai décidé d'inverser entièrement ma stratégie, qui avait lamentablement échoué. Je me suis donc mis à manifester du plaisir et de l'intérêt pour tout ce qu'on me présentait de coloré qui n'était pas de couleur bleue. Si bien que mes parents ont fini par faire l'acquisition d'une sorte de pendule multicolore, un mobile, qu'ils ont placé au dessus de mon berceau. J'ai évidemment décidé de passer dès ce moment des nuits calmes et ensommeillées. J'ai aussi manifesté une joie un peu forcée quand ma mère m'a donné le biberon avec un accessoire rouge. J'ai considéré ce bouchon rouge comme si c'était l'objet le plus désirable de la terre, ce qui a un peu vexé ma mère, mais qui lui a mis la puce à l'oreille. Le lendemain, elle m'a proposé un bonnet rouge et je n'ai pas caché ma joie. Effort après effort, la couleur bleue a donc commencé à s'estomper, puis à disparaître de mon entourage. Cependant, comme les adultes, dès lors qu'il s'agit d'un bébé, ne font pas dans la nuance, le bleu a fini par être éradiqué. Or, ce n'était pas ce que je souhaitais. Je luttais contre la « monocolorisation » mais je ne souhaitais pas pour autant la disparition d'aucune couleur. J'ai donc décidé de ne plus accorder mes faveurs qu'à un vieux doudou bleu qui traînait dans un coin, histoire de montrer à mes parents que je ne serai ni un enfant, ni un adolescent, ni un adulte intolérant. Cela ne les a pas entièrement convaincus et ils ont vécu ce choix comme une palinodie et surtout comme un échec supplémentaire dans notre relation. Ils pensaient en effet avoir compris un peu de ma psychologie et cette affection soudaine pour un doudou bleu les plongeait dans une grande perplexité. Ils avaient seulement oublié de considérer que j'avais une pensée autonome. Je leur expliquerai plus tard, quand j'aurai appris à maîtriser ce code qui semble tant les réjouir au point qu'ils n'ont de cesse de vouloir me l'inculquer : la parole.







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4e de couverture


Où en est-on de l'accouchement ? Comment naît-on aujourd'hui ? La sociologue et ethnologue Noëmie Diégèse est allée au-delà des statistiques, nombreuses, sur les accouchements et leurs modalités tout autour de la planète pour s'intéresser moins aux accouchées et accoucheurs qu'aux nouveaux-nés, et sans doute faudrait-il ajouter : nouvelles-nées. Elle utilise pour cela, de manière très convaincante, la fiction, en  écrivant ses récits à la première personne, le narrateur étant le bébé à peine arrivé sur terre.
Quel est son environnement ? À partir de quel moment cet environnement matériel et affectif est-il genré ? Car, sans surprise, une part importante de la naissance tourne autour du genre, quelle que soit la culture des parents, et que l'on connaisse déjà, peu importe, le sexe de l'enfant grâce à l'échographie. Ce livre est passionnant pour ce qu'il dit de notre curieuse espèce humaine dite « sapiens » et dont tout indique, dès le plus jeune âge, qu'elle ne l'est pas tant que ça.

Un livre à lire absolument par les futurs parents, ou par tout amoureux de la vie.
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