Diégèse mardi 30 avril 2019



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Daniel Diégèse







Il ne faut pas aller prendre froid dans le champ des expressions bâclées.


Il existe dans cette vieille bâtisse, cette Villa du Styx, comme l'a nommée notre hôte mystérieux, une chambre froide, vaste et voûtée. Elle est creusée directement dans la pierre et l'on y accède par un second sous-sol après avoir suivi une galerie creusée dans la roche. Le règlement du séjour impose d'y séjourner une heure si l'une ou l'un des hôtes a utilisé dans le langage l'œuvre d'une ou d'un artiste  à des fins strictement phatiques, telles que les qualifient les linguistes. On sait que les énoncés phatiques ne servent qu'à maintenir le contact entre les interlocuteurs. Ils ne sont que des supports de sociabilité. Prenons quelques exemples piochés parmi les conversations entendues lors d'un samedi de vernissage des galeries parisiennes. « Vous êtes allé.e voir X chez Y ? » où « X » est le nom d'un artiste et « Y » celui d'un.e galeriste n'appelle de la part de qui reçoit la question qu'une réponse assortie d'une appréciation évasive si la visite a déjà eu lieu ou de la promesse vague que l'on ira sans doute, ou très certainement. Ces occurrences sont aussi particulièrement nombreuses lors des grandes foires. Parfois, l'interrogation se transforme en injonction - feinte - : « il faut absolument y aller. »

Que se dit-il ici ? Cette interrogation banale et sympathique fonctionne d'abord comme un signe de reconnaissance. « Nous sommes en train de faire le même parcours, car nous sommes du même monde. » C'est cela d'abord qui rend possible une telle interrogation. « Vous êtes ici parce que vous faites le parcours des galeries et non pour acheter des vêtements ou du fromage. » vient ensuite la question sensible de l'évaluation et donc de la prescription. Sauf quand on connaît bien la personne avec qui l'on parle et, surtout, quand on connaît bien l'artiste et la galerie, on osera tout en demeurant prudent un « c'est très bien ! » ou au contraire un « c'est un peu décevant. » Mais, dans la plupart des cas, il sera de meilleur aloi de se contenter d'un « si vous y allez, vous verrez, vous me direz ce que que vous en pensez. » Mieux vaut en effet ne pas trop s'engager, sauf, bien sûr, si vous pouvez vous appuyer sur la parole d'un prescripteur éminent, ou d'une prescriptrice sur laquelle vous pourrez vous appuyer pour dire : « j'ai croisé Z, il trouve ça nul. »


Pendant le séjour à la villa du Styx, tout énoncé de ce type, c'est à dire, tout énoncé strictement phatique appliqué à l'art est donc sanctionné d'un séjour prolongé dans la chambre froide. C'est Madame B. qui, la première a été prise sur le fait. C'était vraiment cruel : elle abhorre les araignées ! « sauf celles de Louise Bourgeois » a-t-elle coutume d'ajouter.






page 120
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4ème de couverture


Daniel Diégèse fréquente depuis longtemps le monde artistique et culturel, dont il est un acteur assez reconnu, et même craint. On ne lui connaît en effet aucune complaisance. Même s'il ne se livre jamais aux sarcasmes, il ne fait pas bon se laisser aller avec lui aux expressions bâclées.
Son dernier livre est succulent. L'auteur s'est livré à une forme de performance à laquelle il a invité des femmes et des hommes, journalistes, critiques, artistes, collectionneurs, galeristes, directrices et directeurs d'institutions culturelles à passer quelques jours dans sa magnifique, mais très reculée, maison du Gard. le séjour était placé sous l'égide de Jean Dubuffet et, plus précisément, sous celle de son ouvrage « Asphyxiante culture », ou encore de son « Prospectus aux amateurs de tous genres. » La consigne était de n'évoquer pendant ces quelques jours aucune exposition, aucun livre, aucun spectacle, aucun auteur de quelque discipline que ce fût. De ces situations, Daniel Diégèse nous livre un texte tel qu'on le connaît : rigoureux mais tendre. Il dévoile combien la consommation d'art peut devenir une drogue puissante et combien une courte période de sevrage peut devenir difficile et douloureuse. On en tire la conclusion que certaines et certains de ces personnalités en vue du monde de l'art ont une vie spirituelle et intellectuelle par procuration. On s'en doutait bien un peu. On en a désormais la preuve.
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