Diégèse mardi 10 décembre 2019



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Encore dix ans 344



Daniel Diégèse







Romain a presque terminé. Il saisit sur son ordinateur le nombre 3650. S'il n'y avait pas d'années bissextiles, et si, par voie de conséquence, toutes les années avaient 365 jours et pas un de plus, cela ferait dix ans, exactement dix ans depuis ce jour où son médecin lui a fait cette prédiction. Bien sûr, Romain n'est pas stupide et il sait bien que quand il lui a dit qu'il en avait encore pour dix ans, c'était très approximatif et cela pouvait tout aussi bien dire qu'il n'en savait rien. D'ailleurs, en dix ans, la médecine peut progresser et trouver de nouveaux traitements et c'est bien ce qui s'est passé avec le SIDA quand la trithérapie a commencé à être prescrite. Mais surtout, en dix ans, il y a de multiples façons de mourir autrement que de la maladie supposée mortelle que l'on vous a diagnostiquée. Il a beau se dire tout cela et savoir tout cela, il se dit que c'est une date fatidique, c'est à dire, au sens propre, qui révèle ou appelle les arrêts du destin, comme l'indique le Trésor de la langue française informatisé.
Il n'a pas fait tout ce travail pour rien. S'il a déterminé précisément tout ce qui allait se passer pendant les 3649 jours précédents, ces 3649 jours qui suivront cette visite idiote chez ce médecin imbécile, il ne va pas s'arrêter maintenant et il doit aussi décider ce qui se passe en ce 3650e jour, même si ça le fatigue par avance d'y penser. Il se lance.

3650 : j'ai du mal à marcher. J'ai de plus en plus de mal à marcher. Curieusement, je me lève presque sans difficulté et c'est sans doute dû à l'efficacité du massage quotidien du kinésithérapeute et aux exercices de force qu'il me fait faire. je n'ai donc pas perdu toute tonicité des membres inférieurs. Mais, la marche, c'est autre chose. Il n'y a qu'une chose qui me motive, la vue de la fenêtre. J'ai bien eu raison, il y a dix ans, de déménager pour un appartement avec vue. Certes, il est aussi desservi par un ascenseur. Mais c'est la vue qui me l'a fait choisir. Je connais chaque plante, je crois, désormais, du jardin sur lequel donne la fenêtre de ma chambre et j'en mesure le changement à chaque saison. Je m'accoude à la fenêtre et la rambarde me sert de déambulateur d'un voyage immobile. C'est un long voyage, celui que l'on fait à travers les saisons qui sont les véritables saisons et non celles que l'on appelle à tort les saisons de la vie. Car la vie n'a qu'une seule saison, qui est la vie. Ce qu'on appelle l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, la vieillesse, l'âge mur, l'âge d'or et je ne sais encore quelle autre foutaise n'est justement que foutaise. Il n'y a que la vie, enfermée dans ce corps qui lâche plus ou moins. Si je me rappelle bien la prédiction de ce médecin, il y a presque dix ans, à quelques jours d'année bissextile près, cette vie sans saison n'en a plus que pour quelques jours.







page 344
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4e de couverture


« Vous en avez encore pour dix ans ! » Romain sort de chez son médecin et la phrase résonne dans ses oreilles. «  En avoir pour dix ans ! » Que peut-on bien faire avec ça ? Il lui aurait dit : « Vous en avez encore pour trois mois ! » ou même six, cela aurait pris sens immédiatement. Trois mois, c'est une autre saison. Trois mois, ça se mesure... Mais dix ans ! Alors Romain va tenter d'imaginer ce que pourront être ces dix prochaines années... D'abord année par année, puis mois par mois, et puis jour après jour. Romain se livre ainsi à un furieux exercice d'imagination qui, peu à peu, se substitue à tout autre aspect de sa vie. Pendant combien de temps ? Et si Romain avait mal compris son médecin ? Et si c'était une métaphore ? Peu importe, Romain est parti, il en a pour dix ans, il en a « pris pour dix ans » et c'est bien ainsi.
Daniel Diégèse poursuit sa rêverie romanesque sur le temps. Il nous emmène non sans jubilation dans les tribulations temporelles de son personnage, dévoilant ainsi ce que la quête de son personnage, au-delà de ce qu'elle peut avoir de loufoque et d'obsessionnelle, comporte d'universel.
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